Titan
Chapitre 62 · Le cylindre numéro un était le seul…
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CHAPITRE 62
Le cylindre numéro un était le seul des ballasts à ne pas se remplir d'eau, car la vanne d’étanchéité avait correctement fonctionné après l’évacuation des cent vingt mille tonnes d’eau de mer. C'était un tube de vingt mètres de diamètre sur cent de haut, qu’éclairait difficilement une lumière glauque filtrant à travers les verres épais des lampes incrustées dans la paroi circulaire de métal rouillé. Une pénétrante odeur d'iode saturait l'atmosphère humide d'infects relents maritimes, donnant l’impression sinistre d'être dans la cale putride d'un vieux cargo délabré en sursis de naufrage.
Grâce à un réseau d'intercommunicabilité entre les trois dispositifs de CO2 pressurisé chargé d'évacuer l'eau des ballasts, Deville avait réussi à récupérer un peu de pression. Pas assez pour évacuer cent vingt mille tonnes d'eau, mais comme le tube était maintenant rempli d’air, cela serait suffisant pour propulser vers le haut comme un obus les cent tonnes du piston. Et Igor avec, s'ils avaient de la chance. Car tel était son plan.
Deville, Ellen, Matthias et son chien, étaient maintenant dans la gueule d'un canon géant dont la mèche était allumée. Le grand canadien ruminait ces sombres pensées en même temps qu'il tentait d'estimer leurs chances de réussite. Elles étaient minces. Mince à en faire peur. Néanmoins, elles avaient le mérite d'exister. Il avait tourné et retourné maintes fois le problème dans tous les sens, il n'y avait pas d'autre solution.
Il pataugeait dans dix centimètres d'eau glacée, face au sas d'entrée, une solide barre de fer à la main. Ses yeux se posèrent sur la psychologue et son fils. Ils se tenaient à quelques mètres de lui, serrés l'un contre l'autre, apeurés et frigorifiés. Le problème du froid ne l'inquiétait pas trop. Nul doute que, dans les minutes qui allaient suivre, la température allait monter. Ce qui le tracassait, en revanche, c'était la stabilité émotionnelle d’Ellen. Elle jouait non seulement sa vie, mais aussi celle de son fils. Tiendrait-elle le coup ? Il serait bientôt fixé. Il était temps de lui expliquer son plan. Il tira le pistolet lance-fusées de sa ceinture et le lui tendit.
- J'attirerai son attention quand il entrera. Armez le chien, ici, visez le buste et appuyez sur la détente. Ne le ratez pas, vous n’aurez pas le temps de recharger. Dans tous les cas, si ça tourne mal, vous sortez avec Matthias, vous refermez la porte étanche et vous actionnez le piston. D'accord ?
Ellen, mal à l'aise, détourna le regard. Deville lui prit le bras.
- Ellen, vous le ferez, d'accord ?
Elle le regarda tristement, puis hocha lentement la tête, à regret.
- Ellen, c'est notre seule chance, il n'y en aura pas d'autre !
- Je sais.
Elle ferma les yeux un moment, prit une profonde inspiration et planta son regard dans celui de l'ingénieur.
- Je le ferai.
Ellen prit la grosse main du canadien dans la sienne et la pressa fortement. Ils échangèrent un long regard. Il n'y avait rien de plus à dire, juste à agir. Et espérer.
Un bruit venant de l'extérieur mit fin à leur échange silencieux. D'un signe, Deville lui intima l'ordre de reculer. Ils se placèrent contre la paroi, de part et d'autre de la porte étanche. Deville affirma des deux mains sa prise sur la barre de fer et la leva au-dessus de sa tête, prêt à frapper.
Igor avançait courbé dans l'étroit boyau. Il déboucha enfin dans le puits de visite, se redressa lentement. Après un rapide coup d’œil circulaire, il vint se planter devant le panneau de commande des ballasts. Quelques secondes d'observation lui arrachèrent un sourire qu'il conserva lorsqu'il entra dans le cylindre des ballasts.
La tête d’Igor apparut, puis se retira aussitôt. Deville frappa le vide ; emporté par son élan, il perdit l'équilibre, fit un pas en avant pour se rattraper. Igor en profita ; il le saisit à deux mains, le souleva comme un fétu de paille et le projeta avec une force incroyable à l'autre bout du silo de fonte. L'ingénieur atterrit durement sur le dos, dans une gerbe d'éclaboussures.
Ellen était sur la droite d’Igor, à moins de deux mètres. Les deux bras tendus, elle tenait le médium en joue. Elle n'hésita qu'une fraction de seconde avant de faire feu. Son arme chuinta, crachant son venin incandescent.
Avec une rapidité déconcertante pour sa masse, Igor se baissa, évitant la fusée qui percuta à grande vitesse le mur opposé, sur lequel elle rebondit, éjectant au passage une gerbe d'étincelles. La boule de feu ricocha ensuite plusieurs fois sur les parois, passant en sifflant au ras des têtes.
Ellen se précipita vers son fils, le plaqua contre la paroi, près de la porte, le protégeant de son corps, tandis que la fusée accélérait, rebondissant de plus en plus vite, de plus en plus bas, en une brûlante et mortelle sarabande. Ellen se baissa encore, Deville resta allongé, Chimo s'aplatit dans l'eau en gémissant. La fusée virevoltait dans tous les sens comme un insecte fou, éjectant des nuées d'étincelles brillantes qui semblaient former un vaste tourbillon incandescent.
Malgré la fumée âcre qui lui piquait les yeux et lui brûlait la gorge, Ellen distingua Igor.
Le médium se tenait debout, les bras levés, au centre exact du maelström rougeoyant. Tel Vulcain échappé des entrailles de son volcan, il semblait commander un démon sorti tout droit des enfers, dirigeant le ballet flamboyant avec la maestria d'un antique Dieu du feu, maître des forges titanesques. Au bout de quelques secondes, le géant rouge rejeta la tête en arrière. La fusée s'éleva alors vers le haut, en une trajectoire parfaitement verticale, éclairant le silo d'une lueur rougeâtre à mesure de son élévation. Elle se planta dans le plafond cent mètres plus haut. Igor baissa alors un regard méprisant sur Ellen.
- Pitoyable ! cracha-t-il avec un rictus dédaigneux.
Ses yeux noirs glissèrent sur le pistolet, qui s'arracha brutalement des mains de la psy pour voltiger à l'autre bout du ballast où il tomba dans l'eau noirâtre avec un « plouf » sonore.
L’attention du colosse se porta ensuite sur Deville. Celui-ci se relevait, dégoulinant d'eau sale, la barre de fer dans la main droite, les bras écartés, le buste penché, prêt au combat. Igor marcha sur lui, le bras tendu. La barre s'échappa de la main de l'ingénieur pour atterrir dans celle de Igor. Il leva haut la tige d'acier et l'abattit avec force dans le flan de Deville lorsqu'il l'atteignit. De sa main libre, il le saisit à la gorge, le souleva sans peine à bout de bras. Les jambes du canadien battirent dans le vide tandis qu'il serrait convulsivement des mains celle de son agresseur dans un effort futile pour desserrer son étreinte.
Igor le plaqua violemment contre la paroi, approcha son visage du sien, à le toucher. Ses yeux était deux fentes dans lesquelles brûlait un feu plus tourmenté que l'enfer lui-même. Deville grimaçait sous la douleur et le manque d'air. Du sang commença à couler de son nez, de ses oreilles ; il étouffait, il sentait la vie le quitter.
Dix mètres derrière eux, Ellen paniquait. Ses yeux allaient alternativement des deux hommes à la porte, en passant par son fils -toujours en état d'hébétude. Elle croisa le regard de Chimo. Trempé, la queue entre les pattes, l'air abattu, le petit animal n'en menait pas plus large qu'elle. Néanmoins, alors qu'il aurait pu s'enfuir, on aurait dit qu'il attendait... quelque chose. Sa décision ? La promesse faite à Deville lui revint avec la force d'un coup de massue. Elle attrapa Matthias par le bras et l'entraîna vers l'ouverture béante de la lourde porte étanche. Au moment de la franchir, elle sentit son fils reprendre vie. Il se dégagea avec une soudaineté qui la prit au dépourvu. Ellen n'eut pas le temps de le retenir. Le jeune garçon se dégagea et courut vers Igor. Ellen aurait voulu hurler, mais ses cordes vocales étaient de glace. Il stoppa à seulement quelques mètres derrière le médium. Avec horreur, elle entendit sa petite voix fluette crever le silence.
- Hé, l’Ogre !
L'effet sur Igor fut immédiat. Il lâcha l'ingénieur et fit lentement demi-tour. Ellen sentit son cœur faire des bonds dans sa poitrine. Elle aurait voulu courir, attraper Matthias et s'enfuir d'ici, claquer la porte et lancer ce foutu piston, mais elle était totalement paralysée. Elle enregistra mentalement la vision de Deville qui s'effondrait au sol, hagard, cherchant à respirer. Il n'y aurait aucune aide à attendre de sa part. Elle revint à Igor. Le médium avançait lentement vers Matthias, un mince sourire aux lèvres. L'instinct maternel prit le pas sur la peur ; Ellen s'élança en hurlant.
- Ne vous approchez pas de mon fils !!
Elle atteignit Matthias, le saisit par un bras et l'entraîna en arrière. Igor s'était immobilisé et la regardait en souriant.
- La louve défend sa progéniture. Comme c'est touchant.
Sa voix râpait comme une langue de cuir trop rêche. Elle sentit sa détermination fondre comme neige au soleil. Ce sourire... Ces yeux… Son être entier, jusqu'à la moindre de ses fibres, dégageait une assurance incroyable, totale, sans la moindre faille. Une confiance inhumaine. Voilà ce qui l'avait troublée, lors de leur première rencontre : Igor transpirait une foi en lui-même si profonde, une confiance si absolue qu'elle confinait au mysticisme, et par là-même à l'idée qu’Igor se faisait de lui-même : celle d'un dieu.
Outre un grand sentiment de trouble, quelque chose d'autre l'avait perturbée, initiant un malaise diffus qu'elle n'avait pas réussi à analyser sur le moment; les choses avaient ensuite été trop vite pour qu'elle ait eu le temps d'y repenser. Maintenant qu'elle le voyait à nouveau, cela la frappa de plein fouet : Igor dégageait une méchanceté au-delà de toute humanité. Et c'était complètement terrifiant.
Elle recula lentement, tenant Matthias fermement, son regard soudé à celui du médium, dans une sorte de communion ancestrale, ou plutôt une fascination, celle - perdurant depuis des millénaires - du prédateur et de sa proie.
Quelque chose grinça, derrière elle, mais elle n'osa, de peur peut-être de rompre le charme, détourner les yeux. Un claquement métallique, suivi d'un bruit de rouleau lui confirma ce qu'elle redoutait : la porte venait de se refermer. Elle poursuivit néanmoins sa progression, écoutant malgré elle une petite voix qui lui disait que tout n'était pas encore perdu.
« Bang ! ». Son talon droit buta contre la porte. D'une main - elle n'osait lâcher son fils -, à tâtons, elle essaya de manœuvrer le volant. Il était bloqué. Le sourire d’Igor s'agrandit. Il s'avança. Ellen déglutit avec peine. Une étrange sensation l'envahit, une sorte de pression intracrânienne, un peu comme si sa tête se remplissait d'eau. Quelque chose de chaud coula sur son menton, goutta dans l'eau sale qui recouvrait le sol, s'épancha en un fin nuage pourpre autour de ses pieds. Son sang, son propre liquide vital s'échappait lentement par son nez et ses oreilles. Un poids terrible s'abattit sur ses épaules. La fin était proche, elle le sentait. Ils n'avaient pas réussi. Leur plan désespéré était totalement insensé. C'était fini, ils allaient mourir.
Igor continuait de s'approcher. Elle ferma les yeux et pria de toutes ses forces. Elle n'était pas croyante, enfin, pas au sens religieux habituel du terme. Quinze mille ans d'histoire humaine n'avaient légué à Ellen qu'une image plutôt floue du concept de Dieu, une sorte de principe immatériel supérieur omnipotent, qui, à l'occasion, pouvait être imploré. Elle pria donc avec une ferveur dont l'intensité n'avait d'égale que celle du cauchemar dans lequel elle baignait depuis maintenant vingt quatre heures.
Et l'incroyable se produisit. Igor, l'invincible Igor hurla. Il rugit de douleur. Son cri déchirant fendit l'air comme une faux. Ellen faillit crier elle aussi, de surprise autant que de peur.
Igor tomba à genoux. Il se tint la tête entre les mains quelques instants, grimaçant de souffrance, puis il se mit à ramper, la main tendue dans un geste de supplique.
A cet instant, Ellen comprit que sa prière n'était en rien responsable des déboires d’Igor. C'était son fils, à moins que Matthias ne soit l'émanation de Dieu lui-même, ce qui, vu les circonstances, l'aurait à peine surprise.
- Nooon !!! Arrête ça !!
Il avançait vers eux en se traînant comme un animal blessé, implorant. Toute impression de puissance avait disparu. Il était maintenant à moins de trois mètres. Il était temps d'agir. Ellen lâcha son fils pour se tourner vers la porte, dont elle saisit le volant de commande à deux mains. Elle s'y arquebouta de toutes ses forces, en vain : il ne bougea pas d'un millimètre.
La barre de fer... Il fallait qu'elle retrouve cette foutue barre. Avec ça, elle parviendrait sûrement à le faire pivoter. Elle fit volte-face, juste au moment où Igor, dans un sursaut rageur, sautait sur Matthias. Il frappa le jeune garçon d'un violent revers de la main, l'envoyant voltiger à plusieurs mètres. Ellen hurla. Elle voulut se précipiter vers son fils, mais Igor s'était redressé ; il la coinça, puis la plaqua brutalement contre la paroi. Elle sentait le souffle chaud de son haleine caresser son visage. Il lui enserrait le cou d'une main, bloquant sa tête. Chimo se jeta sur le colosse, mais il fut cueilli d’un violent coup de pied qui l’envoya bouler à plusieurs mètres avec un jappement de douleur, juste à côté de Matthias.
Le cœur d’Ellen s'arrêta ; son fils était allongé sur le ventre, le visage baignant l'eau. Il ne bougeait pas. Il allait se noyer.
Ellen sentit un poids immense l'écraser comme si les tensions de toute une vie, amplifiées par le stress des dernières heures, déferlaient en elle à la seconde même. Ses émotions se transmutèrent en larmes. Elle sanglota quelques instants. Puis, sa peine se mua lentement en colère ; une colère froide, profonde, puissante comme une lame de fond. Elle se mit à hurler son refus avec une force dont elle ne se serait jamais cru capable. Igor cilla, desserrant légèrement son étreinte. Ce fut suffisant. Le colosse lâcha Ellen et recula, hébété. Ses yeux s'abaissèrent vers son ventre, d'où dépassait le manche du poignard de Cole Nootak.
Ellen courut vers Matthias et le redressa. A genoux dans l'eau, elle le berça doucement contre elle en sanglotant. Le garçon était inconscient, mais il respirait normalement. Un coup d’œil rapide vers Igor, dix mètres sur sa gauche, lui apprit ce qu'elle redoutait : la blessure qu'elle lui avait infligée, loin d'être mortelle, n'avait fait que décupler sa fureur destructrice. Le médium retirait lentement la longue lame ensanglantée de son ventre, un regard brûlant de haine dardé droit sur elle.
Elle n'avait pas la moindre idée de l'étendue des capacités psychiques de son fils. Apparemment, il était capable d'agir sur Igor avec efficacité. Cela semblait incroyable, pourtant elle l'avait vu de ses propres yeux. Pour la première fois depuis que le médium était entré dans le cylindre des ballasts, elle se dit qu'ils avaient peut-être une petite chance de s'en sortir. A condition que Matthias reprenne ses esprits.
Elle le secoua. Igor fit quelques pas en avant. Ellen, son fils dans ses bras, se traîna en arrière maladroitement. Elle secouait maintenant Matthias énergiquement. Elle tenta de se relever, mais c’était impossible. Elle poussa un cri de surprise ; une force l'empêchait de se redresser. Ses jambes se dérobèrent et elle retomba assise. Puis, elle se mit à glisser, comme attirée par un aimant, un aimant rouge de deux mètres de haut, qui la regardait approcher avec un regard emprunt de folie meurtrière, les doigts crispés sur le manche du poignard ensanglanté. La longue lame de trente centimètres semblait appeler elle-même au meurtre, au découpage des chairs, à la curée sanglante. Ellen racla le sol de toutes ses forces. En vain ; elle continuait de glisser inexorablement vers son bourreau. D'une brusque torsion des reins, elle se retourna, rampant sur les genoux, s'aidant de sa main libre - l'autre serrant Matthias sur son flan, mais il n'y avait rien à faire, elle continuait de glisser en arrière. Elle jeta un regard par dessus son épaule et gémit de terreur ; elle était arrivée aux pieds d’Igor. Le psychopathe la dominait de toute sa taille, le couteau brandi à bout de bras. Il la saisit brutalement par les cheveux, tirant sa tête en arrière, dégageant son cou. Il posa la lame sur la peau tendre. Ellen hurla de plus belle. Un filet de sang coula. Elle entendit un bruit mat ; la pression se relâcha, elle tourna la tête et aperçut Deville. Le canadien se tenait derrière Igor. Il abattit à nouveau sa barre d'acier sur la tête du médium, un coup à faire éclater le crâne d'un bœuf. Igor eut un soubresaut nerveux, lâcha Ellen, fit quelques pas en chancelant. Ses doigts laissèrent échapper le poignard pendant qu'il faisait volte face vers son agresseur, le regard vide, la bouche pendante, les bras le long du corps. Deville se prépara à porter un nouveau coup terrible, mais les yeux d’Igor se ranimèrent soudain. Son bras gauche se détendit comme un serpent, saisissant l'ingénieur à la gorge, l'arrachant du sol. Deville lâcha son arme, tenta de se libérer de la poigne de fer qui menaçait de broyer son cou comme un étau. Il lança un violent coup de pied qui atteignit son adversaire à l'entrejambe, arrachant à ce dernier un grognement de douleur, mais Igor ne faiblit pas d'un pouce. Malgré sa terrible blessure - tout un côté de son crâne était enfoncé de plusieurs centimètres - il semblait avoir retrouvé toute sa vitalité. Deville suffoquait. A travers un brouillard rouge, il aperçut Ellen s'approcher dans le dos d’Igor.
Ellen avançait à pas de loup ; elle était consciente que si Igor l'entendait, elle était perdue. Elle avait ramassé la barre de fer, qu'elle agrippa fermement des deux mains avant de la lever le plus haut possible. Elle l'abattit de toutes ses forces sur le crâne chauve. Igor se cambra, poussa un cri, fit volte face. Ellen le frappa à nouveau, cette fois-ci en plein visage. Le médium tituba sous le choc, fit un pas en avant, parvint à bloquer la troisième attaque et lui assena un violent coup de poing en pleine figure. La psychologue fit un vol plané et s'étala de tout son long dans l'eau sale.
Le contact glacé raviva son esprit sonné. Relève-toi !! Elle chercha appui. Ce faisant, elle heurta quelque chose, un objet... le couteau de Cole. Du coin de l’œil, elle aperçut Igor qui venait vers elle, et juste derrière... Deville. D'un geste rapide, le canadien passa son bras autour du cou d’Igor, bloqua ses jambes et le fit basculer en arrière. Le colosse tomba à plat dos dans une gerbe d'éclaboussures.
- Marc !!
Leurs regards se croisèrent. Instantanément, elle sut ce qu'il fallait faire. Elle lança le couteau.
Par une étrange distorsion des perceptions, le temps parut ralentir. Le poignard de Cole tournoya dans les airs. Les gemmes du manche richement sculpté accrochèrent la lumière glauque à intervalles réguliers, renvoyant des éclats ardents avec une puissance presque magique. Il atterrit dans la main de Deville avec une précision qu'aurait enviée le plus talentueux des lanceurs de couteau. Le canadien se laissa tomber à genoux à côté du visage d’Igor. Dans le même temps, il leva haut son arme. Il hésita une fraction de seconde, puis, d'un coup sec, planta le poignard jusqu'à la garde dans le front du médium. Igor écarquilla les yeux de surprise autant que de douleur, ouvrit la bouche pour crier mais aucun son n'en sortit.
Deville se remit sur ses pieds, rejoignit Ellen qu'il aida à se relever. Il ramassa la barre d'acier et ils se dirigèrent vers Matthias, assis par terre, le dos appuyé contre la cloison. Pendant que la psy prenait le jeune garçon dans ses bras, Deville ne put s'empêcher de jeter un regard inquiet à Igor, qui, toujours allongé, râlait doucement.
- Sortons d'ici, vite !
Ils marchèrent vers la porte. Le volant de commande tourna sans résistance, la porte glissa sur ses gonds. Deville fit sortir la femme et l'enfant en premier. Il s'apprêtait à franchir à son tour l'ouverture lorsqu'un jappement le fit sursauter. Contre toute attente, Chimo était toujours vivant. Il était allongé dans l'eau, le long de la paroi du cylindre, à l'exact opposé de la porte, et semblait sérieusement blessé. Deville hésita ; tout son instinct lui hurlait de déguerpir d'ici au plus vite. Le médium était mortellement touché, cela ne faisait aucun doute, néanmoins, Dieu seul savait de quoi il était encore capable avant de mourir.
Il frissonna.
Chimo poussa une autre plainte. Avec un soupir résigné, Deville courut vers lui en faisant un large détour pour éviter de passer trop près d’Igor. Il attrapa le jeune chien par la peau du dos et repartit dans l'autre sens.
Au moment où il franchit la porte, Igor hurla. Deville croisa son regard ; il le regretta aussitôt. Le médium avait saisi le manche à deux mains et retirait lentement la lame de sa tête. Deville l'entendait grogner de douleur autant que de rage. Son visage n'était plus qu'un masque ensanglanté totalement déformé par la haine.
Deville claqua la lourde porte, manœuvra le volant et le bloqua avec la barre de fer. Il se précipita ensuite sur le panneau de commande, lança rapidement la séquence.
Il n'y avait plus qu'à attendre.
Deville s'appuya le dos au mur, fermant les yeux quelques secondes. A ses côtés, Ellen berçait doucement son fils.
La séquence démarra ; un grondement sourd ébranla le sol. Le miaulement des canalisations sous haute pression résonna dans toute la structure ; on aurait dit que le puits prenait vie, que ses organes internes s'animaient sous la peau mince des parois.
Deville connaissait bien la cinématique de lancement du piston géant ; il en était le concepteur. En ce moment même, les six compresseurs géants Caterpillar terminaient de remplir de CO2 la chambre de pression située juste sous le ballast. Lorsque la compression atteindrait dix atmosphères -ce qui n'était plus maintenant qu'une question de minutes, peut-être même de secondes -, les valves de lancement s'ouvriraient, le gaz comprimé catapulterait les cent tonnes du piston vers le haut comme une balle. Et Igor avec. Les chuintements et craquements qu'ils entendaient en ce moment même étaient causés autant par les dilatations du métal soumis à des pression énormes, que par celles induites par la différence de température entre le gaz et l'acier. Cette dernière réaction physico-chimique lui avait causé, lors de la conception, bien des soucis. La compression de fluide étant une réaction exothermique, ils avaient dû faire placer des échangeurs thermiques afin de refroidir le gaz compressé arrivant à grande vitesse sur de l'acier gelé, sous peine de voir celui-ci littéralement éclater.
Deville pensait à cela lorsqu'un bruit incongru le fit sursauter : un choc sourd contre la lourde porte étanche.
Il échangea un regard inquiet avec Ellen.
Le volant de commande vibra quelques secondes. Avec angoisse, ils le virent commencer à tourner très lentement, et la barre qui le bloquait, plier doucement, dans un gémissement à faire grincer les dents.
Deville se précipita sur le volant, s'y arquebouta de toutes ses forces ; en vain. Millimètre par millimètre, il tournait irrémédiablement. Encore quelques secondes, et les tenons lâcheraient. L'ingénieur jura. Il revint vers le panneau de commande, frappa du poing la cloison.
- Allez, vas-y, démarre ! cria-t-il.
La porte gémissait de plus belle.
Ellen était blanche comme un linge, Deville pâle comme un mort.
Le voyant vert s'alluma. Un chuintement assourdissant leur broya les oreilles, suivi d'un grondement qui secoua tout le puits. Un retentissant « GLONG » métallique attesta de la libération du piston. Toute la structure vibra sous la puissance du gaz comprimé qui chassait le piston vers le haut.
- Crève, salopard ! murmura Deville entre ses dents serrées.
Dans le cylindre, allongé sur le sol, Igor hurlait à plein poumon. Il était catapulté à toute vitesse vers le plafond. Dans un geste désespéré, il tendit les bras devant lui, lançant sa force mentale. Sa volonté implacable batailla, lutta pied à pied avec la douleur provoquée par ses multiples blessures, ce qui entravait la mobilisation de ses ressources psychiques. Il parvint néanmoins à se concentrer suffisamment pour freiner le défilement des parois de métal rouillé. Le sommet n'était plus qu'à une vingtaine de mètres. Il parvint à ralentir encore l'ascension. Lançant ses dernières ressources, il réussit presque à immobiliser le piston géant, qui arrivait en fin de course. Ses mains vinrent se poser à plat sur la surface grumeleuse du plafond du ballast. Il gémit sous l'effort dément qu’il fournissait.
Deville, posté devant le tableau de contrôle, l’observait avec une inquiétude grandissante. Le deuxième voyant vert, annonciateur de la montée complète du piston, restait irrémédiablement éteint.
Ellen s'approcha. Il sentit son regard plein d'incompréhension se poser sur lui.
- Il y a quelque chose qui cloche, souffla-t-il.
Le visage d’Igor frémissait sous l'effort. Il avait besoin de temps et d'énergie pour réparer les lésions causées à son cerveau. Malheureusement pour lui, il avait aussi besoin d'énergie pour contre-carrer la puissance terrible du ballast. Car de l’autre côté du plancher de métal, le CO2 développait la formidable pression de cent tonnes au centimètre-carré.
Pour l'instant, il réussissait à maintenir un équilibre précaire, intermède que, dans l'intimité de son crâne, ses cellules nerveuses mettaient à profit pour se reconstituer à une vitesse incroyable. Encore quelques minutes et il aurait recouvré sa puissance mentale antérieure. S'il tenait jusque là, il ferait alors redescendre le piston, éventrerait la porte étanche, et... les ferait payer ce qu'ils avaient oser lui faire ! Au centuple !
La rage le submergea un instant. La brusque augmentation de pression intracrânienne engendrée par cette émotion aussi brève qu'intense, fut suffisante pour déchirer une trop fraîche réparation sur l'un des canaux d'irrigation situé entre les deux hémisphères cérébraux. Un flot de sang envahit l'intérieur de son crâne, puis s'échappa par l'ouverture béante de son front. Le sang l'aveugla. Il secoua la tête pour le chasser de ses yeux, mais la distraction fut fatale à sa concentration ; ses bras fléchirent lentement, le plafond d'acier rouillé se rapprocha inexorablement. Lorsqu'il sentit les os de son crâne et de sa cage thoracique craquer, Igor hurla.
Le voyant vert s'alluma. Deville faillit s'écrouler de soulagement autant que de fatigue.
Ellen ferma les yeux un moment, respirant à plein poumon l'air humide et glacé, savourant soudain le simple fait d'être encore en vie.