Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 47 sur 77

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Titan

Chapitre 42 · OceanofPDF.com

Plate-forme pétrolière Titan, 16 h 00…

John Paxton se tenait sur le pont supérieur, ses mains gantées cramponnées à la lisse. Il avait revêtu sa parka polaire afin de résister au glacial vent de noroît qui le frappait de face. Devant lui, s’étendant à perte de vue, l’océan atlantique nord avait presque retrouvé son calme. Les vagues s’étaient adoucies et seule une houle plus importante que d’habitude témoignait de la récente furie des éléments.

Paxton pouvait rester des heures à observer la mer sans relâche, et là où d’autres n’y auraient vu qu’une vaste étendue monotone, il savait repérer d’infimes changements, une nuance dans la teinte, une légère variation des couleurs ou une risée qui frétillait à la surface. Il savourait sa beauté en pur esthète, jusqu’à parfois se laisser hypnotiser, mais cependant toujours conscient de l’échange presque mystique qui s’opérait. La mer lui offrait sa beauté majestueuse pendant qu’il la caressait du regard. Il l’aimait profondément, non comme une femme trop belle, inaccessible, mais comme une entité vivante, vieille de trois milliards d’années, mère de toute vie, qu’il fallait avant toute chose respecter, admirer, comprendre. Et parfois craindre.

Paxton avait commencé sa carrière professionnelle tout en bas de l’échelle. A dix sept ans, il s’était embarqué sur un pétrolier comme simple matelot et avait peu à peu gravi les échelons de la marine marchande, puis de l’industrie pétrolière offshore.

Sa première tempête, il l’avait connue pendant son service militaire, alors qu’il servait sur le ravitailleur de sous-marin Simon Lake. Ils avaient été pris dans un typhon au large de Sumatra, et le mastodonte d’acier, malgré ses cent quatre vingt seize mètres de long et ses douze mille tonnes, avait été secoué comme un fétu de paille. Ses puissantes turbines avaient à peine été suffisantes pour maintenir le navire face aux vagues gigantesques. Tous les marins avaient passé leur gilet de sauvetage, dans l’attente crispée du chavirage, la peur au ventre. Ce jour-là, ils avaient eu de la chance. La mer ne pardonnait pas aux imprudents, elle faisait des veuves et des orphelins, transformant trop souvent le goût de sel sur les lèvres en saveur amère.

Malgré cette violence, il s’était toujours senti proche de la mer. Sauf aujourd’hui. Pour la première fois de sa vie, il s’en méfiait. La mer n’était plus son amie, on l’avait souillée ; il ne la reconnaissait plus. Un caractère sournois, imprévisible, une maligne volonté de nuire l’imprégnait jusqu’au tréfonds telle une âme maléfique. Il le ressentait profondément.

Paxton porta une puissante paire de jumelles à ses yeux. Son regard se perdit au loin, explorant avidement la grisaille du ciel qui se confondait avec celle de la mer.

Aux confins de l’horizon, un mur de brume se levait, tel une armée de fantômes surgissant des abysses.

*

Debout devant la console météo, Donald Moffat levait les yeux vers un moniteur vidéo suspendu au plafond, lequel affichait plusieurs lignes de données chiffrées : température de l'eau de mer, degré de salinité, vitesse du courant marin, teneur en hydrocarbure (cette dernière indication était censé détecter d'éventuelles fuites de pétrole sur le système de forage). Il pianota d'une main experte sur un clavier posé à même la table, et d'autres données s'affichèrent pendant que Deville se rapprochait un peu plus pour mieux voir.

- L'augmentation parait régulière. Regarde !

Moffat tendit un doigt vers une courbe linéaire qui venait d'apparaître.

- Le courant est passé de 2,1 nœuds à 12,4 en à peine une heure.

- Et l'alarme ?

Deville faisait référence au système informatique de gestion de l'environnement marin. Des capteurs étaient répartis à différentes profondeurs sur tout le pourtour de l'embase. Les informations recueillies étaient analysées en permanence par l’ordinateur, et celui-ci avait toute une gamme de signaux sonores et visuels - plus ou moins agressifs suivant l'urgence de la situation - pour prévenir qu'une mesure dépassait la valeur prescrite. Moffat paraissait embarrassé.

- Heu... c'est un problème de programmation... enfin, pas exactement un problème, mais...

Bref, quand on a...

- Quand TU as.

- Ouais... quand j’ai envoyé les données dans le programme, je me suis basé sur des variations standards... je veux dire, naturelles. J'ai bien sûr étendu la fourchette pour plus de sécurité, et voilà (il fit un geste large de ses mains). L'ordinateur détecte des variations d'un demi à deux nœuds à l'heure.

- C'est tout ?

- Enfin merde, on est complètement hors norme ! Qui aurait pu penser que cette saloperie de courant augmenterait de 12 nœuds en une heure ?!

- Tu es payé pour penser Donald. De toute façon, je trouve assez bizarre de placer une alarme sur un segment de données alors qu'il aurait été aussi simple de couvrir tout le domaine, non ?

- Ça économise la mémoire.

- Sur un Cray ?!

- Vieux réflexe de programmeur.

- Alors tu vas changer de réflexe, Donald. On vient de perdre une heure. Il est hors de question que ça se reproduise. Je veux être averti à la seconde de tout changement. Tu me reprogrammes ta quincaillerie en conséquence.

- Bien chef !

Deville se redressa en inspirant profondément ; la colère affleurait en lui.

La personnalité se révèle dans les moments critiques, se récita-t-il comme un mantra plusieurs fois pour se calmer. Lorsqu’il eut repris le contrôle de lui-même, il jeta un regard circulaire dans le Central.

Ruitchi Kanamura était debout devant l’une des baies vitrées. Il avait le regard fixe et vide des gens en état de choc. Un tic nerveux agitait sa joue droite et sa pâleur était cadavérique.

La psychologue ne paraissait pas en meilleur état. Elle avait ramené ses genoux sous son menton, dans une attitude évidente de repli sur soi, gardant les paupières baissées.

Malgré la situation, Deville ne lui en voulait aucunement ; il éprouvait même de la compassion pour elle. Plus que tout autre à bord, elle avait été dupée et les conclusions auxquelles elle était parvenue, la mettaient dans une situation impossible à tenir. S’il n’y avait eu son fils avec elle, nul doute qu’elle aurait offert de se sacrifier pour les sauver. Il l’avait lu dans son regard, au fond de ses magnifiques yeux bleus à la profondeur insondable.

On dit que les yeux rayonnent l’état de l’âme. Si c’était vrai, Ellen Menken était la personne la plus accomplie qu’il eut jamais rencontré. En d’autres circonstances, il y aurait été sensible, mais dans l’état actuel des choses, il avait peur d’être obligé de se servir de cette bonté d’âme d’une façon aussi horrible que définitive.

Quel gâchis, songea-t-il, mais la vie de son équipage passait avant tout.

Le jeune garçon, allongé à côté de sa mère, bougea dans son sommeil. Il gémit faiblement, se recroquevillant sur lui-même en marmonnant quelques paroles incompréhensibles. Le chien leva vers lui des yeux interrogatifs. Matthias avait assisté comme les autres à la fin tragique de l’équipage du Cryostar. Mais contrairement à ses aînés, il n’avait pas crié, n’avait manifesté aucune émotion et avait suivi le repli précipité dans le Central avec un calme étonnant.

Etrange petit garçon, se dit Deville. Il semblait porter sur ses frêles épaules un fardeau bien trop lourd pour son âge. De quoi s’agissait-il ? Deville n’aurait su le dire, mais son instinct lui soufflait quelque chose de bizarre à son sujet.

Un bruit de couvert attira son attention ; Mc Pherson, assis devant une console de la face Est, se restaurait d’un plat tout préparé. Deville l’observa un moment. Le cadre mastiquait mécaniquement, comme si se nourrir était une nécessité ennuyeuse. Son visage trop lisse, sans prise, semblait désincarné, et, au contraire de la psychologue, ses yeux étaient sans profondeur, comme dépossédés de toute âme. Lui aussi semblait cacher plus qu’il ne laissait paraître.

La porte extérieure s’ouvrit, tirant Deville de ses pensées. Paxton entra, se déshabilla et vint le rejoindre.

- Le courant du Labrador augmente de façon incompréhensible, déclara Deville avec un regard éloquent vers la console où travaillait Moffat.

- J’ai remarqué. C’est visible à l’œil nu.

Les deux hommes s’approchèrent du Powerbook d’Ellen, sur l’écran duquel s’affichaient les données du GNA. La courbe était stabilisée très au-dessous de la ligne de référence du hasard, mais cependant à un niveau moins élevé que pendant le cyclone.

- On dirait qu’ils ne dépensent pas autant d’énergie que précédemment.

- Ils se contentent d’amplifier un phénomène existant, et probablement sur une petite échelle.

Ils échangèrent un regard fatigué. Autour d’eux, le doux ronronnement des appareillages électroniques baignait le Central dans un calme trompeur.

- A quoi tu penses ? demanda Deville.

- A un monstre de quatre millions de tonnes qui rôde quelque part plus au nord.

Le silence s’installa entre eux. Les paroles de Paxton ne faisaient que confirmer les soupçons de l’ingénieur en chef ; le cauchemar des concepteurs de Titan prenait lentement forme. Les icebergs étaient le souci majeur de l’exploitation du champ pétrolifère d’Hibernia, le courant du Labrador charriant des tonnes de glace depuis le Groenland. Tout avait été prévu pour éviter un impact direct avec la plate-forme. Sauf les conditions actuelles. Sans le Polar-Traker et avec un courant multiplié par dix, ils n’avaient aucune chance d’en réchapper.

- Une idée, John ?

- Peut-être, mais faut d’abord que j’aille vérifier quelque chose dans un puit de visite.

- Vas-y mais fais vite. J’ai comme l’impression que cette fois, on est vraiment mal barré, grogna Deville.

*

La plate-forme pétrolière possédait trois puits de visite. Chacun d'eux était intégré dans un des piliers de soutènement, qui traversait l'embase jusqu'au socle, posé directement sur le plateau continental nord-américain, cent mètres sous la surface. Comme les deux autres, celui où se trouvait Paxton était un cylindre humide et sombre de trois mètres de diamètre. Trop étroit pour abriter un ascenseur, il était équipé d'une échelle métallique dont les barreaux, scellés à même le béton, saillaient comme les vertèbres de quelque interminable colonne vertébrale.

Paxton venait d'atteindre le fond du sinistre tube. Après avoir repris son souffle, il ouvrit, à l'aide d'une clé spéciale, la porte d'un petit panneau étanche situé à hauteur d'homme. A l'intérieur, deux voyants lumineux verts le fixèrent tels de gros yeux globuleux phosphorescents, mais le manque de lumière le força à sortir sa lampe torche et à en diriger le pinceau sur les différentes commandes. Satisfait par son inspection, il s'apprêtait à refermer le capot lorsque l'interphone situé dans le mur, juste à gauche du panneau, bourdonna. Il tourna le potentiomètre et aussitôt, la voix excitée de Moffat lui parvint.

- John, est-ce que tu me reçois ?… à toi !

Paxton approcha ses lèvres du micro encastré.

- Je t'écoute Donald.

- Ça y est, on l'a ! Radar et sonar. C'est un gros ! Vitesse vingt nœuds, impact dans soixante minutes si la vitesse reste stable. Tu ferais mieux de remonter !

Paxton ferma les yeux une seconde, respirant profondément. L'air, en sortant de sa bouche, créait un petit nuage de vapeur qui nimbait son visage d'un halo fantomatique. La température était glaciale. Après tout, à cette profondeur, cela n'avait rien d'étonnant. A cent mètres sous la surface des flots, à cette latitude, la température de la mer descendait presque à zéro. Paxton referma le panneau, puis se tourna à son opposé, vers une énorme porte étanche en acier inoxydable. Un volant de commande permettait d'actionner un mécanisme compliqué de biellettes et de renvois, dont la complexité n'enlevait toutefois rien à son aspect massif. Il se dégageait de l'ensemble une impression de solidité extrême, d'indestructibilité, comme si ses concepteurs avaient voulu être certains que, quoi qu'il se passe, ce qui se trouvait de l'autre côté ne puisse jamais entrer ici. En laissant courir ses doigts sur le métal poli du volant, Paxton s'aperçut que ses mains tremblaient légèrement. Ce n'était dû, ni au contact glacial de l'acier, ni à la présence des cent vingt mille mètres cube d'eau qui emplissaient le cylindre des ballasts et dont il n'était séparé que par une simple porte. John Paxton tremblait pour tout autre chose.

Il remit ses épais gants de cuir, rejeta la tête en arrière un instant, contemplant le dégradé des barreaux métalliques qui se perdaient dans la pénombre des hauteurs. Avec un soupir de lassitude, il commença sa lente remontée.

*

- Ecoute, ce block-type est un train sur des rails. Il fonce à toute vapeur et rien ne le fera dévier. On va le prendre plein pot ! Laisse-moi y aller. Je peux le découper avec le Thermtex en moins d'un quart d'heure ! s’écria Cole Nootak.

Le jeune pilote s’adressait à Deville avec insistance. Ce dernier était planté face aux baies vitrées nord et observait l'horizon dans ses jumelles. Le bruit lancinant du sonar emplissait la pièce de son PLING PLING agaçant, comme dans les vieux films de guerre sous-marine.

- Et si tu te retrouves face une tornade, tu feras quoi ? fit l’ingénieur-chef d’une voix fatiguée.

- Tu l'as dit toi-même. Avec Ellen à mon bord, il ne pourra pas se recaler... Et puis le Hugues, c'est pas un navire de soixante mille tonnes. Je peux bouger hyper vite. Je t'assure qu'il ne pourra pas me coincer !

- Sauf quand tu seras sur l'iceberg.

Deville se tourna vers le pilote et ponctua sa dernière remarque d'un regard appuyé.

- Pas si je place les cordons un par un, en redécollant à chaque fois.

Deville reprit sa veille en silence. Derrière eux, Ellen s'était approchée discrètement. Elle n'avait pas perdu un mot de la conversation, mais restait à une distance respectueuse, sans intervenir.

Cole fixait intensément son chef. Il était entièrement convaincu de deux choses : que son idée était la seule offrant une solution à leur situation, et ensuite, qu'il était le seul à pouvoir la réaliser correctement. Cette certitude n'était pas nouvelle. Il l'avait expérimentée maintes fois pendant son temps sous les drapeaux, lorsqu’il pilotait des hélicoptères de combat. Ses supérieurs lui avaient parfois reproché ce trait de caractère que d’aucun jugeait trop arriviste, mais un brin de psychologie aurait permis de se rendre compte qu'il s'agissait de bien autre chose. Si Cole était convaincu de pouvoir faire mieux que les autres, ce n'était pas par un quelconque sentiment de supériorité, mais tout simplement parce qu il était assez lucide pour être parfaitement conscient de sa valeur. Le boulot devait être fait. Autant qu'il le soit par le plus apte. Toutefois, cet aspect de son caractère n'était que la facette visible de sa personnalité. Son tempérament fonceur, à la limite parfois de l'impulsivité, était tempéré paradoxalement par un côté plus prudent, réfléchi, extrêmement calculateur, en terme de risque. Ce qui lui permettait généralement de les minimiser et lui donnait cette lucidité fondamentalement salvatrice pour un homme d'action. A l'instant même, il bouillait littéralement. Il se sentait comme électrisé. Il fallait agir. Il le fallait. C'était leur seule chance. Aucun doute ne perçait dans ses yeux noirs lorsqu'ils rencontrèrent ceux de Deville pour la deuxième fois.

- D'accord...

L’ingénieur en chef se tourna vers Ellen.

- Il vaut mieux que votre fils reste ici pour l'instant. Vous le récupérerez après, pour l'évacuation vers la route maritime.

Ellen acquiesça d'un bref mouvement de tête.

- Allez vous équiper. Rappelez-moi dès que vous serez prêts à décoller.