Titan
Chapitre 65 · Moffat rajusta son bonnet de laine et…
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CHAPITRE 65
Moffat rajusta son bonnet de laine et maugréa une imprécation vers la voûte étoilée dont la proximité semblait irradier le froid même de l'espace intersidéral. Un air glacial picotait désagréablement sa peau sombre. La température, pour un mois de Décembre, n'était en fait pas si basse, seulement Moffat avait un défaut qu'il n'avait jamais voulu avouer à quiconque : il était extrêmement frileux.
Il remonta le col de sa parka, puis posa son matériel au sol, imité par sa compagne. Devant eux, à une cinquantaine de mètres, les larges baies vitrées du Central se découpaient dans la nuit polaire comme autant de soleils rectangulaires, éclaboussant de longues flaques lumineuses le sol du pont supérieur.
Ils sortirent deux walkies-talkies du sac, les branchèrent sur une fréquence commune, puis Moffat s'éloigna. En évitant soigneusement les zones éclairées, il se rapprocha prudemment de l'angle nord-ouest. Il s'accroupit à l'aplomb de l'une des baies, calma sa respiration quelques secondes, puis risqua un oeil à l'intérieur. Ce qu'il vit ne l'enchanta guère. Il s'assit, dos à la paroi et pressa la radio contre ses lèvres bleuies par le froid.
- Ça va pas être coton... Ils sont trois et la porte extérieure a l'air salement verrouillée.
Son regard balaya le pont. Les silhouettes torturées des infrastructures se dressaient dans la nuit tels des spectres décharnés. Les surfaces glacées luisaient comme une peau humide ; on aurait dit que le métal transpirait, non pas sous l'effet d'une quelconque chaleur interne, mais plutôt d'une humeur malsaine cherchant à contaminer la pureté de la nuit.
Il avisa une masse sombre au pied de la grue la plus proche.
Un treuil. Parfait.
Il passa la tête à l'angle de la construction, observant l'enfilade de la face est du central, jaugeant la distance. Cela devrait aller.
Il se remit à l'abri et approcha la radio de sa bouche.
- Sandra, j 'ai une idée...
La chaude quiétude intérieure du Central ne laissait en rien présager du déchaînement de violence qui allait bientôt s'y produire. Pourtant, un observateur averti aurait pu déceler chez John Paxton un comportement singulier. L'ingénieur était allongé sur son matelas dans un coin de la vaste pièce et gardait les yeux braqués sur les trois gardes. Deux étaient assis à la console centrale et buvaient un café pendant que le troisième fumait nonchalamment une cigarette, près de la porte extérieure.
Paxton étendit très lentement sa main droite et saisit le pied de la console murale.
Personne n'avait rien remarqué.
Il affermit sa prise, puis tira doucement. Le matelas glissa sur le sol carrelé, se rapprochant centimètre par centimètre de la base de la longue table. Lorsqu'il fut arrivé contre les pieds, il risqua un regard vers le haut. Le revolver de Mc Pherson était bien là, scotché sous le rebord, à portée de main.
Paxton ferma les yeux et pensa à ses amis. Ils avaient réussi. D'après Hellmann, le médium était probablement mort. Il sentit une bouffée d'euphorie le submerger.
Ils avaient réussi !
Son intuition, dopée par ce regain inattendu d'optimisme, lui criait des choses presque agréables. Ses amis donnaient du fil à retordre à ces salopards. Tant mieux, bravo, alléluia ! Et ce n'était pas fini, oh non, loin de là !
Une grande sérénité l'envahit tout à coup, comme le calme avant la tempête. Il se prépara mentalement à l'action.
Moffat s'agenouilla et souffla quelques secondes. Son haleine formait un petit nuage éphémère que la luminosité lunaire nimbait de blanc. Il avait la nette impression de perdre un peu plus de sa chaleur corporelle à chaque respiration. Réprimant un frisson, il se concentra sur sa tâche.
La porte extérieure du Central se découpait à moins de dix mètres.
Encore un petit effort.
Il inspira une goulée d'air glacé, se redressa à moitié, reprit sa lente et circonspecte progression. De la main gauche, il dévidait une rallonge de fil électrique, et de la droite, tirait un câble métallique de trois centimètres de diamètre. Celui-ci raclait le sol avec, ce qu'il lui semblait être un bruit épouvantable. A chaque seconde, il s'attendait à voir apparaître le regard inquisiteur de l'un des hommes en noir à travers une baie vitrée, mais il parvint au pied de son objectif - la porte du Central - sans encombre.
Avec d'infinies précautions, il passa le câble dans le volant de commande et le referma en boucle avec le crochet qui le terminait. Puis il sortit un couteau pliant de sa poche, et entreprit de dénuder l'extrémité des fils électriques. Il attacha le premier brin au volant, tout en faisant bien attention que le deuxième ne touche rien. Il saisit enfin sa radio.
- Bien, paré pour la démonstration du troisième précepte... Souhaite-moi bonne chance !
Un encouragement laconique lui transperça les oreilles. Il remit la radio dans sa poche et leva les yeux au ciel avec un regard faussement dévot.
- Grand-père, un p'tit coup de pouce pour sauver l'honneur familial... et moi surtout !
Moffat frotta ses paumes gantées rapidement l'une contre l'autre, respira un bon coup, saisit le volant de commande à pleines mains et le secoua brutalement.
Les trois agents sautèrent sur leurs pieds comme un seul homme, l'arme braquée sur la porte extérieure. L'un d'eux - le plus proche - jeta un oeil prudent par la vitre ovale de l'entrée.
Moffat s'était plaqué au pied de la porte, dans l'ombre et hors du champ visuel de tout observateur. Il posa la radio contre son oreille, guettant le signal de sa complice.
Sandra s'était juchée sur le gros treuil jouxtant la grue la plus proche du central. De là, elle avait une vision parfaite de l'intérieur du poste de commande de Titan, tout en restant hors de vue de ses occupants. Ces derniers se préparaient à agir. Elle en vit deux prendre position près de la porte de manière à se ménager un angle de tir correct vers l'extérieur, tandis que leur camarade, l'arme à la bretelle, déverrouillait le mécanisme d'ouverture. Lorsqu'il saisit le volant à deux mains, Sandra cria dans sa radio.
- Maintenant !
Moffat posa la partie dénudée du deuxième fil électrique sur le volant. Avec un violent grésillement, un éclair bleuté parcourut instantanément la porte.
Le soldat tressauta comme une marionnette dont le manipulateur aurait souffert de la maladie de Parkinson. Il hurla. Une odeur de brûlé envahit la pièce tandis que les lumières vacillaient. L’homme lâcha prise et tomba à plat dos sur le sol, inconscient.
Moffat retira le fil, tourna le volant et entrouvrit la porte de quelques centimètres. La réponse ne se fit pas attendre : un tonnerre éclata, une grêle de balles siffla sur le pont, rebondit sur le sol de fer, pour se perdre dans la nuit. Mais l’ingénieur s’était déjà éclipsé. Il se hissa silencieusement sur le toit, récupéra la hache qu'il y avait déposée au préalable et se dirigea à pas de loup vers la verticale de la porte.
- Vas-y, chuchota-t-il dans sa radio.
Sandra tenait dans sa main une télécommande industrielle à fil reliée au treuil qu'elle surmontait. Elle enfonça l'un des boutons, déclenchant le démarrage. Instantanément, le tambour enroula le câble qui filait vers le Central.
Les deux commandos se lancèrent un regard dubitatif et raffermirent la prise sur leur arme. La porte était maintenant ouverte à quatre vingt dix degrés et faisait entendre d'étranges gémissements de métal torturé. Avec effarement, ils virent les gonds commencer à céder, puis se déchirer brusquement. La porte fut arrachée et littéralement catapultée dans la nuit. Ils l'entendirent rebondir sur le pont avec grand fracas.
Le silence revint. Les deux hommes se regardèrent. Le plus gradé fit signe à son collègue d'avancer. Celui-ci resserra les doigts sur la crosse de son fusil d'assaut, se tassa sur lui même et marcha vers l'ouverture béante. Il la franchit lentement, tous ses sens aux aguets.
Moffat se tenait debout à l’aplomb de la porte, les jambes largement écartées, les pieds au bord du toit et la hache levée au-dessus de sa tête.
Le soldat fit un pas de plus en avant, roulant des yeux inquiets dans toutes les directions. Il eut la vision fugitive d'un fer de hache surgissant verticalement du néant, droit entre ses yeux. Il mourut sans comprendre ce qui lui arrivait.
Le dernier commando, horrifié, ouvrit le feu en hurlant. Ses balles déchirèrent la nuit en pure perte.
Paxton avait profité de la diversion pour décrocher le revolver. L'homme était à moins de dix mètres, il ne pouvait le manquer, néanmoins, il ne lui restait qu'une seule balle. Il prit son temps pour viser et pressa doucement la détente. Le coup de feu claqua ; un point écarlate s'étiola sur la tempe du soldat. Celui-ci tituba, tourna un regard étonné vers Paxton, puis, comme une marionnette soudain privée de ses fils, s’écroula au sol.