Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 41 sur 77

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Titan

Chapitre 36 · OceanofPDF.com

Plate-forme pétrolière Titan, 09 h 00…

Ellen sortit de l’ascenseur et entra dans le Central. Elle portait une mallette qu’elle rapportait de sa chambre. Elle la déposa sur un espace dégagé de l’un des consoles murales, l’ouvrit et en sortit son ordinateur portable, ainsi qu’un GNA numérique. Elle tira un fauteuil sur lequel elle s’assit, alluma l’ordinateur et connecta le GNA.

Pendant que le programme se chargeait, Ellen se renversa dans le siège et regarda autour d’elle. Le Central baignait maintenant dans la lumière diurne d’un jour sans soleil. A l’exception de son fils, tout les autres étaient réveillés. Paxton et Mc Pherson étaient sortis vérifier Dieu sait quoi, Deville et Moffat discutaient à voix basse devant les équipements radio, Kanamura était affalé dans un coin, le regard dans le vide et les deux pilotes n’étaient pas encore remontés du hangar hélico.

Elle observa Matthias quelques instants. Il dormait paisiblement sous une table à l’écart, confortablement installé sur deux parkas, le chien affectueusement serré contre lui. L’image même de la tranquillité. Un faible sourire éclaira fugitivement le visage d’Ellen. Puis elle pensa à Hellmann et son sourire s’effaça. Comment avait-il pu lui faire une chose pareille ? Et entraîner Matthias dans cette histoire.

La noirceur de l’âme humaine est sans limite, songea-t-elle. Karl Hellmann avait bel et bien plongé dans l’abîme quinze ans plus tôt, lorsqu’il avait quitté l’université de Stanford pour la recherche militaire. Son brusque revirement n’était qu’un leurre pour mieux la piéger. Mais pourquoi elle ? S’il avait besoin de cette plate-forme pétrolière pour mener son expérience, pourquoi l’impliquer ? Et Matthias ? Quelque chose ne collait pas. Hellmann n’était pas homme à perdre son temps. Si elle était ici, c’est qu’elle avait un rôle à jouer. Et son fils aussi.

Ellen frissonna longuement. Pour le moment, l’équation comportait encore trop d’inconnues pour être résolue, bien qu’elle était persuadée d’en savoir plus qu’elle ne voulait bien l’admettre.

Elle passa ses mains sur son visage, comme si se masquer les yeux pouvait effacer l’horreur de la situation, puis reporta son attention sur l’écran de son Powerbook. Le logiciel GCP d’acquisition de données était chargé. Elle pressa une touche et le GNA débuta ses émissions de bits à la cadence de deux cents par seconde.

- Qu’est-ce que c’est ?

Elle n’avait pas entendu Moffat s’approcher. Le grand noir s’appuya au dossier de son fauteuil pour se pencher et mieux détailler l’écran.

- La courbe rouge matérialise le bruit quantique, dit-elle.

- Le bruit quantique… d’accord.

En se tournant à demi vers lui, elle aperçut du coin de l’œil Deville s’approcher à son tour. Elle attendit qu’il fut auprès d’elle pour débuter ses explications. Elle leur fit un rapide cours sur le Projet de Conscience Globale, sans omettre le fait que cette fois, elle n’était connectée à aucun autre ordinateur et ne devrait s’en remettre qu’à son propre matériel.

- Vous croyez que cela aura une incidence ? demanda Moffat.

- Non, lors de manifestations ponctuelles, nous opérons de cette façon. Cela fonctionne très bien.

- Et vous espérez quoi, au juste, docteur ? coupa Deville.

- Et bien… lors de ma dernière expérience – durant une éclipse solaire -, Hellmann avait envoyé à mon insu un « Classe 3 ». Celui-ci, ou plutôt celle-ci, car il s’agissait d’une femme, a eu une réaction psychique violente lorsque le soleil a disparu. Comme une sorte de peur primale.

- Et alors ?

- Le GNA l’a enregistrée.

- Vous voulez dire… commença Moffat.

- Que s’ils tentent autre chose, cela affectera le logiciel GCP. Nous le verrons sur la courbe, termina-t-elle en désignant l’écran.

- Ouahou ! fit Moffat.

- Très bien, lâcha Deville. Prévenez-moi si quelque chose se passe. Donald, enchaîna-t-il, j’ai besoin de toi.

Les deux hommes s’éloignèrent.

Ellen reporta son attention sur le Powerbook. Sur l’écran à cristaux liquides, la succession de pixels formant la courbe rouge donnait l’impression que celle-ci était vivante. Elle ondulait lentement autour de la ligne de base du hasard comme un serpent désincarné.

Ellen ferma les yeux un instant, tentant de chasser l’image hypnotique de son esprit, mais la persistance rétinienne lui renvoya au contraire une figure ondulante, dont le pourpre chatoiement enfla jusqu’à menacer de l’engloutir.

*

Deville fixait l’écran du radar de veille. Un léger flottement dans le regard, suivi d’une crispation du maxillaire inférieur indiqua une perte de concentration momentanée, vite réprimée.

- Donald, essaie encore, tu veux ?

Moffat replia ses jambes sous son siège en vérifiant la fréquence. Les diodes luminescentes indiquaient 121,5 mégahertz, la fréquence de détresse internationale. Il tourna le potentiomètre pour augmenter le volume de réception et saisit le micro.

- Cryostar, Cryostar, ici la plate-forme pétrolière Titan, ceci est un appel de détresse. MAYDAY… MAYDAY… A toutes stations à l’écoute, ceci est un appel de détresse sur la fréquence 121.5. Est-ce que quelqu’un me reçoit ? Répondez !

Il reposa le micro sur la table puis poussa le volume de la réception à son maximum. Un flot de parasites envahit la pièce. Après quelques secondes, il baissa le son et regarda son chef d’un air dépité.

- Ecoute, ça fait deux heures que j’essaie, et pas une touche, rien, peau de balle ! Le premier et dernier échange avec le méthanier a duré exactement quarante trois secondes, mais je te garantis qu’ils ont parfaitement compris. Ils viendront. Le seul problème, c’est de savoir ce que les autres dingues vont faire.

Deville se mordait la lèvre inférieure. La situation lui échappait. A tout point de vue. En homme de terrain habitué à gérer une situation connue, toujours actualisée en données, à prendre des décisions dans le vif de l’action avec le maximum de cartes en main, il ressentait cruellement l’expectative actuelle. Pire que ça, le seul domaine où il était un tant soit peu possible d’agir lui était inaccessible. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, tout ce qui touchait à l’électronique lui était totalement étranger et il devait accepter un intermédiaire entre les faits et ses décisions, ce qu’il abhorrait totalement, même si Moffat était une sacrée pointure dans sa partie.

- Il faut se rendre à l’évidence, Marc, ils nous brouillent aussi sur la bande VHF. Ils ont probablement aperçu notre ballon et en ont déduit la manœuvre.

Moffat faisait référence à son bricolage : à un petit ballon météo gonflé à l’hélium, il avait fixé une antenne à laquelle il avait raccordé un rouleau de câble coaxial et envoyé le tout à cent mètres d’altitude au-dessus du pont supérieur. Le résultat était une super antenne VHF. Qui avait fonctionné moins d’une minute.

- Probablement. Et les radars ?

- Ça, c’est plus délicat.

Moffat songea à la meilleure façon d’exposer le problème. Connaissant la répulsion de son chef pour les mystères de l’électron, il décida de choisir ses mots avec soin.

- Commençons par le panoramique, c’est le plus puissant. Sa portée théorique est de deux cents nautiques. Son émetteur crache cinq watts en continu. Par rapport à une radio de même puissance, ça n’a pas l’air terrible, mais il faut savoir une chose : un émetteur radio envoie une onde omnidirectionnelle dans l’éther, c’est dire sur trois cent soixante degrés dans tout l’hémisphère visible. Ça fait un sacré volume. Notre panoramique, lui, balance un faisceau très directif de deux degrés en azimut et quarante cinq en site. Pour la même puissance de cinq watts, le faisceau du radar est six cents fois plus puissant qu’une onde radio. Si tu te plaçais face à l’antenne radar, faudrait pas longtemps à tes couilles pour griller comme des petits pains. Ce que je veux te faire comprendre, c’est qu’un radar, c’est super puissant et que pour en brouiller un comme le nôtre, faut du sacré matos !

Un bruit métallique les fit se retourner ; la porte étanche s’ouvrit sur Paxton, suivi une seconde plus tard par un Mc Pherson transi de froid. Moffat reprit son exposé.

- Ce que tu vois sur le PPI (il désignait une multitude de points fluorescents sur l’écran du radar), s’appelle du brouillage actif. Ils ne font pas disparaître les échos, au contraire, ils en rajoutent de fictifs pour masquer les vrais.

Paxton approcha un fauteuil et s’y laissa tomber avec un soupir d’aise. Il avait enlevé sa parka polaire et ses moufles. Avec son jean taché, son épais pull élimé, ses bottes fourrées et son air de vieux dur à cuir, Moffat se dit qu’il ressemblait à un chasseur sibérien revenu d’une partie de chasse en pleine taïga.

- Ceci dit, quelque chose me chiffonne, reprit Moffat.

- Quoi donc ? soupira Deville d’une voix fatiguée.

Il reconnaissait en son ingénieur système un esprit brillant, perspicace, inventif. Il avait choisi avec soin chaque membre de son équipe et la décision d’engager Moffat était probablement la plus judicieuse de toutes. Pourtant, la façon qu’avait l’informaticien de traîner en longueur sur le début de certains problèmes avait le don de l’exaspérer.

- Le brouillage. Il est partiel.

- Et alors ?

- Alors, ce n’est pas normal.

- Rien n’est très normal ces derniers temps.

- Peut-être, mais ça ne colle pas avec le reste.

- Tu peux expliquer, là ? demanda Paxton.

D’ordinaire, la façon particulière de Moffat d’aborder les questions insolites l’amusait. D’un naturel plus patient que Deville, il avait remarqué que la stratégie de déduction lente de Moffat n’était pas une lubie déplacée de scientifique, mais au contraire motivée par un besoin plus altruiste. Moffat laissait la possibilité à des esprits plus lents que le sien de comprendre, ou au moins, d’en avoir l’impression. C’était devenu une telle habitude chez lui qu’il ne se rendait plus compte quand il était judicieux de le faire ou pas. En l’occurrence, vu la tête de Deville, ce n’était plus le moment. Moffat, perdu dans ses pensées, n’avait bien entendu rien remarqué. Il se frotta le menton avant de poursuivre.

- Ces mecs ont vraiment les moyens de nous faire chier. Ils nous coupent électroniquement de l’extérieur en nous brouillant de deux façons différentes, nous envoient un cyclone impossible sur la gueule et nous surveillent avec un satellite espion. Un brouillage partiel laisse penser à un manque de puissance de leur part. Ça ne tient pas debout.

- Dans quelles proportions est-on brouillé ? s’enquit Mc Pherson.

Il s’était approché sans bruit. Après l’exposition au froid extérieur, son visage reprenait lentement des couleurs. Il porta une tasse de café à ses lèvres et but lentement une gorgée sans quitter Moffat de son regard inquisiteur. Ce dernier désigna l’écran radar du menton.

- Les échos parasites envahissent presque tout le scope, sauf une petite pastille d’une dizaine de nautiques centrée sur notre position, ce qui fait quatre vingt quinze pour cent de perte.

- Et le radar météo ?

- C’est pire.

Il y eut un court silence, que Deville fut le premier à rompre.

- John ? fit-il. Comment ça se passe de ton côté ?

- Plutôt bien, répondit l’ingénieur-sécurité.

Malgré une nuit sans sommeil, il avait l’air assez en forme, nota Deville. Comme si le temps et la tension n’avaient pas de prise sur lui. L’espace d’une seconde, il l’envia avant de se concentrer sur ses paroles.

- Sur le pont supérieur, à part quelques vitres cassées du côté des modules de tête de puits, et le crochet de la grue bâbord qui s’est détaché – c’est probablement ça que l’on a entendu racler le toit – tout va bien. Mc Pherson et moi avons ensuite fait deux fois le tour complet à des niveaux différents par les passerelles extérieures. Nous avons inspecté les quatre faces en détail. Là non plus, pas de casse sérieuse, juste des impacts de grêle un peu partout, rien d’important. La structure en elle-même est absolument intacte. Pour résumer, je dirais qu’on s’en est très bien sorti. Jusqu’ici.

- Pas de trace de notre saboteur ? demanda Deville.

- Et bien… je pense qu’il s’est enfui avant le cyclone. Je suis retourné examiner de près les rails de lancement des modules. Je croyais que les six chaînes avaient été coupées, mais dans l’obscurité et l’urgence, je me suis trompé. L’un des modules a été lancé normalement.

Anticipant la question de Mc Pherson, Paxton poursuivit ses explications.

- Les modules de sauvetage ne peuvent être mis à la mer que depuis l’intérieur. Une poignée libère la chaîne de retenue et le module glisse sur son rail avant de plonger dans les flots.

- On peut se féliciter au moins d’une chose : ce salopard s’est payé le cyclone de sa vie, déclara Moffat.

- Il a dû être bien secoué, mais il est toujours en vie. Les modules sont fabriqués pour résister à n’importe quoi, répondit Paxton.

- L’enculé, fit Moffat d’un air dégoûté. Si on le retrouve un jour celui-là.

- Il y a peu de chance, fit Deville.

- Comment s’est-il introduit à bord ? s’enquit Mc Pherson.

- Oh, de la façon la plus simple du monde, en postulant chez Norstrom Offshore avec un CV en béton. Il lui a suffi ensuite d’oublier d’embarquer dans les hélicos, lui répondit Paxton.

- S’il n’est plus à bord, le problème est réglé, coupa Deville. Passons à

autre chose : le Puma est définitivement HS, mais le Hugues sera prêt

pour l’arrivée du méthanier. Nous pourrons l’utiliser pour le

transbordement, ça ira plus vite. J’ai dans l’idée que le facteur temps sera

déterminant.

- A ce propos, à quelle distance se trouve notre sauveur ? demanda Mc Pherson.

- Et bien… commença Moffat, s’il s’est dérouté immédiatement après avoir reçu notre appel de détresse, en admettant qu’il fonce à pleine vitesse, soit environ trente nœuds, il doit être à environ quarante nautiques de notre position. On devrait commencer à l’apercevoir dans une heure.

Un bruit totalement incongru dans cet univers de métal froid retentit soudain, les faisant se retourner dans un ensemble parfait. Kanamura avait quitté sa place sans que personne ne le remarque et se tenait debout, immobile et raide, comme s’il avait activé le déclencheur à pression d’une mine anti-personnelle. Enfin, il se pencha mécaniquement et ramassa un petit objet sphérique rouge. Il le pressa entre deux doigts et le couinement strident se répercuta à nouveau dans le Central. Kanamura fixa la balle d’une curieuse façon, puis étendit le bras au maximum pour la déposer sur le haut d’un moniteur suspendu. Il reprit sa marche maladroite vers les ascenseurs.

A l’autre bout de la salle, le jeune chien contempla quelques instants son jouet, la tête légèrement penchée sur le côté, dans une attitude un peu triste. Puis il fixa l’ingénieur météo d’un étrange regard jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la cabine d’ascenseur. Les portes se refermèrent sur un chuintement discret et le silence envahit à nouveau le Central.

Le chien reposa sa tête sur ses pattes. A ses côtés, Matthias bougea dans son sommeil, se recroquevillant un peu plus sur lui-même, marmonnant quelques paroles incompréhensibles.

A l’autre bout du Central, Ellen, penchée sur son Powerbook, n’en croyait pas ses yeux.

- Mon Dieu mon Dieu mon Dieu, ânonnait-elle d’une voix blanche.

Sur l’écran de son ordinateur, la ligne de base du hasard venait de s’incurver vers le bas suivant un angle impossible. Les pixels rouges s’alignaient non plus à l’horizontal, mais presque verticalement.

- Il se passe quelque chose, cria-t-elle.

Le temps que les quatre hommes viennent à elle, la courbe sortait du cadre ; elle due changer d’échelle pour faire réapparaître sa progression.

- De quoi s’agit-il ? s’enquit Deville.

- Quelque chose est à l’œuvre, regardez, fit-t-elle d’une voix excitée en désignant son écran.

La ligne rouge avançait maintenant suivant un angle vertical parfait. Ellen dut augmenter deux fois l’échelle avant qu’elle ne se stabilise et reparte à l’horizontal. Elle nota le chiffre en regard de l’échelle des abscisses et se mordit la lèvre pour ne pas crier.

- Qu’est-ce que ça veut dire, vous pouvez nous expliquer ?

- Une force psychique d’une puissance inconcevable est à l’œuvre autour de nous, dit-elle d’une voix terrifiée.