Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 66 sur 77

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Titan

Chapitre 61 · Deville leva un regard inquiet vers le…

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CHAPITRE 61

 

Deville leva un regard inquiet vers le sommet du puits de forage. Le claquement sec d'une porte métallique ouverte à la volée roulait dans l'air saturé d'humidité, rebondissant de parois en parois comme une balle. Là-haut, à cent mètres du sol, trois silhouettes se découpaient dans la pénombre. Un frisson glacé le parcourut des pieds à la tête comme une vague. Il aurait juré que la forme humaine la plus épaisse braquait son regard directement sur lui. C'était impossible, il le savait. De là où ils se trouvaient, ils étaient invisibles. Néanmoins, il baissa instinctivement la tête et jeta un regard à la dérobée vers Matthias. Le gamin était entré dans une espèce de transe peu de temps après avoir repris conscience. Ni lui ni sa mère n'avaient pu faire quoi que ce soit. C'est comme s'il avait été aspiré à l'intérieur de lui-même par une force supérieure à sa volonté. Il se battait contre quelque chose. Il le voyait à ses yeux qui tournaient dans leur orbite, agitant la peau mince des paupières, à son souffle saccadé que perçait parfois un gémissement. D'une pression sur le bras d’Ellen, il lui intima l'ordre de reprendre la progression. Ils se dirigeaient vers la porte du ballast numéro un. Ils devaient faire vite ; leurs poursuivants dévalaient les marches d'acier à grand fracas.

*

Les semelles d’Igor rebondissaient sur le treillis métallique de l'étroite passerelle à une cadence infernale. Les deux soldats étaient obligés de courir pour ne pas se faire semer. Ils étaient déjà presque arrivés à mi-hauteur du gigantesque cylindre lorsqu'un tressaillement apparut brusquement dans le rythme des enjambées du colosse. Il ralentit imperceptiblement, secouant sa grosse tête chauve de droite à gauche, comme pour en chasser quelque chose. Il dévala un nouvel escalier avant que sa longue foulée ne marque une deuxième hésitation. Il porta les mains à ses tempes, fit encore quelques pas, puis tomba à genoux avec un gémissement de douleur. Derrière lui, les deux hommes en noir stoppèrent net. Ils se regardèrent, interdits. L'un d'eux s'approcha, la main tendue.

- Monsieur... Est-ce que ça va ?

Igor se redressa péniblement, se rapprocha en chancelant de la rambarde, à laquelle il se cramponna frénétiquement. Les jointures de ses mains blanchirent. Igor tourna lentement la tête vers le soldat le plus proche.

- Ne me touchez pas, murmura-t-il entre ses dents serrées.

Le regard de dément qui accompagna son ordre fit reculer le commando. Igor rejeta la tête en arrière, aspirant bruyamment l'air dans ses poumons. Après quelques respirations profondes, il lâcha le garde-fou et reprit sa progression d'un pas chancelant. Les soldats échangèrent un regard dubitatif et lui emboîtèrent le pas, mais cette fois-ci, restèrent à distance respectueuse.

*

Deville avait du mal à se concentrer. Quelques secondes plus tôt, ils avaient franchi l'étroit boyau qui reliait le vaste volume du puits de forage au mince puits de visite des ballasts. L'ingénieur était maintenant devant le panneau de contrôle et tentait de se remémorer l'ordre précis de la séquence de lancement du piston géant. A moins d'un mètre de lui, Matthias était assis à même le sol, le dos appuyé contre la paroi circulaire. Il était toujours en transe, les yeux fermés, indifférent à ce qui l'entourait. Ellen, à genoux devant lui, couvait son fils d'un regard désespéré tandis que le petit chien observait son jeune maître en gémissant piteusement.

Deville dut faire un effort pour se concentrer. La fatigue et le stress énorme de ces dernières vingt quatre heures commençaient à avoir raison de sa capacité d'endurance. Et le bref combat avec les commandos avait puisé en lui plus d'énergie qu'il ne le pensait. Il le payait maintenant. Il aurait donné n'importe quoi pour pouvoir s'allonger quelques instants. Débrancher, ne plus penser à rien... Il secoua la tête pour s'éclaircir les idées. Le plus dur restait à faire. Le plus dur et le plus dangereux. Il pressentait que ce qui se passerait ici serait bien plus terrible que tout ce qu'ils avaient vécu jusqu'à présent. Et cette fois-ci, il serait seul pour l'assumer. Il tendit l'oreille. Un murmure lui parvint par l'étroit boyau de liaison. Un martèlement de bottes de combat qui se rapprochait de seconde en seconde. Ils seraient là dans moins de deux minutes. Il fallait faire vite.

- Ellen, approchez !

La psychologue se leva à regret pour s'approcher de Deville, non sans avoir jeté un dernier regard à son fils. Deville désigna le panneau de contrôle.

- Le dispositif est presque armé. La seule chose que vous aurez à faire, si moi je ne peux pas, sera d'entrer le dernier chiffre du code - c'est le chiffre 7- (il montra le clavier) et d'attendre que le voyant vert s'allume. Après ça, vous appuyez sur le bouton rouge, ici, et la séquence se lance automatiquement.

Ellen hocha la tête. Leurs regards se croisèrent. Les yeux de la psychologue était deux abîmes de tristesse. Il la prit par les épaules.

- Vous y arriverez.

Elle esquissa un pâle sourire.

- Il le faudra bien... nous n’avons pas d’autre choix.

*

Moffat marchait lentement à reculons tout en déroulant avec d'infinies précautions une cordelette de nylon. Une extrémité était fixée à la commande d'ouverture de la longue bouteille d'acier, de telle sorte que la moindre traction sur la ficelle ouvrirait le débit d'oxygène. Auparavant, il avait fendu en deux la cartouche de graisse et l'avait fichée sur la valve de la bouteille.

En prenant bien soin de ne pas faire de mouvement brusque, il enjamba le tas de matériel qu'ils avaient érigé quelques minutes plus tôt en guise de protection. Il s'allongea derrière, juste à côté de Sandra. Celle-ci le dévisagea avec appréhension.

- Voilà, y'a plus qu'à tirer sur la ficelle et... BOUM !

Sur ce, il lui tendit la corde avec un large sourire.

- Honneur aux dames.

Moffat se recroquevilla en se bouchant les oreilles. La jeune femme s'aplatit au sol et tira d'un coup sec. L’explosion fut assourdissante. Une énorme boule de flamme éclaira la pièce d'une lueur de fin du monde tandis qu'une pluie de débris s'abattait sur eux.

Il leur fallut quelques secondes pour reprendre leurs esprits. Ils se redressèrent, sonnés et couverts de poussière et firent quelques pas en toussant. Devant eux, au travers des volutes de fumée, ils aperçurent le cadre béant de l'entrée, entouré de flammèches. La porte avait disparu. Moffat passa la tête avec circonspection, regardant à droite puis à gauche. Pas de trace du garde. La porte étanche était face à lui, incrustée dans la paroi opposée de la coursive. Une rigole de sang commençait à sourdre de sa base. Moffat s'approcha, tordit le cou pour regarder entre la porte et le mur. Il fit une grimace écœurée.

- Merde, ce mec est aussi plat que son flingue !

Le canon faussé du fusil d’assaut dépassait sur le côté.

- Allez viens, traînons pas !

Sandra attrapa l'ingénieur par la manche et l'entraîna à sa suite dans la coursive.

*

Igor, suivi de ses agents, dévala comme une avalanche le dernier escalier. Dès qu'ils foulèrent le sol de l'immense silo, le médium ralentit le pas, puis s'arrêta. Les soldats se déployèrent instinctivement derrière lui, les sens aux aguets, l'arme prête. Le sol était jonché de matériel et de caisses empilées au hasard. Du point de vue tactique, la situation était inquiétante. Chaque caisse offrait un abri potentiel pour un homme qui avait déjà tué deux des leurs. Le soldat qui avait disparu avait probablement été jeté à la mer. Ils avaient tous entendu sur le canal radio ses cris de douleur, suivis de bruits d'eau et du gargouillis de quelqu'un qui se noie. Mais son arme ? Il fallait raisonnablement penser que le canadien l'avait récupérée. De plus, la pénombre ambiante ajoutait encore à la difficulté. Leurs JVN ne leur étaient d'aucun secours. Pas assez sombre pour les utiliser, trop pour distinguer à l’œil nu ce qui se cachait dans l'ombre.

Igor était quelques mètres devant eux, immobile, les jambes écartées, les bras ballants. Les soldats pensèrent tout d'abord qu'il jaugeait la situation, évaluant les possibles positions ennemies, les dangers potentiels. Quand ils le virent porter encore une fois les mains à son visage, ils surent que quelque chose n'allait pas. Igor se mit à gémir sourdement. Il se tassa sur lui-même. La plainte se mua en un grognement sourd qui s'éleva crescendo jusqu'à devenir un hurlement, une clameur sauvage de douleur autant que de rage.

Un frisson glacé parcourut l'épine dorsale des soldats.

L'écho du cri inhumain s'enroula le long des parois cylindriques, monta jusqu'à l'altitude insondable du plafond, puis redescendit en flèche, fondant sur eux comme le fantôme glacé d'un gigantesque rapace.

Alors, Igor tendit les bras devant lui. Comme par magie, les caisses les plus proches commencèrent à glisser lentement sur le sol, ouvrant un passage dans l'océan de matériel tel Moïse jadis dans la mer rouge. Le géant écarlate fonça tel un taureau en furie dans l'espace ainsi dégagé, droit sur l'énorme pilier d'acier noir de la colonne de forage. Lorsqu'il fut près de l'atteindre, il poussa un nouveau hurlement, se tordit de douleur et tomba à genoux. Pendant quelques instant, il resta là à gémir, la tête entre les mains. On aurait presque pu croire un adorateur priant devant le totem monstrueux de quelque sombre divinité serpentiforme.

Les soldats se regardèrent.

Merde ! Cette fois-ci, c'était sérieux.

L'un d'eux pressa le micro de son minicasque contre ses lèvres.

- Docteur Hellmann, nous avons un problème...

Il ne termina pas sa phrase. Avec une vélocité déconcertante, Igor fit demi-tour sur lui-même, le bras tendu vers les deux hommes. Le casque radio, comme attiré par un aimant ultra-puissant, fût arraché de la tête du commando et vint atterrir dans la main ouverte de Igor, qui le broya comme un insecte malfaisant.

Le médium cligna des yeux. La souffrance semblait l'avoir fait basculer dans un monde au-delà de toute raison. Une lueur de folie tourbillonnait dans le lac noir de son regard, tandis qu'un rictus mauvais prenait possession peu à peu de son visage blême. Le bras toujours tendu, il pointa l'index vers le commando qui avait tenté de prévenir Hellmann. Celui-ci fût propulsé en arrière, repoussé brutalement par une main invisible. Il percuta une lourde caisse dont les planches se fendirent sous l'impact. La violence du choc le fit involontairement appuyer sur la détente de son arme, déclenchant dans un tonnerre apocalyptique une rafale qui se perdit dans les hauteurs.

Son camarade recula de quelques pas, son fusil d'assaut braqué sur Igor. La panique le gagnait. Il n'avait pas été préparé à ça. Quelque chose de chaud et gluant coulait sur son menton, dans son cou. Horrifié, il s'aperçut que c'était du sang. Son propre sang, qui s'échappait par son nez, ses oreilles. D'une pression de l'index, il actionna le viseur laser de son arme, le pointant droit sur la poitrine de Igor. Le médium était devenu fou. Il allait tous les tuer. Il n'hésita pas : il écrasa la détente. Le tressautement du fusil d'assaut lui arracha un frisson de satisfaction, une pulsion presque jouissive de puissance destructrice. Qui ne dura que... l'espace d'un battement de cœur. Igor, la main ouverte, déviait le jet de balles vers la droite, directement sur un chariot de manutention. La grêle d'acier supersonique rebondit sur l’engin dans un assourdissant concert de sifflements et d'étincelles.

Puis, le silence sauta à la gorge du commando. Le chargeur était vide. Igor n'avait pas une égratignure. Pire, il se redressait lentement en souriant de toutes ses dents. L'homme éjecta le chargeur vide d'une pression du pouce. Il tenta ensuite de réapprovisionner son arme, mais bizarrement, une sorte de viscosité mentale semblait s'être emparée de son esprit, rendant ses gestes lents et gauches.

Quelques mètres sur sa droite, l'autre militaire reprenait ses esprits. Le choc avec la caisse ne lui avait pas causé d'autres dommages qu'un bref passage à vide. Il comprit la situation en un éclair. Igor avait craqué. Ils s'y attendaient tous plus ou moins. L'instabilité mentale du médium était bien connue à l’institut, même du petit personnel. Ils en avaient parlé entre eux plus d'une fois. Les avis sur la conduite à tenir dans cette situation étaient unanimes : ce mec était beaucoup trop dangereux, il n'y aurait pas d'autre solution que de l'abattre. Tant pis pour le programme, tant pis pour les comptes à rendre, peut-être pour la cours martiale, la prison. L'important, c'était de survivre.

Mais il y avait juste un petit problème auquel personne n'avait pensé : les balles étaient inefficaces contre lui !

L'homme en noir se sentait pris au piège. Comme dans le pire des cauchemars, où, face au monstre, on est englué dans une espèce de poix qui ralentit les mouvements.

Quelques mètres devant lui, sur sa gauche, son compagnon tentait désespérément d'engager un nouveau chargeur dans son fusil d'assaut. Ses mouvements étaient désordonnés et saccadés. Il saignait maintenant abondamment. L'hémorragie cérébrale était trop avancée. Il ne survivrait pas.

Le soldat décida de s'éclipser sans demander son reste. Igor était focalisé sur son collègue ; il avait une chance. Imperceptiblement, il glissa le long de la longue caisse. Il atteignit l'angle et le contourna. Le géant rouge disparut de sa vue. Il poussa un bref soupir de soulagement. Néanmoins, il n'était pas pour autant tiré d'affaire. Autour de lui s'étendait une véritable barrière de caisses en bois, haute de trois mètres cinquante. Il était hors de question de rejoindre le chemin dégagé par Igor. C'était bien trop dangereux. Le psycho avait basculé dans la folie destructrice. Il tuerait tout ce qui bougeait. Il leva les yeux. Malgré la pénombre, il distingua la double cage des ascenseurs qui s'élevait vers le plafond, le long de la paroi du puits. Environ cinquante mètres à parcourir pour y arriver. C'était faisable.

Il fit une prière muette et se coula silencieusement entre deux caisses. Une seule certitude l'habitait ; chaque pas l'éloignait un peu plus du cauchemar pour le rapprocher de son objectif : la surface, les Black Hawk, bref, se tirer d'ici le plus vite possible.

Au bout de quelques minutes, il progressa plus rapidement. Le fouillis de matériels en tous genres était moins dense. Il s'arrêta brusquement. Devant lui, s'étendait un large espace dégagé, une sorte de clairière dans la forêt d'équipements. Il hésita. La contourner lui ferait perdre un temps précieux qu'il ne pouvait se permettre de gaspiller. Peut-être Igor, dans sa folie maladive, l'avait-il oublié. Mais peut-être pas.

Il prêta l'oreille. Rien, pas un bruit pour le renseigner. Pire que ça, un silence particulier, à la fois pesant et malfaisant, rampait sur le sol, s'insinuait tel les tentacules immatériels d'une gigantesque pieuvre entre les caisses, les tubes d'acier noir, les pièces de rechanges métalliques aux contours torturés, rendant plus sombre les zones d'ombres et plus dangereuse l'obscurité elle-même. On aurait dit que chaque molécule composant l'environnement s'était soudainement figée, attentive, dans l'expectative vorace d'un drame à venir.

L'homme frissonna malgré lui. Le temps pressait. Il inspira un bon coup et s'engagea dans l'espace ouvert d'un pas rapide. Alors qu'il en atteignait le milieu, un bruit insolite retentit derrière lui et le figea. Il se retourna d'un bloc, l'arme braquée. Le bruit en question - un tintement métallique -, recommença. Il semblait provenir d'une pyramide de fûts qu'il avait frôlé, quelques secondes plus tôt. La curiosité fut plus forte que la peur. Il s'approcha et posa une main sur l'un des bidons, pour s'apercevoir qu'il vibrait. Toute la pyramide vibrait en une sorte de pulsation régulière, comme sous l'effet d'un rythme interne, une espèce de battement cardiaque à la fois propre à chaque fût et pulsant à l'unisson des autres. L'homme retira sa main comme s'il avait été brûlé et recula lentement, tous les sens en alerte, tandis qu'une boule de glace se formait insidieusement au fond de son estomac. La vibration s'amplifia ; les bidons tressautèrent sur leur base, comme des petits pois dans une poêle à frire.

Le soldat accéléra son mouvement de repli. Il buta soudain contre quelque chose ; son cœur fit un bond dans sa poitrine et il faillit crier. Ce n'était que la rangée de caisses qui marquait la fin de l'espace dégagé. Il poussa un soupir de soulagement et chercha avidement du regard le passage qu'il avait précédemment repéré. Il sentit la panique affluer : le passage avait disparu ! Les caisses étaient maintenant soudées en une muraille infranchissable. Affolé, il chercha une autre issue, mais partout où se portait son regard, c'était la même chose : des caisses de trois mètres cinquante lui barraient le chemin en un mur continu.

Il aperçut enfin un étroit passage, entre deux parois abrupts, qui partait à quatre vingt dix degrés de sa route. S'attendant à chaque instant à être broyé par les lourdes caisses, il s'y engagea. Après quelques mètres, il déboucha dans le passage dégagé par Igor. Il passa la tête avec prudence. D'un côté, il apercevait la sinistre colonne de forage, de l'autre, à peu près à égale distance, les ascenseurs. Il n'y avait personne en vue, ni supplicié couvert de sang, ni son tortionnaire. Cela ne le rassura guère. Un fût de deux cents litres, de la même couleur rouge que ceux de la pyramide, était étrangement posé au beau milieu de l'allée, entre la colonne et lui. Il n'était pas là quelques minutes auparavant, il en était sûr. Nul doute que le cerbère écarlate avait été placé là par le médium.

Mais il n'avait pas le choix. Il s'engagea dans l'allée et se mit à courir vers les ascenseurs.

Derrière lui, un choc métallique suivi d'un grondement caractéristique lui fit tourner la tête. Ce qu'il avait secrètement redouté se produisait : le fût le poursuivait en roulant sur lui-même.

Il accéléra ; le fût aussi. Il était maintenant sur ses talons. Un choc prodigieux le catapulta dans les airs. Il retomba lourdement au sol tandis que le fût, passant sous lui en continuant sa course folle, percuta avec fracas l'encadrement de l'un des ascenseurs et vomit son contenu huileux qui se répandit sur le sol en une mare visqueuse.

L'homme tenta de se relever, mais une douleur fulgurante lui arracha un cri. Le choc lui avait brisé net une cheville. S'appuyant sur son fusil comme sur une béquille, il parvint néanmoins à se remettre debout. Il risqua un regard en arrière, et ce qu'il vit le tétanisa : Igor se tenait debout, près de la colonne de forage. Bien campé sur ses jambes, les mains sur les hanches, il le fixait en souriant. Avec un cri où se mêlait autant le désespoir, la peur, que la douleur, il commença à clopiner vers les ascenseurs. Sa progression ne dura pas longtemps ; la mare d'huile venait à sa rencontre à une vitesse anormale. Il dérapa et s'étala de tout son long.

A cinquante mètres de là, Igor se délectait de la situation. Son esprit mutant ne lui permettait plus depuis longtemps de faire la part du bien et du mal, son ego surdimensionné ayant totalement éradiqué toute idée de conscience. Il était la puissance personnifiée de l'esprit sur la matière, l'évolution ultime de la race ultime. Dire que cet imbécile d’Hellmann pensait mener le jeu C'était à mourir de rire ! Lui seul menait le jeu, lui seul jouait. Il était LE pouvoir, il était un dieu. Un dieu cruel et impitoyable !

Il regarda le « soi-disant » soldat d'élite qui se traînait au sol, comme une larve. Un rictus de mépris creusa son pâle visage. Il dirigea son regard vers la gauche, sur la colonne de forage, au pied de laquelle une grosse chaîne d'acier (de la taille de celles qui équipent les navires) était entassée en un tas d'environ deux mètres de haut tel un long serpent endormi veillant sur l'angoissant totem. Son rictus s'accentua ; la chaîne fût parcourue par un long frémissement, comme un animal endormi se réveillant. Le lourd crochet d'acier d’un mètre de long qui terminait l'une des extrémités glissa de quelques centimètres. Pas encore, un peu de patience... Igor sourit, puis porta son regard sur une longue et basse caisse en bois qui gisait sur le sol, un peu plus loin, tel un cercueil abandonné. La texture de ses yeux se modifia, les iris devenant noir comme de l'ébène. La luminosité ambiante décrut. Le couvercle vibra, les clous qui le maintenaient en place sautèrent un par un.

Le commando était maintenant à moins de vingt mètres de la cage des monte-charges, rampant sur les coudes aussi vite qu'il le pouvait. Un son étrange, allant crescendo, rebondit soudainement entre les parois du canyon formé par les hautes caisses, derrière lui. Il jeta un regard par dessus son épaule. La pénombre le gênait. En limite de portée visuelle, il crut pourtant discerner un mouvement, un déplacement rapide, quelque chose qui... Quelque chose volait à moins d'un mètre du sol ! Cela s'approchait à toute vitesse ! Il distingua enfin de quoi il s'agissait : un panneau de bois qui tourbillonnait comme un rotor d'hélicoptère en lui fonçant dessus ! Dans un réflexe d'autodéfense, il se retourna sur le dos, épaula et lâcha une longue rafale. Sous la grêle de balles, le couvercle se déchira. Il leva son fusil dans un geste dérisoire de protection. Emportés par leur élan, des morceaux de bois déchiquetés le frappèrent, lui enfonçant de longues échardes dans le corps. Il les arracha frénétiquement, gémissant de peur et de douleur. Serrant les dents, il reprit la rampante progression que le sol couvert d'huile et sa jambe cassée lui imposaient.

Moins de 10 mètres à parcourir !

Dans son esprit survolté, un signal d'alerte s'alluma. Il se passait autre

chose derrière lui. Quelque chose de dangereux. Infiniment plus que tout ce qui s'était précédemment passé. Comme pour confirmer ses pensées, il entendit un sourd et long raclement métallique. Quelque chose de gros se rapprochait. Il se retourna. Ses intestins se liquéfièrent instantanément. Une énorme chaîne, dont les premiers mètres étaient dressés comme un cobra géant, s'approchait de lui en ondulant. Ce n'était pas qu'une analogie. La chaîne était un serpent. Elle en avait la fluidité, le mouvement ondulatoire jusque dans ses moindres détails. Il ne lui manquait que le sifflement reptilien, encore que le cliquetis des maillons aurait pu passer pour tel. Le mimétisme était parfait.

Le soldat resta tétanisé quelques secondes. Puis son instinct de survie reprit le dessus. Des flots d'adrénaline envahirent son système sanguin, annihilant la douleur, décuplant ses forces.

Il se redressa sur ses jambes et claudiqua, tel un handicapé survolté, vers son salut : les monte-charges. Malheureusement, le sol glissant et la gravité terrestre eurent raison de son équilibre. Le commando dérapa et s'étala de tout son long. Avec horreur, il regarda le serpent d'acier s'approcher implacablement. Avec ses maillons qui formait une courbe parfaite jusqu'à la masse qui lui servait de tête - un énorme crochet noir d'un mètre de long, qu'il balançait de droite à gauche à un mètre cinquante du sol -, il ressemblait à ces squelette d'immenses monstres préhistoriques reconstitués que l'on trouve dans les musées ; plus exactement à un gigantesque reptile antédiluvien. L'homme poussa un gémissement de terreur, lâcha une rafale qui rebondit sur la tête de fer en une gerbe de frelons ardents, se releva, et repartit de plus belle.

Moins de cinq mètres !

Le monstre d'airain gagnait sur lui. Il dérapa une seconde fois, se rattrapa de justesse. Il atteignit enfin l'entrée du monte-charge. Une petite caisse de bois empêchait la grille de sûreté de coulisser, bloquant toute manœuvre de l'ascenseur. Il la repoussa vivement, risquant dans le même temps un regard en arrière. La chaîne se ruait sur lui. Il claqua la grille et se rejeta au fond de la cage. Le crochet d'acier percuta la porte grillagée avec une violence inouïe, ébranlant tout le monte-charge. Le treillage d'acier s'enfonça de plus d'un demi-mètre, mais tint bon.

Le bouton de commande était fixé sur l'un des montants principaux, tout à l'avant de la cage. Le soldat se jeta dessus, mais pas assez vite. La chaîne était revenue à la charge et le deuxième coup de boutoir fut encore plus violent que le premier. Dans un affreux déchirement métallique, la grille céda. Le commando fit un bond en arrière, se plaquant contre le mur du fond. Il vit avec horreur l'énorme crochet lui sauter au visage. Avec un claquement sec, celui-ci stoppa net à seulement vingt centimètres de ses yeux. La chaîne était totalement tendue. Quelque chose la retenait à son autre extrémité. Le soldat sentait ses cheveux se dresser sur sa tête. La terreur le paralysait. Son unique chance était d'atteindre ce maudit bouton de commande. Le dos collé à la paroi, il se déplaça lentement vers la droite, mais le crochet le suivit. Il pouvait sentir l'énergie maléfique qui habitait la chaîne, la tension énorme qui la bandait comme une corde d'arc. Si ce qui la retenait lâchait...

Un fourmillement de particules enrobait Igor suivant une trame géométrique concentrique. Il était au centre d'une sorte de malstrom énergétique, tel un puits gravifique absorbant toute énergie environnante pour la canaliser dans son sinistre dessein.

L'extrémité de la chaîne faisait une boucle autour de la colonne de forage. Igor se concentra dessus. Le métal torturé commença à céder.

L'homme en noir dégrafa son holster et sortit son pistolet automatique. La commande du monte-charge étant définitivement hors de sa portée, son unique chance était de l'atteindre d'une balle et d'espérer l'actionner de cette façon.

La sueur ruisselait dans son dos et sur son visage comme une fontaine. D'un revers, il essuya ses yeux, puis, avec des gestes très lents, il ajusta sa visée. Son bras frôlait le crochet. Il s'attendait à chaque seconde à se faire balayer par la masse de métal, mais celle-ci restait immuablement bloquée à vingt centimètres de son visage. Il tira une première fois, rata son but. Il tenta de calmer les battements de son cœur, d'apaiser son souffle, conditions sine qua non pour réussir son tir. La chaîne eut un soubresaut ; le crochet se rapprocha de quelques centimètres. L'homme serra les dents. Le dénouement était proche, il le sentait. Une question de secondes. Il joua son va-tout et vida le chargeur sur sa cible.

Igor concentrait la plus grande partie de son énergie sur l'un des maillons d'acier à haute résistance de cinq centimètres d’épaisseur. Le métal semblait fondre comme un morceau de plomb sous la flamme d'un chalumeau. Une branche du maillon céda. Celui-ci s'ouvrit alors lentement dans un grincement à faire se dresser les cheveux sur la tête.

Le soldat fixait le canon fumant de son arme vide. C'était fini, il le savait. La chaîne grinçait, frémissait d'impatience, le crochet s'approcha à le toucher. Il tremblait de tous ses membres mais garda les yeux ouverts. Il s'était toujours promis, le moment venu, de regarder la mort en face.

Le maillon céda et les cinquante mètres de chaîne fusèrent comme une flèche dans le monte-charge, écrasant celui-ci sous des tonnes de métal. Le bruit - on aurait dit un coup de canon - se répercuta dans la vaste enceinte, déchirant l'air, rebondissant sur les murs concaves dans une sarabande d'ondes sonores dont les échos roulèrent de nombreuses secondes.

Igor fermait les yeux, goûtant avec délectation le plaisir total de sa puissance destructrice, laissant ce sentiment profond l'envahir comme une drogue. La plus puissante des drogues. Puis, une autre émotion, presque complémentaire, vint doucement le caresser : il était seul à maîtriser cette puissance. Et seul au monde, il entendait bien le rester. Hellmann pouvait bien aller se faire foutre, avec ses désirs visionnaires de surhumanité. Le programme était arrivé à maturité, et lui, Igor, en était l’unique dépositaire. Il n'y en aurait jamais d'autre, il ne le permettrait pas.

Il tourna un regard brûlant vers la porte menant au puits de visite. Il avait un petit travail à finir, un challenger à éliminer...