Titan
Chapitre 51 · - Clang !
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CHAPITRE 51
- Clang !
Paxton posa violemment le tableau de commande de l'un des puits de visite - ou du moins ce qu'il avait pu en démonter - sur une table du central. Il désigna la plaque métallique du menton.
- Ça, c'est le panneau du puits numéro trois ! lança-t-il d’une voix forte.
A l'exception d’Ellen, qui restait à l'écart, encore choquée, tous faisaient cercle autour de l'ingénieur. Paxton dirigea le faisceau d'une lampe halogène de bureau sur la pièce de métal dégoulinante d'humidité, afin que tous puissent la voir parfaitement.
Kanamura, enveloppé dans une couverture, les cheveux trempés, en désordre, joua des coudes pour s’approcher.
- Tout c'est très bien passé pour la première séquence, mais quand j'ai voulu refermer le sas, voilà ce qui est arrivé, poursuivit Paxton.
Il retourna la plaque et désigna l'enchevêtrement noirci de fils fondus qui grouillaient comme des vers, débordant du panneau. Moffat se pencha, soulevant quelques fils calcinés de la pointe d'un stylo.
- Votre foutu système a foiré ? lança Mc Pherson.
Paxton le fixa durement.
- Mon « foutu» système n'a pas foiré, monsieur Mc Pherson, gronda
Paxton. On l'a saboté !
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Moffat poursuivait son examen, aussi concentré qu'un médecin légiste disséquant un cadavre. Dans le silence tendu, sa voix éraillée crépita soudain comme le déchirement d'un vieux papier racorni.
- Ouais, je crois que t' as raison, mec. Regarde là. Tu vois ce pontage ? Et ben, y devrait pas y être. Y’a un p'tit malin qui joue avec nos nerfs. Si c'est le même qu'a viré les modules de sauvetage et flingué les hélicos, je dirais que ce salopard, a, comme qui dirait, un talent universel et bien affirmé dans l'art de faire chier son monde.
Il se redressa de toute sa hauteur, accrochant Deville de ses yeux noirs.
- Et je dirais aussi qu'il vaudrait mieux le trouver avant qu'il bousille autre chose !
Deville répondit d'une voix lasse.
- On en a déjà parlé, Don. Une exploration en règle de la plate-forme pourrait prendre une semaine, rien que pour la partie émergée.
- Nous sommes très loin d'avoir autant de temps devant nous, renchérit Paxton.
Deville caressa machinalement les poils de sa barbe, puis fixa son chef de la sécurité.
- On va rester à flot combien de temps, à ton avis ?
- Faudra affiner ça avec l’informatique, mais je dirais quatre, peut-être cinq heures, grand max.
- Merde !! lâcha Moffat avec une mimique éloquente.
- Hé bien, on n'a qu'a se reposer ! répliqua Mc Pherson.
- C'est trop tard, je l'ai déjà dit, répondit Paxton d'un air agacé. Titan était juste en bordure du plateau continental. Le fond est à plus de quatre cents mètres maintenant, et ça ne va pas aller en s'améliorant. Dans cinq heures, on sera au-dessus de...
- La fosse de Drake, le coupa Deville.
- Putain, on va se taper une descente de... Moffat ne termina pas sa phrase. Deville le fit pour lui.
- Six mille deux cents mètres.
Ruitchi reculait lentement, fixant ses aînés d'un regard inquiétant. L'éclat de ses yeux avait une lueur dangereusement brillante que masquait le reflet de ses lunettes. La logique avait reflué de son esprit, inexorablement grignotée par un système nerveux déficient, alimenté par une panique grandissante. Son regard balaya tour à tour les trois ingénieurs, l'homme de la compagnie, le gamin, son chien, Sandra. Il éclata enfin.
- Vous déconnez les mecs !! J'veux pas crever, moi, j'veux pas crever !
Sandra lui posa, d'un geste apaisant, une main sur le bras.
- Calme-toi, Ruitchi.
- Lâche-moi !
Le météorologue se dégagea brutalement. Sans s'en rendre compte, il fit quelques pas en direction de la console radar, se rapprochant inconsciemment de l'endroit où il avait passé les dernières heures. Peut-être dans un futile besoin de se raccrocher à quelque chose de connu, d'habituel. Il se pencha sur l'écran radar, regardant sans le voir le verre bombé sous lequel palpitait le faisceau vert du balayage. La pulsation phosphorescente, telle un animal doué d'une vie propre, se refléta un instant sur le verre de ses lunettes. Puis Kanamura leva les yeux et aperçut Ellen.
La psychologue était affalée dans un des fauteuils, sirotant d'un air absent un café depuis longtemps devenu froid. Le regard rempli de haine, Kanamura l'invectiva brutalement.
- Tout ça c'est de votre faute !
- Ruitchi, ça suffit maintenant !
Deville le foudroya du regard, mais Kanamura ne le remarqua pas ; il était entré dans un autre monde, un univers construit sur un seul postulat : le refus total de mourir, et dans lequel la perspective inacceptable de la mort exigeait une solution. Et dans un premier temps, un coupable.
Il s'approcha d’Ellen, le regard haineux.
- On va tous crever à cause de vous !
D’un geste vif, il fit voler sa tasse qui éclata au sol en mille morceaux. Kanamura leva à nouveau le bras. Paxton se déplaça avec une vitesse stupéfiante, mais Chimo fut plus rapide. En deux bonds, il vint s'interposer entre la psy et l’eurasien, et aboya furieusement après ce dernier. Paxton saisit le jeune homme par les épaules, l'entraîna vers le fond de la pièce, et le plaqua brutalement au mur.
- Tu te calmes, petit, d'accord ? susurra-t-il, ses yeux rivés à celui de Kanamura.
Mc Pherson s'approcha d'eux par derrière silencieusement.
- Paxton, Ruitchi a raison et vous le savez très bien ! lança-t-il d’une voix
coupante comme un rasoir.
Ces paroles figèrent tous les occupants du Central. Que l’hystérie de Kanamura soit soudain validée par quelqu’un d’aussi froid et analytique que le cadre de la Norstrom, présageait le pire, et un souffle glacé, annonciateur d'évènements graves, s’insinua dans les esprits. Le bourdonnement rassurant des ordinateurs, le clignotement régulier des écrans vidéo, tout ça n'était plus tout à coup qu'une mascarade, un artéfact grossier ne parvenant plus à masquer le malaise grandissant qui prenait possession des lieux.
La pièce entière retint son souffle, puis Deville tenta de reprendre le
contrôle.
Le canadien attrapa Mc Pherson par le bras et le fit pivoter vers lui d’une poigne de fer.
- Arrêtez ça tout de suite !
Les deux hommes s'affrontèrent du regard.
Kanamura profita d'un instant d'inattention de Paxton pour se dégager de son étreinte. Il recula de quelques pas, dardant un regard vibrant de haine sur l'ingénieur, qu'il apostropha violemment.
- Tu veux qu'on crève tous avec toi, hein, c'est ça ?!
Ce fut au tour de Moffat d'intervenir. Le grand noir afficha une mine interloquée.
- Hé mec ! Tu perds les pédales ou quoi !?
Mc Pherson s'échappa à son tour de l'emprise de Deville, faisant quelques pas en direction de Kanamura. Les mains ouvertes vers ce dernier, il semblait le couver, le protéger à distance.
- Non, il est parfaitement lucide, au contraire.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ? demanda Moffat.
- Qu'il est temps de jouer carte sur table.
Mc Pherson arrêta son mouvement de translation vers le météorologue. Il se trouvait à mi-distance entre le jeune homme et le reste du groupe, comme s'il voulait s'ériger lui-même en rempart. Toute son attitude transpirait un plan concerté, dans lequel Kanamura avait une place centrale.
- Vous savez tous que l'infirmerie n'est pas encore opérationnelle et que donc tous ses messages sont déroutés ici. Hé bien, figurez-vous que cela nous a permis, à monsieur Kanamura et à moi-même, d'apprendre quelque chose de fort regrettable. Ruitchi, expliquez donc cela à nos amis s’il vous plait.
- Un fax est arrivé, il y a deux jours, quand j'étais de quart, débita-t-il d’un ton excité en se tordant les mains. C'était une contre-expertise d'un rapport médical concernant John. Il est malade.
Il marqua un temps d'arrêt, son regard sautant nerveusement de l’un à l’autre.
- John a une leucémie, annonça-t-il.
Le temps s'arrêta. Pas longtemps. Pérorant tel un procureur sûr de ses effets, Mc Pherson enchaîna.
- Deville, vous êtes au courant, je crois.
- John m'en a parlé. Mais ce n'est pas le moment...
- Oh si, Deville, c'est exactement le moment. Savez-vous pourquoi ? Parce que Monsieur Paxton, ici présent, a pris, juste avant d'embarquer, une assurance vie d’un million de dollars ! Et savez-vous pourquoi il a fait ça ? Vous ne devinez pas ? C'est pourtant évident, non ? John Paxton ne compte pas revenir vivant de cette mission. N'est-ce pas John ?
L'interpellé garda le silence.
- Quel est le rapport ? grommela Deville
- Avec notre situation ? Mais cela me paraît évident ! Nous cherchons un
saboteur, je crois !
- Un saboteur ? John ? Mais vous êtes complètement fou, mon pauvre
vieux ! explosa Moffat.
- Réfléchissez une minute, monsieur Moffat. Qui est allé contrôler les puits de visite en dernier ?
Les yeux de Deville n'étaient plus que deux fentes. Il fit un pas menaçant vers le cadre de la compagnie.
- Mc Pherson, cela ne prouve rien du tout !
- Et qui est allé vérifier les modules de sauvetage juste avant qu'ils ne soient détachés ? Quant aux hélicoptères, il me semble qu'ils étaient sur le chemin de ronde de monsieur Paxton, dites-moi si je me trompe, Ruitchi ?
- Non, c'est vrai !
- Foutaises ! Cette plate-forme est tellement vaste qu'une équipe entière de saboteurs pourrait s'y cacher sans qu'on s'en aperçoive ! rétorqua Deville.
- Certes, mais croyez-vous qu'ils seraient tous prêts à mourir pour leur commanditaire ?
L'écho des dernières paroles de Mc Pherson roula dans le silence, marquant apparemment des points.
- Car c'est de cela qu'il s'agit. Titan est condamnée, nous sommes tous condamnés si nous ne réagissons pas ! Et c'est ce que veut Paxton.
Il tendit le bras dans sa direction, le désignant de son index tendu.
- Car pour que sa famille puisse toucher la prime, il doit mourir en service, pas dans un lit d'hôpital ! cria-t-il.
- C'est grotesque !
- Vous croyez ? Vous pensez bien connaître vos hommes, monsieur Deville, et particulièrement votre second, n'est-ce pas ? Vous connaissez son fils aîné, Gary, et vous l'appréciez, je suppose ? Je vais vous apprendre une bien mauvaise nouvelle, j'en ai peur.
Il y a trois mois, Gary, après avoir fêté ses dix-sept ans de façon bien arrosée, a voulu prouver à ses amis qu'il était capable de conduire avant même d'avoir son permis. Il est actuellement à l'hôpital général de Memphis, et la seule partie de son corps qu'il parvient à bouger, est ses paupières. Quant à ses amis, deux sont maintenant dans des boites en bois, et sa petite amie Brenda ne marchera probablement plus jamais. Tout cela est bien triste, monsieur Deville, mais surtout coûte très cher. Les avocats, les frais médicaux...
Deville était atterré. Quelque chose dans l'attitude de Mc Pherson lui disait qu'il exprimait la vérité. Un silence s'installa, comme une trêve entre les protagonistes afin de leur permettre de digérer le tour hallucinant que prenait la situation. Il n’osa pas regarder Paxton.
Celui-ci fixait Mc Pherson d'un regard impénétrable.
- Tout cela, si c'est vrai, ne prouve rien, lâcha Deville d'une voix brisée
- Oh, tout est malheureusement bien vrai, monsieur Deville, mais je suis d'accord, cela ne prouve rien. Sauf un petit détail : le compte bancaire de monsieur Paxton a été crédité d’un million de dollars par un mystérieux donateur, une semaine avant son embarquement sur Titan.
- Mais comment vous savez tout ça ? Vous êtes qui exactement, demanda Moffat.
- Disons que je suis un peu plus que le petit cadre borné que vous avez bien voulu voir jusqu'à présent. La plaquette, sur la porte de mon bureau, à Boston, porte la mention «Directeur des projets spéciaux», un doux euphémisme pour «Chef de la sécurité intérieure». Un bureau où je ne suis jamais, c'est pourquoi presque personne ne me connaît. Je travaille mieux comme ça. J'ai pris cette habitude dans la police de New York. Le profil bas, discrétion et efficacité assurée.
Mc Pherson sourit.
- Un putain de flic ! Cet empafé est un putain de flic ! lâcha Moffat.
- Etait, monsieur Moffat, et je dois dire que vingt ans de pratique dans l'une des villes les plus sordides de la planète, m'ont appris pas mal de choses.
Sur ces derniers mots, Mc Pherson souleva un pan de son pantalon, dégagea rapidement un petit revolver en inox d'un étui de cheville, et, sans quitter des yeux Deville et ses compagnons, fit quelques pas hâtifs vers Ellen.
- Comme me servir d'une arme, par exemple... ou encore, gérer une situation de crise.
Arrivé près du fauteuil d’Ellen, il fit une pose dans son déplacement. Puis, avec une rapidité qui stupéfia tout le monde, il arracha la psy de son siège, lui plaqua le canon de son arme sur la tempe, et s'écria.
- Messieurs, je prends le commandement !
Matthias et Chimo furent les premiers à réagir. Avec un ensemble parfait, l'un poussant un cri déchirant, l'autre un aboiement offensif, ils se ruèrent en avant. Le chien fut le plus prompt. Il mordit la jambe de Mc Pherson, récoltant en retour un furieux coup de pied qui l'envoya bouler avec un jappement plaintif. Craignant pour la vie du gamin, Sandra parvint à l'intercepter avant qu'il ne se jette à son tour sur l'homme de la Norstrom. Profitant de la confusion, Deville et Moffat firent quelques pas en avant, mais Mc Pherson les stoppa d'un regard.
- La première balle sera pour elle, je vous préviens !
Il raffermit la prise sur son arme, la plantant plus profondément dans la tête de la psychologue.
- Vous êtes complètement cinglé ! hurla Moffat.
- C'est vous qui êtes cinglés ! la seule chance qu'on ait de s'en tirer, c'est de lui mettre la cervelle en bouillie ! Qu'est-ce que vous croyez, que ça me fait plaisir ?
- Ça ne servira à rien. Même Si le courant marin s'arrêtait maintenant, c'est trop tard !
- C'est faux ! cria Kanamura.
Le météorologue continua sur un ton vibrant d'émotion.
- Nous sommes juste en limite du Gulf Stream. Si ce courant artificiel s'arrête, le Stream peut nous ramener sur les hauts fonds en deux heures !
- Ruitchi, qu'est-ce que tu racontes ?
- Il a parfaitement raison, et vous le savez très bien ! Ruitchi, vous voulez vivre?
- Oui !
- Alors prenez la hache à incendie.
Il désigna d'un signe de tête une armoire de sécurité.
- On va faire ça dehors.
- Noooonnn ! hurla Matthias.
Bloqué par Sandra, il se débattait violemment et la jeune femme avait de plus en plus de mal à le retenir. Du coin de l’œil, elle vit Deville faire un nouveau pas en avant.
- Si vous faites ça, je vous jure que je vous tue ! gronda-t-il à l’adresse de Mc Pherson.
Ce dernier resserra sa prise sur le revolver. Sans quitter Deville des yeux, il s'adressa au jeune météo d'une voix pressante.
- Ruitchi, nous n’avons pas de temps à perdre.
- Fais pas ça mec ! pour l'amour du ciel, fais pas ça ! s’écria Moffat.
Kanamura trottina nerveusement vers le fond de la salle, en direction d'une grosse armoire rouge sang.
Pendant ce temps, Mc Pherson, dont le bras gauche enserrait complètement la gorge de la psy, plaquant leurs deux corps l'un contre l'autre, avait initié un lent mouvement latéral, se déplaçant comme un crabe vers la porte extérieure, le regard aux aguets, l'arme toujours braquée. Ce déplacement sembla ranimer Ellen. Jusqu'ici indolente, Moffat vit ses yeux s'animer soudain. Puis sa bouche s'ouvrit, cherchant l'air dont la prise serrée la privait.
Ellen se noyait. C'est du moins la première impression qu'elle ressentit. Inconsciemment, ses doigts cherchèrent l'étau qui l'étouffait, trouvèrent, tirèrent. Un peu d'oxygène passa, sa vue redevint plus nette. Quelques secondes de conscience supplémentaires lui furent nécessaires pour que son esprit mette un peu d'ordre dans ses pensées, trie les informations confuses, les souvenirs des dernières minutes que son cerveau, déconnecté, avait refusé d'assimiler.
Mc Pherson. Mc Pherson l'avait prise en otage et menaçait de la tuer. Le
pourquoi lui échappait encore, mais le contact froid du canon de l'arme qui s'enfonçait dans sa tempe imposait une certitude : il ne plaisantait pas.
Etait-ce le brusque apport d'oxygène ? La scène lui apparut soudain avec une acuité décuplée.
Face à elle, Deville et Moffat avançaient en rythme avec son agresseur, lui imposant une pression qu'elle ressentait physiquement contre son dos, dans les moindres gestes contractés de Mc Pherson.
Un peu sur leur gauche et en retrait, Sandra tentait de maîtriser son fils qui, en larme se débattait comme un beau diable. Elle eut un pincement de cœur en voyant la peur et la souffrance marquer son visage comme une empreinte maléfique. Elle n'eut pas le temps de s'appesantir sur son instinct maternel torturé, son regard fut brusquement attiré vers le bas. La lente mouvance de Mc Pherson les avait amenés devant l'extrémité de la longue table en U, qui emplissait le central de sa masse géométrique. Là, tapi dans l'ombre du plateau de stratifié, Chimo attendait. Allongé comme un félin prêt à bondir, les babines retroussées sur un sourd et presque inaudible grondement, la détermination du jeune chien aurait pu prêter à rire. Néanmoins, cette idée n'effleura même pas la psy. Car le spectacle qu'offrait le jeune animal était pour le moins étrange.
Le spectacle de ses yeux.
Dans la pénombre, les iris paraissaient briller d'une lueur propre, bleutée, phosphorescente. Le jeune chien penchait légèrement la tête sur le côté, fixant Mc Pherson avec une concentration extrême, sans le moindre cillement.
Quelque chose de chaud et liquide coula soudain sur sa joue. Elle tourna la tête, parvenant malgré la pression du bras de l'ex-policier, à lorgner sur son tortionnaire. Elle aperçut du sang couler de son nez, un mince filet qui lui tombait dessus.
Puis, un claquement métallique attira son attention. A la périphérie de son champ de vision, elle aperçut Kanamura. Il venait de dégager une hache de son support. Une grande hache rouge, dont l'éclat du tranchant de la lame renvoyait la lumière crue des néons dans une sarabande d'éclairs venimeux.
Elle entendit Matthias hurler : «Ne faites pas de mal à ma mère !!! », puis Moffat gronder entre ses dents : « Salauds... espèces de salauds ! ».
Etrangement, elle n'avait pas peur. Une sorte d'indifférence s'était emparée d'elle, le détachement ultime du condamné à mort dont la perception cristalline des évènements intensifiait chaque seconde qui passait, comme pour mieux profiter des derniers instants de vie. Le temps lui-même paraissait ralentir, effilochant à l'infini sa mesure, étirant sa trame sur une échelle qui n'avait plus de limites.
Elle perçut quelque chose dans sa botte, comme une présence, mais Deville coula un pas en avant, imposant aussitôt la réponse douloureuse du canon pénétrant plus profondément dans les chairs. Ellen grimaça sous la douleur.
La sensation dans sa botte revint. Avec plus de force, comme une démangeaison, peut-être. Mais elle ne pouvait pas regarder. Tout doucement, elle descendit la main, levant la jambe dans le même temps. Ses doigts rencontrèrent un objet dur, arrondi, granuleux, comme incrusté de... le manche du poignard...
Le poignard de Cole...
Elle sut alors ce qu'elle devait faire. Avec une infinie précaution, elle entreprit de sortir le long couteau de sa botte.
Paxton était aussi immobile qu'une statue. Appuyé contre la porte des ascenseurs, à la périphérie du champ de vision de Mc Pherson, il attendait le moment opportun d'agir. L'homme de la Norstrom, ainsi que la psy, étaient maintenant à moins de trois mètres de lui, orientés presque de profil, ce qui lui permit de voir Ellen extraire la longue lame de sa botte. Il se prépara à l'action.
Ellen affirma sa prise sur le manche, leva le poignard, puis l'abattit d'un coup sec sur la cuisse de son adversaire. La lame s'enfonça jusqu'à la garde. Mc Pherson hurla. Paxton fut sur lui en une fraction de seconde, écartant Ellen, arrachant le revolver.
Matthias se précipita et elle ouvrit les bras pour le recevoir, le serrant bientôt contre elle de toutes ses forces. Un bruit mat lui fit tourner la tête ; Paxton avait plaqué Mc Pherson contre la paroi, enfonçant le canon de l'arme dans sa gorge.
- Espèce d'ordure !
Deville posa les mains sur les épaules de son second.
- John, ne le fais pas. Il n'en vaut pas la peine.
Paxton resta impassible. Le regard rivé à celui de Mc Pherson.
- Puisque vous êtes si bien renseigné sur mon compte, siffla-t-il, pourquoi vous ne leur dites pas qui est le mystérieux donateur de mon million de dollars ?
Devant le mutisme de son adversaire, il saisit le manche du poignard et le vrilla légèrement.
Mc Pherson hurla.
- D'accord... d'accord... haleta-t-il. C'est une indemnité de la Norstrom. Plusieurs ouvriers de la compagnie sont atteints de leucémie. L'enquête a révélé que c'est dû à l'exposition à un solvant toxique il y a quelques années sur une exploitation africaine... La compagnie indemnise tout le monde en secret pour éviter le scandale.
Paxton rabaissa lentement le chien du revolver.
L'ex-policier faisait peine à voir. Deux traînées sanglantes s'échappaient de chacune de ses narines, maculant son menton, son col de chemise, sa cravate, le devant de son costume. Transpirant à grosses gouttes, le visage déformé par un rictus de douleur, il cherchait à reprendre son souffle.
Le regard toujours vrillé dans celui de Mc Pherson, Paxton rapprocha son visage de celui du cadre de la Norstrom à le toucher. Mc Pherson ferma les yeux. Avec un sourire mauvais, Paxton s'écarta brutalement, arrachant le poignard dans le même mouvement. Mc Pherson hurla, puis glissa au sol. Moffat n'avait rien perdu de la scène.
- Je suis d'avis qu'on jette cette merde par dessus bord, proposa-t-il avec une grimace de dégoût.
Puis, il se détourna vers le jeune météorologue. Avec un regard lourd, il le fixa quelques secondes. Le jeune homme ne savait plus où se mettre. Il se tordait nerveusement les mains, un tic nerveux agitait ses paupières. A ses pieds, la hache hurlait sa culpabilité aussi sûrement qu'un procureur déchaîné.
Paxton observa Kanamura un moment.
- Donald, ramasse-donc la hache.. quelqu'un pourrait se blesser.
Le grand noir s'avança. Kanamura recula, effrayé.
Moffat récupéra la hache, qu'il soupesa un instant, considérant méchamment le jeune météo.
Kanamura devint blanc comme un linge, jetant des regards furtifs à droite et à gauche, cherchant une issue, un chemin de fuite. Deville ne perdait rien de la scène.
- Don, je crois que tu devrais la remettre à sa place, lança-t-il.
Kanamura eut un sursaut nerveux lorsque Moffat le frôla pour aller remettre l'encombrante arme dans l'armoire métallique.
Paxton tendit le poignard à la psychologue. Il avait rapidement nettoyé la lame ensanglantée avec un mouchoir. Ellen l'examina quelques instants, caressant la poignée incrustée de brillants. Elle se remémora l'étrange sensation qu'elle avait perçue moins d'une minute plus tôt. C'était comme si l'arme s’était rappelée à elle, exprimant sa présence et la guidant, dictant la conduite à tenir. Les gemmes diffractaient la lumière des néons, projetant des paillettes d'or à la manière des yeux de canidés. Des yeux de loups. Non, c'était plus que cela, elles paraissaient irradier leur propre éclat, tels de minuscules volcans animés d’une vie propre.
Elle y repenserait plus tard. Il y avait plus urgent. D'un geste rapide, elle glissa le poignard dans sa botte.
Sandra s'avançait avec un sourire chaleureux, s'apprêtant à la réconforter, elle et son fils, mais Ellen la devança.
- Ça va aller, ne vous en faites pas.
Il y avait plus urgent. Beaucoup plus urgent.
Sans cesser de caresser les cheveux de Matthias, elle chercha du regard le chien. Celui-ci n'avait pas bougé de son repaire. Il était tranquillement assis sous la table, à moitié caché dans l'ombre, avec l'air tout ce qu'il y avait de plus normal. Ce pouvait-elle qu'elle ait mal vu, qu'elle ait été abusée par quelque effet d'optique, que le stress ou l’hypoxie ait induit une tendance hallucinatoire ?
Un coup d’œil sur Mc Pherson lui assura du contraire. Les deux traînées sanglantes étaient bien réelles.
Chimo était un cadeau de Karl. Quel mystère abritait cet animal ?
Saisie d'une intuition subite, elle s'agenouilla face à son fils, lui sourit doucement, soulevant tendrement une mèche de son front.
- Mon Chéri, je voudrais que l'on parle un peu de Chimo, s'il te plait.
L'expression du garçonnet refléta la surprise. Ellen poursuivit.
- As-tu remarqué quelque chose d'étrange, dans son comportement ?
- Non, pourquoi ?
- Réfléchis bien, c'est important. Est-ce qu'il lui arrive de faire des choses... qu’un chien ne devrait pas faire ?
Matthias resta interdit. Elle percevait l'étonnement que son attitude suscitait parmi les autres. Deville s'accroupit à ses côtés.
- Ellen, qu'est-ce que...
Elle le stoppa d'un geste de la main ouverte, sans quitter son fils des yeux.
- Matthias, est-ce que tu as vu Chimo faire quelque chose d'extraordinaire, quelque chose que tu pensais impossible ?
Ellen vit un changement subtil intervenir dans la physionomie du jeune garçon. Comme une assurance se lézardant soudain. Il semblait en proie à une lutte interne dont l'issue inexorable amènerait un déchirement fatal, une trahison terrible. Ses yeux s'emplirent de larmes, il tenta de se retourner vers son chien, comme pour guetter une réponse, mais Ellen le maintint fermement face à elle.
- Chéri, réponds-moi s'il te plait, c'est très important.
Les autres s'étaient rapprochés, intrigués. Ellen fixait son fils intensément. Des larmes roulaient maintenant sur les joues de Matthias.
- Matthias, réponds-moi.
- Je ne veux pas qu'on lui fasse de mal !
La phrase jaillit de sa gorge comme un cri. Au même instant, un claquement métallique retentit comme un coup de fouet. Ellen se redressa d'un bond. Tous se retournèrent. La porte extérieure était ouverte en grand, plaquée contre la paroi interne. Ruitchi, resté en arrière, près de la porte, était livide. Il voulut parler, ses lèvres s'entrouvrirent mais aucun son ne put sortir. Un souffle froid s'insinua dans le central, pénétrant les vêtements, mordant les chairs. Ellen frissonna.
Mc Pherson, affalé par terre près des ascenseurs, contemplait également l'ouverture béante sur la nuit glacée.
- C'est le chien... depuis le début... c'est ce foutu cabot ! dit-il en grimaçant de douleur.