Titan
Chapitre 71 · La mer avait envahi l’embase sur presque…
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CHAPITRE 71
La mer avait envahi l’embase sur presque un demi-mètre de hauteur.
L’eau se précipita à l’intérieur du monte-charge en grondant lorsque les portes s’ouvrirent. Helen cria, un instant paniquée. Elle prit son fils dans ses bras, soutint Deville et s’avança à découvert, vers le pilier nord, là où se trouvaient les ascenseurs pour les niveaux supérieurs. Ils devaient rejoindre l’aire d’appontage le plus rapidement possible. Titan s’enfonçait. Ce n’était plus maintenant qu’une question de minute avant qu’elle ne coule et les entraîne dans une plongée vers les grands fonds.
Ellen fit quelques pas, mais l’eau lui arrivant aux genoux ralentissait ses mouvements. Elle avait quatre vingt mètres à parcourir pour atteindre l’entrée des ascenseurs. Portant Matthias et soutenant Deville, elle dut lutter contre un léger courant. Elle sentait ses maigres forces l’abandonner, mais serra les dents et avança lentement, se concentrant sur chaque pas.
Il lui fallut plusieurs minutes pour parcourir la moitié du chemin.
L’aube naissante diffusait une lumière spectrale qui laissait entrevoir l’océan. L’embase était maintenant totalement invisible, cachée sous l’eau noire et Ellen avait ainsi l’impression de marcher sur les flots. Heureusement, la mer était calme.
Encore quelques minutes d’effort et elle parvint enfin devant le pilier nord. Elle pressa frénétiquement le bouton d’appel des ascenseurs, mais rien ne se passa.
Deville l’arrêta d’un geste fatigué.
- Ça ne sert à rien… l’explosion qu’on a entendue… c’était le Central… (il reprenait difficilement son souffle tout en parlant)… John l’a fait sauter … les ascenseurs ont été pulvérisés.
Il grimaça soudain de douleur. Ellen le traîna vers les escaliers et l’aida à s’asseoir délicatement sur les premières marches. Elle installa son fils inconscient à ses côtés et s’apprêtait à ausculter l’ingénieur lorsqu’un gémissement retentit dans son dos. Elle fit volte face. Chimo se débattait dans l’eau, affolé. Il n’avait pu parvenir jusqu’aux ascenseurs et maintenant le courant avait raison de lui et l’entraînait vers le large. Il était à moins d’une vingtaine de mètres d’elle, entre deux piliers. Ellen se précipita, mais gênée par l’eau, ne put qu’avancer lentement. Dans sa hâte, elle glissa une première fois et tomba à plat ventre dans l’eau sombre et froide. Elle se releva dégoulinante et frigorifiée, perdant de précieuses secondes. Si le courant emmenait Chimo au-delà de la surface de l’embase, il était perdu. Ellen ne pourrait perdre pied pour aller le chercher. Elle redoubla d’effort tandis que le jeune chien s’épuisait à nager.
- Nage Chimo, nage !!
Ellen tendit les bras tout en l’encourageant, mais elle voyait bien qu’elle arriverait trop tard. Dans un sursaut d’énergie, elle plongea sur lui et parvint à le saisir par le collier. Mais le sol se déroba sous ses pieds. Elle avait atteint le bord de l’embase et disparut complètement sous les flots. Elle émergea une seconde plus tard en suffocant. Le courant menaçait de l’emporter au loin. Sans lâcher le collier, elle se mit à nager fiévreusement. Elle parvint à reprendre pied sur l’embase. Elle s’y effondra à genoux. L’eau lui arrivait à la poitrine, lui coupant le souffle. Elle se redressa en serrant Chimo dans ses bras et entreprit de rejoindre le pilier nord.
Lorsqu’elle y parvint, Deville avait perdu connaissance. Elle déposa Chimo sur les marches et secoua énergiquement l’ingénieur.
- Allez, Marc, réveillez-vous !
Deville émit un faible râle. Elle l’aspergea d’eau glacée jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux.
- Levez-vous ! La plate-forme va couler d’un instant à l’autre !
- Je n’y arriverai pas. Prenez votre fils et partez, souffla-t-il avec difficulté.
- Mais qu’est-ce que vous avez à la fin ! cria-t-elle d’une voix désespérée.
Deville secoua la tête de dépit, mais son teint terreux parlait pour lui. Il souffrait d’une hémorragie interne.
Ellen se redressa, serra les poings. Des larmes roulèrent sur son visage. Elle se pencha sur l’ingénieur et l’attrapa par ses vêtements.
- Non, vous allez y arriver ! Allez, debout !
Deville lui prit les mains et l’obligea à le lâcher.
- Ellen, ça ne sert à rien, je vais mourir. Partez, je vous en prie.
Ellen pleurait à chaudes larmes. Elle se laissa tomber à ses côtés, brisée. Elle ne pouvait abandonner l’homme qui l’avait sauvée, elle et son fils. Mais elle était incapable de le porter dans les escaliers.
Deville se pencha doucement vers elle, et, très délicatement, dégagea une mèche de cheveux mouillés de son visage. Elle prit sa main entre les siennes et la serra très fort.
Une intimité aussi profonde que déchirante s’installa entre eux, trop brièvement. Deville rompit le charme.
- Vous n’avez plus le temps. Partez.
A cet instant, la porte en haut des marches s’ouvrit à la volée. Moffat surgit comme un diable et dévala l’escalier.
- Hé, c’est pas le moment de glander ! Je vous signale qu’on coule !
Il attrapa Deville sous les aisselles. Ellen l’aida à le charger sur son dos, prit son fils dans ses bras et suivit l’homme de couleur vers les étages supérieurs.
*
Le Black Hawk était posé sur une partie à peu près vierge de débris de l’aire d’appontage, moteurs tournants.
Confortablement installé dans le siège ergonomique du cockpit, Sandra surveillait l’entrée du hangar avec grande impatience. Elle vérifia ses instruments pour la n-ième fois, consulta sa montre et pesta contre le temps qui filait bien trop vite. La plate-forme pouvait s’enfoncer à chaque seconde. Elle était prête à décoller à la moindre alerte, mais pas sans ses compagnons.
*
La petite troupe entra dans le hangar aviation et se dirigea vers l’hélicoptère vrombissant aussi vite que le leur permettaient leurs jambes martyrisées. La montée des quatre étages par les escaliers en portant Deville avait épuisé Moffat. L’ingénieur serra les dents pour un dernier effort et courut presque jusqu’à l’appareil. Il posa Deville sur le rebord de la cabine arrière, puis bondit à l’intérieur. Il le tira à l’abri avant de saisir Matthias des bras de sa mère. Chimo fut dans la cabine en un bond. Ellen s’apprêtait à monter à son tour lorsqu’un mouvement en limite de son champ visuel attira son attention. Dans la lumière de l’aube naissante, elle reconnut Hellmann. Il était à l’extrémité sud-est de l’aire d’appontage, à quelques mètres de la grande porte coulissante.
Moffat posa une main sur l’épaule de la psychologue.
- Je l’ai examiné avant de descendre vous chercher. Il s’est mangé une barre en acier, on ne peut rien pour lui. Faut partir. Montez ! Il lui tendit la main mais Ellen fit un pas en arrière.
- Donnez-moi deux minutes !
- Ellen, nous n’avons plus le temps !
- Il faut que je sache, Donald. Pour Matthias.
Elle fit brusquement demi-tour et courut vers Hellmann.
Elle ralentit à son approche, puis stoppa à quelques pas de lui. Il s’était traîné jusqu’au mur du hangar, contre lequel il s’appuyait. Le scientifique était mal en point. Il respirait difficilement et avait le teint cireux. Une mousse rosée écumait à ses lèvres, attestant que des côtes cassées avaient percé ses poumons. Il reconnut cependant Helen et tenta de lui sourire mais n’en réussit qu’une macabre parodie. La psychologue s’agenouilla auprès de lui. Ils se regardèrent quelques instants sans rien dire, puis Hellmann eut un curieux sourire.
- Ah Helen… Helen… La vie est si étrange parfois.
Il tendit la main et saisit ses doigts d’une étreinte glaciale.
- Karl, tout est fini à présent. Il faut que je sache ce qui se passe avec Matthias. Comment savais-tu qu’il avait des prédispositions ? Dis-le moi !
Hellmann ferma les yeux un instant.
- Je suis si fatigué, murmura-t-il.
- Karl, j’ai besoin de savoir ! cria Helen en lui secouant le bras.
Hellmann grimaça sous la douleur. Ellen le lâcha, sa voix se fit implorante.
- Karl, je t’en prie… dis-le moi, explique-moi. Il faut que je sache.
Hellmann poussa un profond soupir ; l’air fit entendre un son bizarre en sortant de ses poumons percés. Il resserra sa prise sur les doigts de la psychologue.
- Tu as pu te rendre compte que… Matthias a des prédispositions psychiques phénoménales.
A l’évocation de ce qu’il considérait comme son plus grand succès, malgré sa condition de mourant, Hellmann retrouva un peu de vigueur. Il se permit un maigre sourire envers son ancienne disciple et la fixa dans les yeux avec ferveur.
- Matthias est un « Classe 4 », Ellen. Plus puissant qu’Igor, plus puissant que n’importe quel être sur cette planète ! annonça-t-il en lui secouant la main.
- Mais comment ? Comment est-ce possible ?
Ellen serra les dents de toutes ses forces pour ne pas crier.
- Je veux savoir ce que tu as fait à mon fils, gronda-t-elle.
- Ça ne va pas te plaire ma Chérie…
Ellen sentit son sang se glacer, mais elle le pressa de continuer. Elle devait savoir. Quoi que cela lui coûte. Pour leur avenir à tous deux. S’ils en avaient encore un.
Hellmann hocha imperceptiblement la tête.
- Cela remonte deux ans avant la naissance de Matthias. Lorsque ton mari et moi avons réceptionné Igor, nous avons cherché à comprendre l’origine de ses prédispositions psychiques. Nous avons donc séquencé son ADN, puis l’avons comparé avec les données de décodage du génome humain alors fourni par la recherche publique. Nous avons pu déterminer qu’Igor possédait, non pas des gènes supplémentaires, mais une activation de certains segments inopérants chez l’homme courant.
Hellmann reprit son souffle difficilement, mais la passion fut plus forte que son mal.
- Nous avons prélevé ces gènes, reprit-il, nous avons créé un vecteur lentivirus afin de pouvoir les injecter avec succès dans le génome de cellules hôte. Nous avons affiné le protocole sur des animaux avant de le tester sur un être humain en développement. Sur le fœtus que tu portais, Ellen.
L’énormité que venait de prononcer Hellmann mit quelques secondes à parvenir à la conscience d’Ellen. Ses yeux s’agrandirent d’horreur.
- Nous n’avions pas le choix, poursuivit Hellman, indifférent à sa peine. Les cellules du cerveau ne se reproduisant pas à l’âge adulte, il nous fallait un embryon. Cela s’est passé pendant ton amniocentèse, dans cette clinique privée que Marcus, ton mari, avait choisie sur mon ordre. Le directeur était un de mes anciens élèves, tout dévoué à ma cause. Le médecin t’a endormie et j’ai pu moi-même injecter le vecteur dans le cerveau de Matthias. Grâce au lentivirus, celui-ci s’est inséré dans les cellules cibles et a délivré son message génétique.
Hellmann toussa ; de la mousse sanglante coula sur son menton.
- Ton fils a en quelque sorte deux pères, Ellen.
La psychologue ferma les yeux ; des larmes roulèrent sur ses joues. Ce qu’elle redoutait au plus profond d’elle même avait pris forme sous les paroles d’Hellmann. Son fils, son propre enfant était… un monstre ! Un mutant !
Ellen pleura quelques instants, mais se reprit rapidement. Car une autre question lui brûlait les lèvres.
- Est-ce que Marcus était au courant ?
Hellmann sourit tristement. Lorsqu’il hocha très lentement la tête, elle sut au plus profond d’elle même qu’il ne mentait pas et son cœur se brisa en mille morceaux. L’homme qu’elle avait aimé à la folie, dont elle portait le deuil depuis huit ans, se révélait être une ordure.
Ellen se prit la tête entre les mains, anéantie, et pleura de toute son âme.
- Je suis désolé, fit Hellmann. Quand nous avons évoqué la possibilité de tester le protocole sur un être humain, Marcus a parlé de ta grossesse. J’ai sauté sur l’occasion car c’était le meilleur choix possible. Le fils de mon propre assistant comme sujet d’expérience ! Je ne pouvais rêver mieux !
Hellmann se tut. Les sanglots d’Ellen se perdaient dans le bruit des turbines du Black Hawk. Elle redressa soudain la tête et darda sur son ancien mentor un regard chargé de haine.
- Espèce de salaud ! hurla-t-elle.
Elle le saisit aux épaules et le secoua violemment, puis le gifla plusieurs fois.
- Ordure ! Pourquoi est-ce que tu as fais ça !?!
Elle le frappa à nouveau avant que Moffat ne surgisse derrière elle et lui bloque les bras. Elle se débattit quelques instants en pleurant.
- Ellen, arrêtez ! s’écria Moffat.
La psychologue s’effondra sur elle-même en sanglotant.
- Pourquoi… pourquoi est-ce que tu as fait ça à mon fils !?
- Il faut partir maintenant, venez ! lança Moffat.
Il tenta de la relever mais elle lui résista. Hellmann la regarda tristement.
- Tu ne devines pas ? Pourquoi le monde n’est que feu et sang depuis l’aube de l’humanité ? Pourquoi les guerres n’ont jamais été aussi meurtrières qu’à notre époque moderne ? Crois-tu que nous ayons progressé en sagesse et en bonté depuis dix mille ans ? Notre seul progrès est technologique et notre seul but est de posséder, d’amasser toujours plus de richesses et d’augmenter notre puissance. Sais-tu pourquoi ? Pour le pouvoir… juste et uniquement le pouvoir.
Hellmann fit une pause pour reprendre son souffle. Il était à bout de force.
- J’ai fait de ton fils le roi de ce monde, Ellen. Il est l’empereur d’une aire nouvelle, le summum de l’évolution terrestre, l’Esprit enfin libéré, Ellen, l’Esprit, siffla-t-il d’une voix de plus en plus faible.
- L’esprit n’est rien sans la conscience de l’âme, espèce de fou ! Tout cela ne mène qu’à la destruction et à la mort ! Regarde-toi !
Ellen se prit le visage dans les mains.
- Mon Dieu, comment as-tu pu te tromper à ce point ?
Elle le fixa dans les yeux. Hellmann lui rendit son regard. Une regard exprimant autant la tristesse que le détachement.
- Qu’as-tu fait à ton âme Karl ?
- J’ai bien peur de ne pas en avoir, répondit-il avec un piteux sourire.
- Alors tu es un monstre. Et un fou.
Ellen ferma les yeux avec force. Elle aurait voulu le faire disparaître, l’effacer de sa mémoire à jamais, mais transmuter la réalité n’était pas à sa portée. Ni à celle d’aucun humain, fut-t-il le plus grand des psychokinétiques, Igor, ou même son fils, pensa-t-elle avec amertume.
Elle garda les yeux rivés au sol en se levant, ne voulant plus jeter le moindre regard vers Hellmann.
Moffat lui passa un bras autour des épaules et l’entraîna vers le Black Hawk.