Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 64 sur 77

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Chapitre 59 · Deville apprécia son travail d'un rapide coup…

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CHAPITRE 59

 

Deville apprécia son travail d'un rapide coup d’œil. Dès son arrivée au fond du puit d'exploitation, aidé par Ellen, il avait bloqué les portes coulissantes des deux monte-charges avec des caisses de matériels, condamnant ainsi les ascenseurs à rester au fond. Leurs poursuivants seraient obligés d'emprunter les passerelles métalliques d'inspection, ce qui les retarderait considérablement.

Le canadien se retourna, englobant la gigantesque salle du regard. Malgré les lampes murales trop distantes et trop éparpillées pour assurer un éclairage correct - les projecteurs de travail n'avaient pas encore été mis en place - il y avait encore beaucoup trop de lumière à son goût. Il franchit les quelques mètres le séparant d'un tableau électrique, l'ouvrit et enleva méthodiquement les fusibles. La luminosité ambiante décrut rapidement. Lorsqu'il ne resta qu'à peine de quoi voir où poser les pieds, il referma le panneau et rejoignit la psy et son fils.

Ils devaient maintenant traverser le puits en direction du ballast numéro un. Devant eux se dressait une forêt dédaléenne de caisses et d'empilements disparates de matériel. Dans l'ombre nouvellement formée, on aurait dit les colossales pierres tombales d'un cimetière kafkaïen. Deville ne prit pas le temps d'en respirer l'obscure et mystérieuse atmosphère, il entraîna rapidement son petit monde à travers le sombre labyrinthe.

Ellen tirait Matthias par la main. Le petit garçon se laissait faire sans réaction, suivant sa mère comme un zombie. A ses côtés, Chimo trottait vaillamment, toute trace de son horrible blessure définitivement disparue.

Une imperceptible pression des petits doigts contre la paume de sa main fit se retourner Ellen. Un tressaillement apparut fugitivement dans le regard de son fils. Ellen ralentit sa marche, mais Deville la tira brutalement par le bras.

- Dépêchons-nous !

A contre cœur, elle reprit sa progression. Elle heurta l'angle de métal acéré d'une foreuse, ce qui lui arracha une grimace de douleur. Dans son dos, un reniflement éclata, puis un cri.

- Maman !

La psychologue s'arracha à l'emprise du canadien et se jeta aux pieds de son fils. Le garçonnet clignait des yeux dans la demi-obscurité. Il se frotta les yeux de sa main libre pendant que sa mère le dévisageait avec une avidité toute maternelle. Il reprit, un sanglot dans la voix.

- J'ai mal à la tête.

Ellen le serra contre elle, caressant tendrement ses cheveux.

- Ça va aller, mon Chéri, ne t'en fais pas.

Matthias se dégagea et fixa gravement sa mère.

- Maman, j’ai vu l’Ogre.

- Quoi ?!

- L’Ogre, Maman, l’Ogre Rouge de mes rêves, je l’ai vu. Il est ici et il me cherche !

Ellen sentit un frisson glacial lui parcourir l’échine. Elle savait parfaitement de qui Matthias parlait.

Mon Dieu, se peut-il qu’il hante les rêves de mon fils ? Comment serait-ce possible ? Il ne connaît même pas son existence !

*

Mc Pherson sortit avec précaution de l'ascenseur. Sa jambe le faisait souffrir. La douleur avait empiré et commençait à lui taper sur les nerfs.

Hellmann, un large sourire fendant son visage, fit quelques pas pour l'accueillir.

- Carson, content de vous voir enfin !

Ils se serrèrent la main, mais aucune chaleur n'émanait de Mc Pherson. Bien au contraire.

- Il a fallu que vous l'ameniez ici ! lança-t-il d'une voix agressive.

- Il voulait absolument venir. Et vous le connaissez, répondit Hellmann sur un ton désabusé.

- Que trop bien, malheureusement... Et où est-il ?

Ses yeux firent rapidement le tour de la pièce. Lorsqu'ils se reposèrent sur Hellmann, ils lançaient des éclairs.

- Ne me dites pas que vous l'avez laissé descendre les chercher ?!

Hellmann fit un petit geste d'impuissance. Mc Pherson sentit une onde de colère le submerger. C'était toujours pareil avec les civils. Impossible de leur faire confiance. Impossible qu'ils respectent les ordres. Impossible de leur faire entendre raison sur les problèmes de sécurité. Mc Pherson dut se faire violence pour ne pas attraper le scientifique par le revers de sa veste et l'envoyer bouler à l'autre bout de la pièce.

Cela faisait maintenant six ans qu'il était attaché au projet Energia. Six années de stress incessant à s'occuper de la sécurité du plus ambitieux programme noir de l'histoire de la recherche militaire américaine. Même l’élaboration de la bombe atomique n'avait pas bénéficié d'autant de précautions. Il est vrai qu'à cette époque, les Etats Unis étaient en guerre et que le Congrès, les hommes politiques de tous bords, les différents lobby et les journalistes n'étaient pas en quête de savoir où passait le moindre dollar dépensé pour la recherche militaire. Néanmoins, le fondement même du problème de la sécurité était resté le même : faire comprendre à une bande de scientifiques civils par nature totalement indisciplinés, que le succès reposait entièrement sur le secret de leurs recherches. C'était l'axiome de base. Toute recherche était uniquement une question de temps et de moyens. Les savants voulaient y voir une histoire de talent et d'intelligence, mais c'était totalement faux. Si les Etats Unis avaient gagné la course de l'atome, c'était uniquement une question de temps et de moyens. S'ils avaient gagné la course de la conquête spatiale, c'était encore une fois une question de temps et de moyens. Les moyens, n'importe quelle grande puissance les avaient. Le temps, par contre, était une notion toute relative qui appartenait au premier qui se lançait dans l'aventure, qui savait garder son avance. Donc le secret.

Mc Pherson n'avait pas totalement menti à Deville et ses amis, lorsqu'il leur avait avoué son rôle. Sauf que son employeur n'était pas la Norstrom, mais l'U.S Air Force - dans laquelle il avait d'ailleurs le grade de colonel.

Mc Pherson était issu du renseignement militaire. Rien à voir avec un barbouze de la C.I.A. Non, son job à lui consistait à protéger les secrets de l'armée contre toute transpiration qui pourrait filtrer jusqu'au bureau d'une mission parlementaire, d'un membre du Congrès, d'un journaliste ou encore d'un ennemi quelconque des Etats Unis. Et Dieu sait qu'ils étaient nombreux.

Pour cela, rien de tel qu'une infiltration en règle du service soupçonné d'être à l'origine des fuites. Au fil de sa carrière, il était passé maître dans l'art de jouer des rôles de composition. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était de se sentir dans la peau du chasseur. Un chasseur incognito qui grattait furtivement le vernis social et professionnel de chacun des acteurs de la pièce jusqu'à tomber sur la vérité toute crue. Celle-ci n'était jamais belle à voir. L'appât du gain, le sexe ou encore le désir de vengeance, étaient la trilogie incontournable des basses motivations qui poussaient un défenseur de l'état à s'épancher. Il y avait aussi un côté pervers à s'approprier le secret des autres. Mc Pherson aimait cela. Ses enquêtes révélaient toujours des travers croustillants insoupçonnables. L'âme humaine n'en sortait jamais grandie.

Au fil du temps, il avait fini par prendre son boulot comme un jeu. Un jeu presque trop facile. La découverte des coupables était devenue une certitude immuable dont la seule inconnue, finalement, était le temps qu'il mettrait à les confondre. Il excellait dans ce travail et c'est lui que l'on avait naturellement nommé à la tête du département sécurité du projet Energia.

Au début, l'ampleur de la tâche lui était apparue comme un défi à la mesure de ses talents. Les facultés psy étaient un phénomène tellement hors du commun que les gens ne pouvaient s'empêcher d'en parler. C'était plus fort qu'eux.

Mais il avait déjà eu affaire à ce genre de comportement et s'en était brillamment tiré, c'est pourquoi on l'avait choisi.

Dix ans plus tôt, en 1990, il avait été nommé responsable-adjoint de la sécurité sur la base aérienne de Nellis, dans le Nevada. La base couvrait des centaines d'hectares de désert totalement aride. Dans l'endroit le plus reculé, perdu à des dizaines de kilomètres de toute civilisation, il y avait une zone spéciale, dans laquelle on ne pouvait pénétrer que par la voie des airs. L'endroit était si désolé que même les serpents n'y allaient pas. On l'appelait la Zone 51. Elle n'avait bien sûr pas d'existence officielle. Pourtant, la presse à sensation en avait fait ses choux gras. Quelques auteurs de science fiction en mal d'inspiration avaient fait monter sa côte. Puis, Hollywood et ses scénaristes s'étaient joints à la partie. L'idée générale était toujours la même : outre des prototypes ultra-secrets d'avions hypersoniques, la base abritait des débris de soucoupes volantes, soit disant récupérés dans le désert du Nouveau Mexique - à Roswell exactement - en 1947, ainsi que quelques cadavres extraterrestres.

Les films de science fiction étaient bien en deçà de la vérité, à tel point que les personnels de la section 5, une unité construite 5 niveaux sous la surface du sol - d'où son nom - qui abritait la section « extra-terrestre», étaient tous suivis psychologiquement, afin de tenter de limiter les dépressions et les diverses affections psychologiques que la vue quotidienne de choses qui dépassaient leur entendement engendraient. La conséquence de tout ça, était que les gens avaient un besoin viscéral de parler. A leurs femmes, à leurs maîtresses, à leurs amis. Et le pire, c'était qu'on ne pouvait pas leur en vouloir. Oh, bien sûr, on les menaçait, on les mutait, on les rétrogradait, ou, au contraire, on leurs offrait des promotions, on les achetait. On leur faisait suivre des stages de motivations psychologiques afin de dédramatiser, de relativiser ce qu'ils voyaient. On leur expliquait que leur travail était nécessaire pour le bien des Etats Unis et le devenir de la race humaine toute entière. A l'opposé, certains scientifiques et techniciens qui travaillaient jour et nuit sur les applications de la technologie extraterrestre étaient si enthousiasmés par ce qu'ils faisaient, qu'ils avaient le plus grand mal à garder ça pour eux.

Bref, un nombre beaucoup trop important de personnes parlaient, ou avaient très envie de parler. La conséquence directe de cet état de fait était que la Zone 51 était le cauchemar des responsables de la sécurité.

Jusqu'à l'arrivée de Mc Pherson.

Le colonel avait des idées très précises et surtout très personnelles sur la façon de mener les choses. Les gens voulaient parler, c'était plus fort qu'eux ? On ne pouvait pas les en empêcher ? Bien, qu'on les laisse faire. Après tout, ce n'étaient pas les mots qui importaient, mais la réaction qu'ils suscitaient chez les oreilles attentives. Pour anéantir tous les effets fâcheux, il suffisait de désinformer.

Lecteur assidu de Vladimir Volkoff, Mc Pherson était un partisan acharné de la désinformation. Il avait été à bonne école pendant toute sa carrière dans l'U.S Air Force, dont les services secrets s'employaient depuis plus d'un demi siècle, à tromper le public. La désinformation concernant le phénomène OVNI était le plus grand bluff du siècle, peut-être même de l'histoire humaine. Et Mc Pherson n'était pas peu fier d'y avoir participé.

Le plus drôle, dans cette histoire, c'était que tromper le public était d'une facilité déconcertante. Les gens étaient naïfs, c'était à s'en tordre de rire. Ils avaient une confiance aveugle en leurs dirigeants. Depuis cinquante ans – en fait beaucoup plus si l'on prend en compte certains récits remontant jusqu'à l'antiquité -, les cieux du monde entier étaient traversés presque quotidiennement par des OVNI. Il existait des milliers de témoignages irréfutables - de pilotes de lignes, de pilotes militaires, de radaristes, de commandants de navires, de policiers, sans parler de ceux émanant de citoyens respectables. Empilés les uns sur les autres, ils pourraient remplir une salle entière de cent mètres carrés, du sol jusqu'au plafond. Malgré cela, les gouvernements occidentaux, celui des Etats Unis en tête, avaient si bien désinformé le public que les amateurs de soucoupes volantes étaient depuis longtemps considérés comme de doux dingues, qu'aucun journal digne de ce nom n'osait publier la moindre information sur le sujet, et qu'aucun scientifique n'aurait osé étudier le phénomène, de peur de perdre toute crédibilité. C'était parfait. Une conspiration à l'échelle planétaire. Sauf en ce qui concernait la Zone 51. Et c'est là qu'intervenait le colonel Mc Pherson.

La Zone 51 focalisait les attentions car elle était non seulement la base et le centre d'essai des prototypes de l'U.S Air Force et de l'aéronavale, mais aussi et surtout l'endroit le plus secret des Etats Unis. Il y avait donc matière à exciter les imaginations.

En 1996, le film «Independance day » - dont le sujet était l'invasion de la terre par des extraterrestres belliqueux (On y montrait la fameuse base, ainsi que ce qu'elle était censée abriter : des extraterrestres et leur soucoupe volante) - raviva l'intérêt, et donc la polémique. De grosses légumes galonnées avaient menacé les producteurs, pendant le tournage, de retirer le soutien logistique de l'armée au film si l'on parlait de la fameuse zone. Cela se sut, bien évidemment. La presse à sensation monta ça en épingle et la Zone 51 fut à nouveau sous le feu des projecteurs. Des questions fusèrent, des conférences sur le sujet furent données. Las Vegas, la ville la plus proche de la base, vit un défilé ininterrompu d'ufologues dans les semaines qui suivirent la sortie du film.

Pendant ce temps, le service de presse des armées adoptait l'attitude habituelle qui consistait à s'offusquer : Quoi ? L’U.S Air Force cacherait des soucoupes volantes sur une base secrète ? Ridicule ! Ou encore : Non, non, les soucoupes volantes, ça n'existe pas !

De l'avis de Mc Pherson, c'était une attitude stupide. Démentir était un aveu. Décrédibiliser, en revanche, désamorcer l'intérêt, là résidait tout l'art de la désinformation.

Mc Pherson réussit à convaincre ses chefs de lui laisser carte blanche pour contre attaquer. Les gens voulaient du sensationnel ? Ils allaient en avoir. Il mit son plan au point avec la minutie d'un homme de l'ombre habitué aux coups tordus. Tout d'abord, il fit courir le bruit qu'une autopsie d'un cadavre d'extraterrestre avait été filmée, sur une base secrète de l'armée, en 1947, après le fameux crash de Roswell, et que, suite au « Freedom of Information Act » (la nouvelle loi sur la liberté d'information qui oblige l'administration américaine à déclassifier périodiquement les documents secrets), un producteur indépendant avait réussi à se procurer le film. L'info passa sur les télévisions et dans la presse du monde entier. L'auteur du film avait un dossier en béton. C'était un ancien caméraman du service des archives de l'armée, aux états de service irréprochables, malheureusement mort depuis dix ans. Le producteur avait fait expertiser le film par les plus grands spécialistes, avait enquêté auprès de ses anciens collègues de travail. La presse avait enquêté de son côté. Bref, l'affaire présentait le plus grand sérieux. Les ufologues entamaient le chant de la victoire : on détenait enfin LA preuve ! La date annoncée de la diffusion fut savamment retardée, de manière à faire monter la pression.

Le film fut montré sur les écrans du monde entier. Des médecins légistes experts en autopsies, des spécialistes des effets spéciaux, des historiens militaires furent conviés aux différentes projections. Lors des débats, chacun donna son avis, mais sans être catégorique. Aucune opinion ne fut réellement tranchée. En définitive, rien ne fut prouvé. Ni l'authenticité, ni l'escroquerie.

C'était très fort, et cette remarquable manipulation eut deux effets psychologiques marquants. Le premier, à court terme, fut induit par la combinaison de deux facteurs : le sentiment d'avoir perdu son temps sur un sujet dont on aurait de toute façon jamais le fin mot : finalement, rien de neuf chez les extraterrestres, on n'était pas plus avancé ! Avec en prime le sentiment de s'être « fait avoir». Comment ? On avait fait tout ce foin pour ÇA ? Les gens en avaient subitement ras le bol d'être pris pour des imbéciles, des idiots à qui on promettait des révélations fracassantes juste pour faire grimper l'audimat. De cela découla un sentiment de rejet général pour le phénomène OVNI.

Le deuxième effet, celui-là à long terme - et c'est là où c'était psychologiquement très fort - fut encore plus pervers. Avec le temps, les tenants et les aboutissants de l'affaire se diluèrent dans les esprits, à tel point que seulement deux ans plus tard, peu de gens se souvenaient de la conclusion de cette affaire. Tout ce qui restait, c'était qu'on avait disséqué un extraterrestre. Vrai, faux ? Allez donc savoir, on voit tellement de trucs incroyables de nos jours. Tout est possible, vous savez ! Et quoi qu'il en soit, ça n'avait pas changé le monde !

Mc Pherson et ses sbires avaient fait quelque chose d'ahurissant. Ils avaient tout simplement réussi à banaliser un fait qui aurait pu être d'une importance capitale. Ils avaient réussi à banaliser l’extraordinaire, et par là même, à préparer l'inconscient collectif, dans le cas où une fuite d'importance viendrait aux oreilles de ses compatriotes - de toute façon plus intéressés par les fluctuations du cours de la bourse que par les tribulations des OVNI sur le petit écran.

Oh, bien sûr, il y avait toujours cette bande d'excités hargneux qui campaient dans le désert, aux limites de la Zone 51, et qui ne démordraient jamais, mais qui les écoutaient ? Plus personne.

Mc Pherson avait gagné.

Il ne resta pas longtemps à Nellis. Ce succès total le propulsa directement en tête du département sécurité du projet Energia. Le colonel Mc Pherson quitta donc le désert du Nevada - et son infâme poussière - sans le moindre regret, pour s'installer avec entrain au sein de l’Institut 166, dans les monts Appalache.

Six ans plus tard, tout enthousiasme avait disparu. Mc Pherson commençait même à s'en mordre les doigts. Ce n'était pas à cause des difficultés. Il était intelligent, pervers, joueur. Il aimait ça. Non, ce qui l'inquiétait, c'était le subtil changement de son statut. Jusqu'ici, il avait été un chasseur, un manipulateur au service d'un système auquel il croyait, en l'occurrence, l'armée des Etats Unis d'Amérique. En retour, il était protégé par ce système. C'était un échange de bon procédé, un peu comme dans le monde animal, où certaines petites bestioles, en échange du gîte, du couvert et de la protection physique de leur hôte plus gros, les débarrassent de leurs parasites. En fait, il se voyait plutôt comme un rouage d'une immense machinerie. Un rouage consciencieux, discret, efficace. Il protégeait la machine, et en retour, la machine le protégeait.

Sauf depuis peu. Pour la première fois de sa longue carrière, Mc Pherson se sentait nu. La protection n'était plus qu'une illusion. Igor était l'homme le plus dangereux de la planète et il était fou à lier. Il se souvenait avec une acuité exacerbée par les circonstances, de la première fois où Hellmann lui avait parlé de son plan démentiel pour faire éclore les pouvoirs de Matthias. Il aurait été beaucoup plus simple de balancer la mère dans une piscine avec un requin blanc, ou dans une cage avec un tigre, et d'attendre bien sagement la réaction du gamin. Mais non, Hellmann avait tenu à monter son plan tordu. Mc Pherson le soupçonnait d'être encore plus retors que lui-même, mais à la vérité, Hellmann était joueur, une race spéciale de joueur, expérimentateur dans l'âme, l'un de ces scientifiques pour qui la théorie ne vaut pas tripette face à une bonne démonstration in vivo, tout simplement parce qu'il accordait plus d'importance à l'intuition qu'au calcul. Ajoutez à cela une fascination totale pour l'instinct de survie - principe prépondérant et omnipotent du monde vivant, selon lui, aussi vivace au sein de l'organisme cellulaire le plus simple que chez l'espèce la plus aboutie, l'homme, et vous obteniez un plan tiré par les cheveux, où chaque protagoniste, du cobaye à l'expérimentateur, jouait sa peau.

Et risquer sa vie, Mc Pherson n'aimait pas ça du tout. Il avait accepté d'embarquer sur la plate-forme, de jouer ce rôle de composition car lui seul était capable de le faire. Il s'était investit totalement et cela lui avait rapporté un coup de poignard dans la cuisse et pas loin d'une balle dans la tête. Il avait dû affronter un typhon et un iceberg - même si on lui avait certifié qu'il ne risquait rien. Contre toute attente, ce plan machiavélique marchait à merveille et voilà que cet imbécile d’Hellmann risquait de tout faire rater en amenant avec lui son singe de foire ! Il savait pourtant qu’Igor était fortement perturbé par un environnement nouveau, que cela exacerbait ses déséquilibres, et surtout, surtout, sa paranoïa.

Le scientifique se tenait devant lui, se dandinant maladroitement d'une jambe sur l'autre. Il lui souriait de son habituel petit air suffisant. Qui aurait pu penser que derrière ce visage aimable, se cachait un incroyable manipulateur ?

Mc Pherson lui en voulait. Pas seulement d'avoir contrevenu au plan prévu en amenant le médium. Il lui en voulait de l'avoir laissé dans l'ignorance à propos du chien. Hellmann avait trafiqué le cerveau de ce foutu cabot sans le prévenir, et le chien l'avait mentalement attaqué !

Bien sûr, il aurait dû se douter que Hellmann ne lui avait pas tout révélé. C'était typique de son esprit d'expérimentateur maladif : mettre différents ingrédients dans un bocal, agiter, laisser agir et observer le résultat. Des rats. Il nous considère tous comme des rats de laboratoire.

Mc Pherson était en colère et la douleur qui irradiait dans toute sa jambe n'arrangeait rien.

- Nom d'un chien, Karl, ce mec est dingue, complètement incontrôlable ! Il est capable de tuer tout le monde, même Matthias ! lança-t-il d’un ton hargneux.

- Ne vous inquiétez pas, quelque chose me dit que notre petit prodige est parfaitement capable de se défendre tout seul.

- Qu'est-ce que vous voulez dire?

- Je fonde de grands espoirs sur ce petit, pas vous ?

Hellmann eut un large sourire. De toute évidence, il était ravi de la tournure que prenaient les évènements. Quelque chose d'imprévu semblait sur le point d'arriver, et cela l’amusait.

Ce mec est vraiment incroyable ! pensa Mc Pherson. Il voyait une sur-humanité dans les pouvoirs psy d’Igor. Mc Pherson, lui, ne voyait qu'une déviation maléfique, quelque chose d'inhumain. Une pensée lui vint à l'esprit : Seul Hellmann contrôle Igor. Mais pour combien de temps encore ?