Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 19 sur 77

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Titan

Chapitre 14 · Le bureau d’Hellmann dégageait une froide austérité…

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CHAPITRE 14

 

Le bureau d’Hellmann dégageait une froide austérité qu’Ellen n’avait pas remarquée lorsqu’elle y était entrée pour la première fois, environ une heure plus tôt. Les murs tendus de velours gris, le sol blanc, un bureau en verre et en métal, pas la moindre décoration, une lumière crue qui semblait effacer jusqu’aux ombres, tout respirait la froide efficacité militaire.

Ellen et son ancien mentor étaient revenus dans la pièce quelques minutes plus tôt, sans proférer la moindre parole, chacun perdu dans ses pensées. Ils étaient maintenant assis dans les confortables fauteuils du coin salon, les yeux perdus dans le vague, savourant leur mutisme comme une entracte nécessaire. Le silence se prolongeait, aucun des deux ne souhaitant reprendre l’initiative de la discussion. Karl avait expliqué le comment. Restait à justifier le pourquoi et l’un comme l’autre savait pertinemment que la dernière partie du débat serait un exercice dialectique de haut vol, dont l’issue impliquerait des conséquences importantes pour chacun d’entre eux.

Ellen était profondément ébranlée. Durant l’heure précédente, à mesure qu’Hellmann parlait, elle avait senti un vertige l’envahir. Il ne l’avait pas quittée. Elle avait l’étrange impression de ne plus s’appartenir, d’être un témoin qui regardait avec détachement chacune des révélations d’Hellmann briser un peu plus les liens qui la rattachaient à ses certitudes les plus profondes.

Elle avait pressenti qu’en acceptant son invitation, sa vie basculerait. Elle n’avait pas imaginé à quel point et savait que c’était loin d’être fini.

Hellmann finit par rompre le silence.

- Ce que nous faisons ici, Ellen, n’est rien moins que préparer une ère nouvelle pour l’humanité. De façon sous-jacente bien entendu. Les militaires veulent des armes. Et accessoirement des guerres pour les employer. Nous leur fabriquons des armes. Ça fait partie du jeu. Je n’en suis pas fier, mais finalement, je crois que c’est peu cher payé en retour de ce vers quoi nous nous dirigeons.

- Karl, va droit au but s’il te plait.

Hellmann hocha lentement la tête et enchaîna.

- Je t’ai parlé de notre psychokinétique le plus puissant, Igor Gogolov.

Hellmann marqua une courte pause, le temps de laisser le nom pénétrer l’esprit d’Ellen.

- Le parcours d’Igor est très différent de celui des autres « Classe 3 » de notre institut. Ce qui m’amène à dire que les voies menant à ce que j’appellerai la « surhumanité », sont nombreuses et variées. C’est pour moi une nouvelle preuve de l’émergence inéluctable de…

- Une surhumanité ? Tu as dit une surhumanité ? Karl, c’est comme ça que tu nommes ces monstres ?

Malgré son ton indigné, Ellen n’avait pas élevé la voix. Mais Hellmann ne s’y trompait pas ; la jeune femme ne serait pas facile à convaincre.

- Ce ne sont que de grossières esquisses, Ellen. Nous n’en sommes qu’à la préhistoire de la future humanité.

- La future humanité ? Karl, de quoi parles-tu ? J’ai l’impression d’entendre un gourou new age en plein délire !

- Ne t’y trompe pas, Ellen, ces sujets psy ne sont pas des phénomènes isolés, des aberrations de la nature ; ils sont une avant-garde. Un signe des temps.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Ellen, notre civilisation arrive à un point décisif de son histoire. Une ère nouvelle s’ouvre en ce moment-même. NOUS sommes en train de l’ouvrir…

- Karl, je…

- Ellen, ne te ferme pas, je t’en prie. Essaie un instant d’imaginer ce qui se passe. Des capacités psychokinétiques sont enfermées dans notre esprit depuis l’aube des temps, littéralement emprisonnées dans les circonvolutions inconnues de notre cerveau. Les premiers chamans utilisaient leurs dons psy pour la chasse, pour la guerre entre les tribus, pour soigner leurs blessés, guérir leurs malades. Il y a soixante dix mille ans, nos ancêtres avaient déjà ces pouvoirs larvés au fond de leur esprit. Quatre mille générations plus tard, qu’en avons-nous fait ? Les avons-nous développés ? Avons-nous progressé psychiquement ? Nous domestiquons l’atome, l’espace, la génétique, sans nous occuper le moins du monde des trésors que renferme notre propre cerveau. Pire que ça, nous avons régressé. Ces deux cents dernières années nous ont psychiquement inhibés par un matérialisme exacerbé à outrance. L’ère industrielle, par un lent et pernicieux processus d’acculturation, a laminé tout ce qu’il y a d’irrationnel dans notre société, reléguant nos capacités psy au rang du charlatanisme. N’est-ce pas aberrant ? Depuis quatre mille générations, le code génétique humain se reproduit à l’identique, perpétuant sans cesse, avec une constance remarquable, notre cerveau, ses qualités conscientes, et ses possibilités inconscientes. Si cela n’avait aucun sens, si ces dons n’avaient aucune utilité, ils ne seraient probablement pas apparus. En tous cas, ils n’auraient pas perduré. Si la nature, l’Evolution, Dieu, ou quoi qu’on lui donne comme nom, nous a donné ces capacités, les a reproduites en nous depuis les premiers pas de l’homme, nous devons les utiliser. C’est ce que nous faisons ici, Ellen. Nous étudions ces dons, nous recherchons la façon de les déclencher…

- Mais nous ne sommes pas prêts, Karl ! Nous n’avons pas atteint le niveau de conscience pour gérer ces pouvoirs ! Regarde le monde, regarde ce qu’il est ! Nous sommes une race incroyablement violente. Nous nous entretuons sans cesse. L’humanité a connu plus de quatre mille guerres depuis l’âge de Bronze. Il y a soixante ans, autant dire hier, le président du soi-disant pays le plus civilisé au monde a donné l’ordre de lancer une bombe atomique sur deux villes, Karl ! Hiroshima et Nagasaki étaient des villes remplies de civils ! Des hommes mais aussi des femmes, des enfants, des vieillards sont morts dans d’atroces souffrances pour des raisons que l’on a voulu nous faire croire militaires, mais qui ne sont que politiques. Nous sommes des barbares, Karl ! Nous avons progressé technologiquement, oui, c’est un fait. Mais notre conscience, elle, est restée à l’Age de Pierre !

Un long silence étendit ses ailes comme l’aigle-totem d’une vieille prophétie indienne. Une minute passa, puis Karl reprit la parole.

- Que tu le veuilles ou non, que nous soyons prêts ou non, cela arrive. Nous devons faire face.

- Avec le département de la défense ? Avec des dingues qui ne rêvent que de posséder des jouets de plus en plus destructeurs ? C’est avec eux que tu veux lancer ton ère psychique ? Si c’est ça, alors la fin du monde est proche.

Ellen se renfonça dans le dossier de son fauteuil en croisant les bras sur sa poitrine d’un air farouche. Devant elle, Hellmann se tortillait sur son siège. Il ouvrit les mains dans un geste d’apaisement.

- La recherche militaire m’a donné l’occasion de faire un pas de géant, se défendit-il. Je n’ai malheureusement pas pu m’en affranchir. Le système militaro-industriel américain est l’entité la plus puissante de la planète. Je me suis servi de ses moyens illimités pour parvenir à mes fins. ILS ne le savent pas, mais j’ai l’intention de faire profiter le monde entier de mes découvertes, Ellen. Et j’ai besoin de toi pour ça. Aide-moi, je t’en prie. - Et tu crois qu’ils vont te laisser faire ?

- J’ai un plan imparable.

- Ils te détruiront.

- Je cours le risque.

Ce fut au tour d’Hellmann de se laisser aller contre le dossier en croisant les bras.

Ellen secoua la tête. Elle était en proie à des émotions contradictoires, la colère le disputant à l’incrédulité. Jamais elle n’avait imaginé que Karl en soit arrivé à ce stade. S’il disait vrai – et elle n’avait aucune raison de ne pas le croire – le danger était grand, démesuré même. Le système militaire le plus puissant de la planète, et qui, sous couvert de bon droit, était aussi le plus arrogant, le plus destructeur et le plus cyniquement dépourvu de scrupules, était sur le point de reléguer la bombe atomique au rang d’arme primaire. Elle ne savait pas de quoi il retournait exactement, Karl ne lui avait rien expliqué à ce sujet et elle savait qu’il ne le ferait pas, mais elle était parfaitement en mesure d’en imaginer les implications. Elle ferma les yeux un instant et les images terrifiantes d’une armée de soldats aux pouvoirs psychokinétiques surdéveloppés apparurent dans son esprit. Rien ni personne ne serait capable d’y faire face. Un champ de bataille envahit par ces monstres deviendrait un cauchemar. Les officiers qui les commandaient en perdraient fatalement le contrôle. C’était une évidence aussi immuable que la fragilité de la conscience humaine face au pouvoir. Alors, l’humanité sombrerait dans le chaos et le pire des cauchemars deviendrait réalité.

Ellen sentit une boule de glace se former au creux de son ventre. Un long frisson la parcourut. Elle était abasourdie par la tournure que prenait les évènements et se sentait totalement désarmée. Elle lissa machinalement ses cheveux pendant que son esprit fonctionnait en vitesse surmultipliée. Il n’y avait qu’une seule solution. Elle planta un regard fiévreux dans celui d’Hellmann.

- Que veux-tu de moi ?

- M’aider à annoncer cette nouvelle ère à l’humanité.

- Et comment comptes-tu t’y prendre ?

- Je veux t’envoyer dans un endroit isolé, coupé de tous liens avec l’extérieur, afin de mener une expérience parapsychologique telle que le monde n’en a jamais connu. Quelque chose de si extraordinaire, de si énorme, que l’humanité entière en restera bouche bée. J’ai besoin de ta renommée pour monter cette opération.

- Continue.

- Le protocole scientifique pour le bon déroulement de cette expérience exige un lieu totalement à l’écart du monde. Tu comprends aisément que je n’ai pu choisir un endroit sous contrôle militaire, comme un porte-avions ou un sous-marins nucléaire. Je vais donc t’envoyer sur une plate-forme pétrolière, Ellen. C’est le meilleur choix pour réaliser cette expérience. Un de mes amis placé à la tête d’une grande compagnie pétrolière met à ma disposition pendant quarante huit heures la plus grande plate-forme pétrolière au monde. Elle est située au large de Terre-Neuve. Il n’y a presque personne à bord car elle est encore en phase expérimentale. Dès que tu auras validé le protocole et que tu le jugeras infalsifiable, j’enverrai sur la plate-forme un groupe de journalistes représentatifs des revues scientifiques les plus côtées…

- « Science » et « Nature » ?

- Entre autres, ainsi que de plusieurs grands quotidiens, comme le «New York Times » ou le « Washington Post ». Je suis un illustre inconnu, mais toi tu es célèbre. Ton best-seller est universellement connu. Ton nom suffira à les faire venir. Nous réaliserons alors cette expérience. Grâce aux médias, elle fera le tour du globe en quelques heures. Le département de la défense sera mis au pied du mur.

- Sa réaction sera violente.

- Je serai projeté sur le devant de la scène. Les médias du monde entier s’arracheront mes résultats, mes interviews. Je serai intouchable.

- Il y aura des poursuites judiciaires.

- Inévitablement. Mais elles seront balayées par un véritable ras de marée médiatique. Ne t’inquiète pas, je ne risque pas grand chose.

- C’est avec ce Igor Gogolov que tu comptes mener l’expérience ?

- Oui.

- Quelles sont ses capacités ?

- Tu ne me croirais pas si je te le disais. Je préfère te laisser les découvrir.

- Cette expérience est prévue pour quand ?

- Le jour de Noël. Je suis désolé, je n’ai pas pu avoir une autre date. C’est d’ailleurs parce que la plate-forme est en équipe réduite pour les fêtes que j’ai pu l’obtenir. Mais tu peux emmener Matthias, c’est prévu.

Ellen resta interdite un instant. Hellmann reprit.

- Ne t’inquiète pas, il n’y a absolument aucun danger. Et je suis sûr que ça

lui plaira.

Hellmann sourit largement.

- Passer Noël sur une plate-forme pétrolière. Tu verras qu’il en parlera

encore dans dix ans !

Ellen ne répondit pas. Elle passait en revue toutes les possibilités pour ne

pas impliquer son fils dans cette histoire en l’emmenant avec elle, mais

elle n’en trouvait aucune de vraiment valable. De toute façon, il était

impensable qu’elle ne passe pas Noël avec lui. Elle se tourna vers lui d’un

air résigné.

- Très bien, nous sommes le 24 Décembre. Je suppose que…

- Tu pars ce soir.

- Question timing, c’est plutôt serré ! Je suppose que tu avais tout prévu ?

- Je savais que tu ne refuserais pas.

Hellmann se leva.

- Mais avant que vous ne partiez, Matthias et toi, il reste une dernière chose à faire.

Ellen se redressa à son tour. Hellmann l’entraîna vers la porte en lui souriant.

- Je vais te présenter quelqu’un.

Il passa son bras derrière les épaules de la jeune femme et la poussa doucement dans le couloir.

- Quelqu’un qui va bouleverser ta vie à tout jamais, ma chère Ellen.

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