Titan
Chapitre 63 · Karl Hellmann sortit un mouchoir de sa…
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CHAPITRE 63
Karl Hellmann sortit un mouchoir de sa poche et essuya délicatement le sang qui suintait de son nez. Il se remettait lentement de l'onde cérébrale qui l'avait traversé quelques secondes plus tôt.
Igor...
Ce n'était pas la première fois qu'il subissait l'intrusion psychique du psychokinétique.
La première fois, le phénomène l'avait laissé sans voix. Désemparé. C'était comme... comme recevoir en une fraction de seconde un condensé d'émotions violentes, une rafale de pensées étrangères à soi qui éclatait tel un feu d'artifice en pleine tête et dont chaque corolle s'épanchait indépendamment, prenait vie, puis mourait ensuite lentement, ne laissant pour tout souvenir qu'un flash éphémère et douloureux.
Un goût amer dans la bouche, Hellmann secoua la tête. Ce qu'il venait de ressentir n'avait aucune commune mesure avec les intrusions précédentes. C'était... bien plus fort, mais surtout, totalement désespéré ; une onde de pure détresse.
Connaissant Igor, cela ne pouvait signifier qu'une seule chose.
Hellmann se passa la main sur le visage. Depuis quelques mois déjà, il envisageait la mort d’Igor comme une éventualité qui, le temps passant, confinait de plus en plus à la nécessité.
L'instabilité mentale du médium était devenu, au fil des derniers mois, un problème majeur que lui-même, bien qu'il s'efforçait de minimiser les choses face à son équipe, prenait très au sérieux. Igor souffrait d'un syndrome de paranoïa aigu. Son état dégénérait depuis la découverte de son « don », avec toutefois une nette détérioration depuis le début de la dernière phase du projet. Pour Hellmann, ce problème majeur était totalement prévisible. Igor n'était absolument pas préparé à ce qui lui arrivait. Sa « surhumanité » lui était tombée dessus d'une façon terriblement brutale. Il n'en avait perçu qu'une facette, n'avait retenu que le principe qui gouvernait sa vie : la destruction. Après tout, on ne pouvait lui en vouloir ; Igor était un soldat d'élite, un tueur au sang froid.
Ce qui amenait directement au cœur de la question fondamentale qui rongeait Karl Hellmann depuis le début : pourquoi Igor Gogolov ? Pourquoi quelqu'un de non préparé, un soldat qui plus est, avait-il pu accéder à un domaine habituellement réservé aux seuls initiés ?
Le concept du surhumain était lié intrinsèquement à l'histoire humaine. Il était à la base de toutes les religions, de tous les mythes et mystères. Les grands initiés, de Moïse à Jésus, en passant par Bouddha et Hermès Trismégiste, avaient des capacités extra-sensorielles hors du commun. Pourquoi donc, à l'aube du troisième millénaire, un tueur avait-il hérité de la face sombre de ce pouvoir ? Etait-ce le signe d'une déchéance si profonde de l'humanité ?
Hellmann ne croyait pas au hasard. Il y voyait même un signe, dont la signification lui échappait certes pour le moment, mais dont il prendrait connaissance un jour, il n'en doutait pas.
Il était aussi totalement persuadé que le développement des capacités mentales de l'homme était le devenir de l'humanité, l'évolution ultime qui parachevait la phase de l'étape technologique actuelle.
Pour le moment, travailler avec les militaires était un mal nécessaire - la fin justifiait les moyens - mais il espérait bien avec Matthias pouvoir évoluer vers quelque chose de moins restrictif, plus à la mesure de ses ambitions.
Pour l'heure, il était indispensable de récupérer le jeune prodige. Il consulta sa montre : moins de soixante minutes avant le plongeon final ; il était grand temps d'agir.
- Carson ?
L'interpellé terminait de s'équiper. Il avait troqué son complet Armani pour une combinaison d'intervention noire, des bottes de saut en cuir souple, ainsi qu'un gilet par-balle en Kevlar. En outre, il portait un holster de combat sur la cuisse droite, ainsi qu'un léger casque radio posé sur son crane, dont il terminait les branchements avec l'aide d'un de ses hommes. Il se retourna d'un air agacé.
- J'ai bien peur qu’Igor n'ait lamentablement échoué, dit Hellmann.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Que ce qu'espérait secrètement chacun des protagonistes de notre petit programme, vient de se réaliser : notre estimé Igor Gogolov n'est plus.
- Quoi ?! Vous voulez dire que... Igor est... mort ?
Mc Pherson semblait sidéré.
- C’est indéniable.
- Comment pouvez vous en être aussi sûr ?
- Il vient de me le faire savoir à sa manière.
Hellmann tamponna une nouvelle goutte de sang. Mc Pherson le fixa quelques instants sans rien dire, prenant la mesure de ce que cela impliquait. Il n'avait aucune raison de douter des paroles d’Hellmann. Celui-ci connaissait Igor mieux que quiconque. Les liens implicites entre les deux hommes étaient évidents, connus de tous. Un prodige et son mentor. Bizarre que le scientifique n'ait pas l'air plus affecté. Hellmann se permit même de décocher un sourire.
- Sans vouloir vous commander, Carson, je suggère que nous descendions récupérer nous-mêmes Matthias.
Le colonel avait soudain l'esprit vidé. Non pas qu'il n'eut lui aussi envisagé la disparition - pour ne pas dire l'élimination du médium -, mais pas maintenant, pas aussi soudainement, pas comme ça !
Hellmann s'avança vers les ascenseurs. Mc Pherson fit demi-tour et, suivi de deux de ses hommes, lui emboîta le pas mécaniquement.
*
Moffat et Sandra progressaient dans la coursive avec une extrême prudence. Les caméras cachées étaient leur hantise. Par bonheur, ils n'en avaient rencontré aucune depuis leur échappée. Moffat fit halte devant une porte surmontée d'une inscription « ATELIER SECONDAIRE N02 ». Il l'ouvrit, entra avec sa compagne et referma silencieusement le battant. Il alluma la lumière, ce qui révéla une pièce relativement grande abritant de nombreux racks de rangement fixés aux murs avec leurs outils bien en place, comme dans un magasin de bricolage. Un long établi courrait sur toute la longueur de la paroi du fond, avec du matériel plaqué au mur juste au-dessus. Moffat se dirigea rapidement vers l'angle droit.
- On a le choix des armes !
Sandra, les mains sur les hanches, contemplait le décor d'un air dubitatif.
- Ouais, ben avec ça, on ne va pas aller loin !
Elle fit quelques pas tandis que Moffat dégageait plusieurs cartons posés sur une grande poubelle.
- Détrompe-toi ma Chérie.
Il ôta le couvercle, le jeta par terre.
- Nous avons trois préceptes dans la famille Moffat...
Il se pencha sur la poubelle et commença à en vider le contenu à grandes poignées.
- Le premier...
- Ouais, je connais : il y a une solution à tout problème !
Sandra tournait lentement sur elle-même, détaillant le contenu de la pièce méthodiquement. Moffat déballait un lot de chiffons. Sandra, apercevant enfin ce qu'elle cherchait - un petit coffre encastré sous l'établi, dans l'angle gauche - s'y dirigea rapidement. Une épaisse porte, qui semblait avoir été découpée, gisait par terre, juste à côté. Elle se pencha et regarda dedans.
- Oh non...
L'intérieur était totalement vide.
- Donald, les explosifs...
Moffat sortit un dernier paquet de la poubelle, enrobé dans du plastique. Elle lui jeta un regard dépité.
- Le deuxième précepte, c'est : si tu veux éviter un problème, anticipe-le.
Sur ces mots, il plongea la main dans le sac plastique, en sortit un objet rectangulaire de la taille d'une brique, qu'il lança à sa compagne.
Sandra l'examina quelques instants ; on aurait dit de la pâte à modeler vert foncé.
- Mais c'est...
- Du C4, plastic à haut pouvoir brisant, la coupa Moffat. Développé par l'armée et strictement réservé à un usage militaire. Enfin jusqu'au jour où ces salopards trouvèrent mieux. Une petite idée anti-sabotage que j'ai eue dans un de mes éclairs de génie.
Un large sourire éclaira sa face sombre. Sandra désigna d'un signe de tête le coffre violé.
- Mc Pherson, tu crois ?
- Y'a des chances.
- Quel salaud celui-là !
- J'te l'fais pas dire. Bon, j’en ai récupéré quatre, ça devrait suffire. Viens m'aider, s'il te plait.
Ils étalèrent sur l'établi divers matériels qu'ils enfournèrent ensuite dans un grand sac noir en nylon. Sandra plaça les pains de plastic en dernier, avec précaution. Sans les détonateurs, il n'y avait aucun danger d'explosion, elle le savait, mais c'était plus fort qu'elle. Elle décocha un regard en coin à son compagnon.
- Et ton troisième précepte, c'est quoi ?
- Ah ça ma Poule, c'est un secret de famille !
Sur ce, Moffat tira la fermeture éclair du sac et le tendit à sa complice. Il décrocha un rouleau de câble électrique du tableau mural, qu'il passa à son épaule, puis se dirigea à grandes enjambées vers une armoire incendie, l'ouvrit, en sortit une lourde hache.
Il rejoignit l'entrée.
- Assez glandé, on a du boulot !
Sur ces édifiantes paroles, il ouvrit la porte et sortit d'un air décidé.