Titan
Chapitre 53 · Paxton leva les yeux vers la voûte…
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CHAPITRE 53
Paxton leva les yeux vers la voûte étoilée et inspira profondément. L'air glacé de la nuit polaire lui brûla la trachée, ravivant des souvenirs qu'il croyait, dans la tourmente des dernières heures, perdus à jamais. Des souvenirs de parties de chasse, en Alaska, en hiver. Troncs noirs des sapins tranchant sur la blancheur immaculée de la neige, claquement sec de l'acier de la culasse du fusil dont on avait soigneusement enlevé toute trace d'huile pour éviter le blocage dû au gel. Il ferma les yeux un instant, savourant chaque molécule d'oxygène gelé comme un pur délice. Ses seules armes, cette nuit, était une lampe torche et une radio portable, les sapins s'étaient transformés en une forêt de poutrelles métalliques supportant les derricks, le sol spongieux recouvert d'aiguilles de pins en plaques d'acier boulonnées. Quand au gibier, il préférait ne pas y penser.
Seul le ciel conservait une invariance temporelle et géographique d’une égale beauté.
- John, nous approchons du réfectoire !
La voix de Deville, légèrement déformée par l'ampli de sa radio, l'arracha à sa contemplation silencieuse du ciel dévoré d'étoiles.
- Reçu. Nous arrivons à l'extrémité du pont avant et toujours rien en vue.
Il se retourna. Le pont supérieur luisait faiblement sous la lumière stellaire. Une vingtaine de mètres sur sa gauche, le pinceau blanc de la torche de Moffat découpait le satin de la nuit comme un rayon laser, s'accrochant à la moindre aspérité de métal, glissant silencieusement le long des câbles, des charpentes d'acier, n'omettant aucun détail, aucun ressac d'ombre, fouillant chaque interstice comme un oeil implacable. Il entendit Moffat maugréer.
- Putain, si on m'avait dit un jour que je partirai chasser le clébard télépathe, j'aurais sûrement bien rigolé ! Quelle chienne de vie !
*
Un étage sous le pont supérieur, la grande salle du réfectoire était inondée d'une intense lumière blanche. Les néons crachaient généreusement leurs fontaines de photons, noyant chaque centimètre-carré de surface sous un éclairage cru. Cela en faisait presque mal aux yeux.
La pièce était immense. Elle avait été conçue pour accueillir les trois cents ouvriers, contre-maîtres et ingénieurs prévus pour assurer l'exploitation de la plus grande plate-forme pétrolière au monde. Sa taille importante n'était pas uniquement due à la fonction de restauration. En effet, les hommes ne prendraient bien évidemment pas tous leurs repas au même moment - un service de restauration, qui tournerait en boucle vingt quatre heures sur vingt quatre, permettrait aux équipes qui feraient les trois huit de prendre un repas chaud à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit- mais les concepteurs avaient voulu en faire, accessoirement, une salle de conférence capable de contenir tout le personnel.
Pour l'heure, une grande partie des tables et chaises en plastique bleu (une couleur choisie pour ses vertus relaxantes) étaient renversées, éparpillées sur le sol en carrelage blanc. La faute en revenait à l’une des baies vitrées agrémentant le pan du mur extérieur qui avait cédé sous la force de l'ouragan. Les éléments déchaînés avaient livrés, ici, une bataille qu'ils avaient remportée haut la main.
Deville et Ellen, séparés d'une dizaine de mètres, avançaient lentement au milieu d'un gigantesque capharnaüm, contournant péniblement des amas de chaises et de tables imbriquées, inspectant soigneusement chaque cachette potentielle. Et il y en avait un nombre certain. Ils progressaient lentement vers le fond de la salle, entièrement occupé par des banques alimentaires en acier inoxydable. Totalement vides, pour l'instant. Dans un angle, des portes battantes s'ouvraient sur une deuxième salle attenante : les cuisines. Deville savait que si le chien s'était réfugié ici, c'est dans cette pièce là qu'ils le trouveraient. Néanmoins, ne voulant rien laisser au hasard, il avait décidé de passer au peigne fin le réfectoire. Ce qui n'était pas une mince affaire.
Ellen réprima un frisson. L'air chaud pulsé n'arrivait pas à lutter contre le froid polaire qui s'insinuait dans la salle par la baie vitrée manquante. Chacune de ses expirations se matérialisait par un petit nuage de condensation. Elle regretta de ne pas avoir pris le temps d'enfiler sa parka.
La psy jeta un bref regard à Deville. Vingt mètres sur sa droite, l'imposant canadien avançait silencieusement, l’œil aux aguets. Vêtu d'un simple pull bleu marine, il ne semblait pas le moins du monde souffrir du froid. Encore une fois, son inadaptation personnelle au milieu dans lequel elle se trouvait lui apparut avec une cruelle évidence. Elle secoua la tête, comme pour mieux chasser ses idées noires, se concentrant sur sa tâche.
Devant elle se dressait une imposante barrière de mobilier. Elle l'avait repérée dès son entrée dans le réfectoire, espérant secrètement que la tâche de la fouiller irait à son compagnon.
Raté.
Elle marqua un temps d'arrêt, jaugeant l'amas de tables et de chaises comme pour mieux l'apprivoiser, y découvrir une entrée, une faille. Quelque chose dans l'empilement lui parut étrange. Elle trouva l'agencement un peu trop parfait pour n'être que l’œuvre du vent. Et puis, il y avait beaucoup trop de zones d'ombre.
Une soudaine appréhension la saisit. Elle pensa faire signe à Deville, mais l'ingénieur lui tournait le dos. Elle ne voulait pas briser le silence. Ils avaient décidé de chercher sans bruit, sans une parole, pour le cas où le chien comprendrait la voix humaine. Ce qui, au vu des derniers événements, n’était pas impossible.
Elle résolut enfin à s'approcher. Son cœur fit un bond dans sa poitrine ; elle avait cru voir briller quelque chose. S'encourageant mentalement, Ellen avança une main, saisit délicatement le pied d'une chaise, et tira.
Un grand bruit explosa dans la salle. Ellen fit un bond, lâchant la chaise qui retomba au sol avec fracas. Deville s'excusa d'un geste, désignant la table qu'il venait de renverser.
*
Moffat sentait la morsure du froid sur la peau nue de son crâne. Il était penché en avant, la main gauche en appui sur son genou, la droite serrant la lampe torche qu'il braquait vers une zone noire. Bien trop noire.
Paxton et lui avaient minutieusement exploré toute la surface du pont supérieur. Sans le moindre succès. Il ne restait plus que ce recoin, près des escaliers menant à l'étage inférieur, derrière un transformateur électrique.
Le faisceau de sa lampe accrocha un amas de gaine métallique bizarrement entassé. Elle était enroulée sur elle-même comme un énorme serpent d'argent.
Etrange que le typhon ne l'ait pas emportée, se dit Moffat.
Avec précaution, il saisit une des extrémités et tira doucement. Celle-ci résista. Il tira plus fort. Rien à faire. Pestant intérieurement, Moffat posa sa torche au sol, saisit la gaine à deux mains et tira d'un coup sec. Avec un grand raclement métallique, la gaine se déplia comme un ressort trop comprimé, et... lui sauta dessus. Moffat hurla, recula précipitamment, perdit l'équilibre et tomba à la renverse.
Avec un juron, il se dégagea du serpent métallique et se remit debout, grommelant entre ses dents.
- Putain, c'est qu'un foutu chien, pas un alien, merde !
Paxton s'était séparé de Moffat quelques minutes plus tôt. Mû par un pressentiment, il était revenu sur leurs pas, vers le côté nord, là où ils avaient débuté les recherches. Plutôt… l'ancien côté nord, car, pour une raison qu'il ignorait, la plate-forme, emportée par le courant marin, avait débutée une lente rotation sur elle-même. Elle avait pivoté de cent quatre vingt degrés, et la direction qu'il observait, appuyé à la rambarde, était maintenant le sud.
Paxton remarqua la base sciée des câbles qui avaient soutenu le support de torche et qu'ils avaient dû découper à cause du typhon. Ils étaient maintenant étalés sur le pont, comme des poissons morts. Cette vision raviva en un éclair les sombres événements qui s'étaient déroulés ces dernières heures. Il dressa la tête, riva le regard sur l'horizon, s'attendant presque à voir fondre une nouvelle menace. En limite de portée visuelle, il distingua une masse qui brillait sous les étoiles. L'iceberg. Le tombeau de Cole. Il profita de ce moment de répit pour adresser une prière muette à son compagnon. Le jeune pilote était la première victime de cette histoire de fou. Il y aurait d'autres morts, à commencer par lui-même. Sa maladie était incurable. Les médecins ne lui donnaient que quelques mois. Son intuition, elle, lui donnait à peine quelques heures.
On verra bien qui a raison. En son for intérieur, Paxton le savait déjà. Son intuition ne le trompait jamais.
Il se détourna brusquement. Un éclat de lumière venait de percer la nuit, projetant un instant une forêt d'ombres sinistres sur le pont, autour de lui. Cela venait du Central. Les néons étaient éteints. Anormal. C'est alors qu'il aperçut le pinceau lumineux d'une lampe torche à travers les baies vitrées. Celui-ci balayait d'une façon désordonnée les murs, le plafond, les vitres. On se bat dans le central !
Paxton se mit à courir.