Titan
Chapitre 39 · A bord de la chaloupe, les premiers…
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CHAPITRE 39
A bord de la chaloupe, les premiers arrivés aidèrent leurs camarades à monter à bord. Mc Kenzie hissa Jones, l’ingénieur mécanicien. Celui-ci se rua vers la commande du moteur et entreprit avec la plus grande hâte quelques vérifications.
Lorsque le capitaine fit hissé à son tour, il était prêt à mettre en route. Il guetta un regard d’approbation de son supérieur, mais rien ne vint. Ryan n’avait d’yeux que pour le spectacle de la foudre encadrant son bâtiment au plus près.
Décidant qu’il était temps de dégager, le chef mécanicien enfonça la commande du démarreur, mais rien ne se passa. Il recommença frénétiquement plusieurs fois, en vain.
Avec un juron, il entreprit fébrilement de défaire les attaches du capot moteur. Pendant que ses doigts engourdis dérapaient sur le métal mouillé, il avait pleinement conscience du roulement continu du tonnerre, percevant à la limite de son champ visuel la lumière aveuglante des éclairs.
Pendant ce temps, le reste de l’équipage ne ratait pas une miette du spectacle. Le méthanier était littéralement enchevêtré dans un gigantesque réseau de foudre, le faisant ressembler à quelque insecte géant emprisonné dans une toile brillante comme un soleil.
L’air était saturé d’électricité, emplissant les narines d’une étouffante odeur d’ozone. Puis, l’inévitable se produisit ; un immense éclair jaillit soudain du centre du nuage noir, étendant un tentacule de lumière pure directement vers le pont du navire. Il le toucha au milieu en une fantastique gerbe d’étincelles. Pendant une fraction de seconde, le tanker entier sembla s’électriser d’un arc bleuté irisé, grésillant, ondulant comme un serpent. Puis, avec un ensemble parfait, le pont entier, de la proue à la poupe, se souleva sur un torrent de flammes, s’éleva dans les airs comme le couvercle de quelque chaudron titanesque. L’explosion le désintégra totalement. Le château arrière, là où se trouvait la passerelle, se transforma en son et lumière, éjectant des débris incandescents dans toutes les directions. Une pluie de fer et de feu s’abattit autour du navire, hachant les flots, soulevant des gerbes d’écume. L’averse de mitraille brûlante se rapprocha dangereusement près de la chaloupe et tout le monde à bord baissa la tête dans un réflexe dérisoire de protection.
Sauf le capitaine. Cramponné à la lisse de la chaloupe, les doigts blanchis par l’effort, Ryan regardait l’agonie de son bateau complètement médusé, incapable du moindre mouvement. Lorsqu’une plaque de tôle passa à moins d’un mètre au-dessus de sa tête en sifflant comme une balle de fusil, il ne bougea même pas, se contentant à peine de fermer les yeux.
*
Vu depuis le pont supérieur de Titan, le spectacle était encore plus grandiose. La hauteur supplémentaire offrait une perspective qui accentuait la démesure de la scène d’une façon extraordinaire. Les neuf occupants serraient convulsivement la rambarde extérieure en observant le drame qui se déroulait deux mille mètres devant eux.
L’immense navire était maintenant stoppé. Il brûlait sur toute sa longueur en de gigantesques flammes s’élevant vers le ciel à une hauteur vertigineuse. Quelques explosions sporadiques secouaient la carcasse agonisante. Soudain, une détonation plus puissante que les autres propulsa quelque chose d’assez énorme à une grande hauteur. Ellen plissa les paupières, tentant d’apercevoir ce que c’était. Son visage pâlit et marmonna quelques paroles incompréhensibles lorsqu’elle comprit. L’objet était un gros cylindre, probablement une cuve, qui tournoyait sur lui-même en décrivant une courbe gracieuse. Il étirait derrière lui un long panache de flamme. Au fil des secondes, le terme final de sa trajectoire se précisait et lorsqu’il fut évident, Ellen étouffa un cri pendant qu’un murmure d’effroi parcourait ses compagnons. L’énorme cuve enflammée tombait droit sur la chaloupe. Ils comprirent tous que la perspective les avait trompés quand elle s’écrasa dans la mer trente mètres trop court, couvrant d’embrun l’embarcation et déclenchant une vague qui faillit bien la retourner.
Mais leur attention fut bien vite attirée vers le tanker. Quelque chose d’autre se passait.
Depuis l’explosion, les flammes sur le méthanier battaient l’air comme de gigantesques étendards flamboyants. Mais, plus que ce spectacle à la fois magnifique et terrible, un fait nouveau et fort étrange retint tout à coup leur attention. Un frémissement dans le rideau de feu fit son apparition. Le mouvement désordonné des flammes semblait perdre en spontanéité, se calmer, comme si les étendards se muaient en une seule et unique voile, animée par un même souffle d’air. Pourtant, ce phénomène n’était que le prélude à autre chose de beaucoup plus incroyable. Cela commença par le sommet. La pointe des flammes, perchée à plus de cent mètres de hauteur, s’enroula tout à coup sur elle-même, créant une impulsion tourbillonnaire qui se propagea lentement vers le bas en un lent ondoiement. Sous le regard incrédule des occupants de Titan, un immense tourbillon de feu prit naissance sur le méthanier, juste en son centre. Le mouvement s’amplifia ensuite graduellement, accélérant sa rotation, resserrant ses spires, s’allongeant jusqu’à former une colonne de feu qui s’éleva alors droit vers le ciel. Lorsque les flammes rejoignirent la base du nuage noir, un sifflement rauque, comme une respiration hurlante, leur parvint. Leurs cheveux se dressèrent sur leur tête.
Moffat fut le premier à crier. Il mit ses mains en porte-voix.
- Tirez-vous !! Tirez-vous de là bordel !! hurla-t-il de toutes ses forces.
Comme s’ils avaient attendu ce signal, les autres se mirent à crier tous à la fois, exhortant de toute la force de leurs poumons les marins du Cryostar à fuir.
*
A bord de la chaloupe, tous les hommes s’étaient levés et fixaient l’énorme colonne de flamme d’un regard incrédule. Celle-ci semblait alimenter le nuage avec ce qu’elle dévorait du navire. Comme une chose vivante, le pilier de feu entama une oscillation sur sa base, se déplaçant d’avant en arrière dans la coque ravagée, aspirant, se nourrissant des entrailles du méthanier. Le bourdonnement grave qui en émanait pulsait ses ondes sonores avec une puissance croissante, faisant vibrer l’air comme à l’intérieur d’un tambour. Ryan sentit ses intestins se liquéfier pendant que plusieurs de ses hommes tombaient à genoux en se signant.
- Bon Dieu, démarrez ce putain de moteur !
Il se demandait encore qui avait grondé cet ordre quand il réalisa que c’était lui-même. Du coin de l’œil, il vit Jones et ses deux mécaniciens redoubler d’efforts. Le démarreur tourna, le moteur toussa, puis s’arrêta. Un concert d’invectives paniquées suivit l’essai infructueux. Les hommes qui ne priaient pas criaient hystériquement après Jones et ses acolytes. Le démarreur gémit à nouveau. Pendant plusieurs interminables secondes, le moteur ne fit rien d’autre que de hoqueter lamentablement. Jones marmonnait des encouragements les dents serrées. Son pouce était bleu à force de presser le bouton de démarrage. Soudain, comme en réponse aux cris désespérés des marins, le moteur s’emballa dans une pétarade sonore et un nuage de fumée grise. Aussitôt, Jones poussa la manette des gaz à fond et l’embarcation bondit en avant. Il orienta la barre à bâbord, engageant la chaloupe dans un virage serré vers la plate-forme pétrolière. A moins de deux mille mètres devant, l’énorme tétrapode de béton et d’acier était l’objectif à atteindre.
A l’avant du canot de sauvetage, Mc Kenzie fixait la plate-forme dont l’imposante masse se découpait sur le fond de nuages noirs. Les embruns lui fouettaient le visage, l’inondant d’une eau glacée, mais, il ne s’en apercevait pas. Essuyant d’un revers de manche ses yeux brûlés par le sel marin, il vit fugitivement, dépassant à peine de l’eau, une masse sombre sous la plate-forme sur laquelle venait se briser les vagues : l’embase, leur point d’arrivée.
Bien qu’il resta encore plus de mille mètres à parcourir, il se prépara à l’abordage.
Ryan observait lui aussi la plate-forme. Comme pour ses hommes, elle représentait le but, le havre de paix salvateur de ce monde qu’il pensait connaître si bien et qui le trahissait maintenant d’une façon si démente. L’ironie de la situation lui apparut alors dans toute sa dérision. De sauveteurs maîtres de leur destin, ils étaient devenus des naufragés blessés et trempés, en quête d’un refuge hors de la folie des éléments, et qui était justement celui qui avait réclamé leur aide.
- Capitaine, regardez !
Une partie de son esprit nota la pointe de panique qui perçait dans la voix de Jones tandis qu’une autre refusait d’être arrachée à sa contemplation pensive. Il était trop épuisé, trop choqué pour envisager autre chose que l’arrivée saine et sauve sur cette plate-forme qui leur tendait les bras. A regrets, il se tourna vers l’arrière. Et son cœur s’arrêta.
Sur le tanker, l’immense tornade de feu, tel un monstrueux djinn sortit tout droit des enfers, se tortillait non plus sur le navire, mais largement au-dessus. Sa base, privée de tout contact solide, semblait voler dans les airs, se balançant comme la queue d’un cobra.
L’espace d’une seconde, Ryan se demanda comment, privé de toute alimentation en méthane, elle pouvait continuer à brûler. D’où tirait-elle son énergie ? C’était incompréhensible, mais il n’eut pas le temps d’approfondir la question. Privé d’ancrage, le vortex flamboyant se déplaça dans les airs.
Imitant leur capitaine, les marins se détournèrent de la plate-forme pour observer le Cryostar. Bientôt, tout l’équipage de la chaloupe fixait avec une horreur grandissante l’abomination embrasée qui leur fonçait dessus.
Mac Kenzie fut le dernier à regarder vers l’arrière. Il se retourna au moment où l’énorme vortex enflammé touchait la surface des flots, quelques centaines de mètres derrière la chaloupe. Instantanément, l’eau fut aspirée par le tourbillon. La masse liquide remplaça les flammes à mesure qu’elle s’élevait vers les cieux noirs. Le bruit changea. Le curieux hululement se mua en un grondement terrifiant. Il s’aperçu alors que la trombe les rattrapait à une vitesse ahurissante. A bord, tout le monde hurlait de terreur, invectivant le malheureux Jones pour qu’il aille plus vite. Ce dernier, les articulations des mains blanchies par le froid et l’effort, poussait de toutes ses forces sur la manette des gaz.
La trombe marine les domina bientôt de toute sa masse, aspirant les flots avec une voracité démente tandis qu’elle se ruait vers eux. Ryan leva les yeux, espérant découvrir avant de mourir quelque secret dans la contemplation de son origine céleste, là où la blancheur des eaux tourbillonnantes s’enfonçait dans la noirceur des cieux. Mais il ne vit rien d’autre qu’une dernière flammèche récalcitrante, vite engloutie par le déchaînement liquide.
Puis la tornade les submergea, disloquant la chaloupe en une fraction de seconde. Ryan n’eut même pas le temps de tomber à la mer ; son corps s’envola avant d’être disloqué par le vortex d’air et d’eau tournant sur lui-même à près de quatre cents kilomètres-heure.