Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 9 sur 77

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Titan

Chapitre 4 · Ellen renversa la tête en arrière et…

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CHAPITRE 4

 

Ellen renversa la tête en arrière et ferma les yeux. Loin de se relâcher, son esprit était dopé – moins par les applaudissements que par la perspective de la toute prochaine expérience. La date de la conférence à Palo Alto avait un intérêt particulier, celui de coïncider avec un phénomène à la fois rarissime et spectaculaire, une éclipse solaire totale. Ellen désirait absolument en profiter, car une telle conjoncture astrale était extrêmement rare pour un lieu donné, en l’occurrence, la proximité d’un observatoire célèbre, qui attirerait une foule importante. L’éclipse serait bien entendu visible à l’œil nu de n’importe quel endroit de la région, mais l’expérience prouvait qu’une certaine catégorie de gens aimait à se retrouver en un lieu approprié aux observations célestes. En Californie, il n’y avait rien de mieux que l’observatoire du Mont Palomar.

La catégorie en question qui intéressait Ellen était un public connaisseur et enthousiaste, avec un certain état d’esprit nécessaire à son expérience. Car Ellen avait une théorie personnelle sur le champ de conscience globale. Jusqu’ici, on n’avait mesuré à grande échelle que des émotions que l’on pourrait qualifier de négatives : peur et angoisse pendant des actes terroristes, tristesse et chagrin durant des enterrements. Les GNA lançaient leurs séries aléatoires de bit, les ordinateurs les récoltaient, les logiciels les analysaient de façon globale, c’est à dire qu’ils se contentaient d’enregistrer des variations par rapport à un niveau de base, que l’on avait qualifié de ligne du hasard. En résultait une courbe, plus ou moins pentue selon les cas, et toujours déterminée dans le même sens, en l’occurrence vers le haut, comme si elle était positive mais en fait, ce n’était qu’une détermination mathématique arbitraire. Néanmoins, ce sentiment était troublant, car il tronquait la réalité. Cela dérangeait Ellen et c’est ainsi qu’elle s’était mise à imaginer comment améliorer le système.

- Ellen, ils sont encore là.

La voix nerveuse de Lenny la coupa dans ses réflexions. L’œil dans le rétro, il surveillait la route derrière eux.

- Ils ne cherchent même pas à être discrets, ces cons !

Lenny faisait allusions à leurs suiveurs. Ellen se tourna sur son siège ; elle aperçut la Lincoln noire avec deux types à bord qui, depuis maintenant un mois, ne les lâchaient pas d’une semelle dès qu’ils organisaient une expérience sur le terrain. Comment avaient-ils eu vent de cette dernière, pendant un cycle de conférences ? Mystère.

- Ils me foutent les glandes, ces mecs.

- Lenny, relaxe. Ils ne font que nous suivre. De toute façon, ils ne nous ont jamais approchés à moins de cent mètres. Ils se contentent de nous observer, c’est tout.

Ellen tentait de dédramatiser la chose, de calmer l’inquiétude de Lenny, mais au fond d’elle même, cette situation l’agaçait. Que l’armée, les services secrets ou Dieu sait quel autre service gouvernemental s’intéresse à eux, c’était logique et même flatteur. Après tout, c’était le signe qu’on commençait à les prendre au sérieux. Mais pour quelle raison ne prenaient-ils pas contact directement avec elle ? Ellen n’avait rien à cacher. Les résultats du Projet de Conscience Globale étaient diffusés sur Internet, n’importe qui pouvait avoir accès aux données. Alors pourquoi ce cinéma ?

- Dans les années quatre vingt, la CIA a dépensé plus de vingt millions de dollars pour étudier la clairvoyance, poursuivit Lenny. Ces abrutis s’imaginaient pouvoir piquer des secrets aux russes en employant des médiums. T’imagine ça ? Des médiums agents secrets ! A hurler de rire !

- Pas tant que ça Lenny. Le projet s’appelait « Star Gate », et entre nous, ça n’a pas mal marché.

- Comment tu sais ça ? C’est top secret.

- Ils ont déclassifié pas mal de documents, et puis… elle hésita une seconde avant de poursuivre : j’avais un très bon ami qui bossait sur ce projet, Karl Hellmann. Il a été en quelque sorte le mentor de Marcus.

Le ton de sa voix se modifia imperceptiblement, prenant une gravité que Lenny ne connaissait que trop bien lorsqu’elle prononçait le nom de son défunt mari. Marcus était mort il y a huit ans dans d’étranges circonstances, et cette disparition avait marqué Ellen au fer rouge. A tel point que tant d’années après, elle n’était toujours pas remariée, et bien que les prétendants ne manquaient pas, Lenny ne lui connaissait même pas de petit ami.

- Star Gate a débuté en 74, continua-t-elle. C’était un projet conjoint entre l’US Army, la Navy, la CIA et même la NASA.

- Qu’est-ce que la NASA vient faire là dedans ? Ils voulaient avoir des infos sur la face cachée de la Lune sans envoyer d’astronaute ?!

Ellen ne releva pas.

- Ils ont employé plusieurs médiums afin d’obtenir des renseignements que leurs propres espions ou leurs satellites ne pouvaient leur donner. Ils ont ainsi découvert des sites de missiles en URSS, mais aussi en Irak, pendant la première guerre du Golfe. Est-ce que tu as déjà entendu le nom de Joseph McMonaegle ?

- Jamais entendu parler.

- C’était leur médium numéro un. Il a fait partie du programme Star Gate depuis le début en 74, jusqu’à la fin, en 95. Il est maintenant retraité de la CIA, a monté sa propre compagnie et travaille pour des archéologues, des pétroliers et même la police.

- Bon, d’accord, et alors ?

- Je ne suis pas étonnée que nos recherches les intéressent.

- Ouais, et je parie qu’ils essayent de rentrer dans leur argent en nous laissant bosser, nous surveillant, et qu’ils nous piqueront les résultats au dernier moment !

Ellen laissa échapper un petit rire.

- Je ne vois pas ce que la CIA ferait du projet de conscience globale !

- Le contrôle des masses, qu’est-ce que tu crois !

Il leur fallut un peu plus de huit heures pour parcourir les sept cents kilomètres séparant Palo Alto du mont Palomar, qui se situe entre Los Angeles et San Diego, à l’intérieur des terres. Ils s’arrêtèrent quelques kilomètres plus au nord, dans un Comfort Inn à Temecula, sur la nationale 15. Il était dix heures du soir passées et ils étaient fourbus, aussi dînèrent-ils léger et montèrent dans leur chambre sans s’attarder.

Avant de sombrer dans le sommeil, Ellen eut une pensée pour son fils Matthias, resté en Pennsylvanie, chez sa grand-mère. Elle l’avait appelé quelques heures plus tôt pour lui souhaiter une bonne nuit. Il lui manquait, elle lui manquait et elle s’en voulait d’être séparée de lui. Elle avait organisé son cycle de conférence pour qu’il se déroule pendant les vacances scolaires de Noël, afin que sa mère puisse le garder. Elle lui avait promis d’être de retour avant le 24 Décembre, chose qu’elle avait bien l’intention de faire, quoi qu’il se passe.

Le lendemain matin, ils quittèrent l’hôtel au point du jour. La région montagneuse imposait une température beaucoup moins clémente que sur la côte. Ils avaient revêtu de chauds blousons pour la combattre, mais ce n’était pas suffisant. Ellen tapa dans ses mains gantées jusqu’à ce que le chauffage de la voiture rendit une température acceptable dans l’habitacle.

L’éclipse était prévue pour onze heures. Ils avaient du temps devant eux, cependant Ellen voulait arriver suffisamment en avance pour préparer son expérience. Le directeur de l’observatoire était prévenu. La salle de conférence et les tours des télescopes seraient probablement pleines de visiteurs, aussi, afin qu’ils puissent disposer de suffisamment de calme, le directeur lui avait proposé de leur laisser son bureau. Cela était fort aimable, tout semblait parfaitement planifié, cependant, sa longue pratique des expériences de terrain prouvait qu’un impondérable de dernière minute était bien plus que possible, presque inévitable ; Ellen était heureuse d’avoir pour une fois du temps devant elle.

Situé à mille huit cent mètres d’altitude, l’observatoire du Mont Palomar est desservi par une unique route en lacet, habituellement empruntée par des fondus de descente en VTT. Sauf en ce jour d’éclipse, car, les autorités prévoyant une circulation infernale, avaient purement et simplement interdit les descentes en vélo.

Le décor était à couper le souffle. La chaîne des Colorado Mountains étalait ses replis enneigés jusqu’à perte de vue. Une brume matinale envahissait le creux des vallées ; les pentes boisées, couvertes de sapins enneigés, accrochaient par endroit la lumière naissante. Un sentiment de paix extraordinaire émergeait de cette nature, tel un don de Dieu fait aux hommes qui ont le courage de se lever tôt.

L’observatoire venait à peine d’ouvrir lorsqu’ils arrivèrent au sommet, un peu après neuf heures et s’engagèrent sur le parking public. Celui-ci était totalement désert, si l’on faisait exception du gardien frigorifié dont les expirations formaient des petits nuages de condensation autour de sa tête. Il leur indiqua où se garer, sur le parking privé dévolu aux membres de l’observatoire. Ellen apprécia le geste. Ils seraient plus près des bâtiments. La température extérieure devait frôler les moins dix et moins longtemps elle resterait dans cette atmosphère glaciale, mieux elle se porterait.

La petite route d’accès au parking privé serpentait entre les arbres enneigés, contournait l’un des quatre dômes abritant les télescopes. Ils débouchèrent sur un parking déjà bien rempli et Lenny gara la Ford sur l’une des rares places libres, devant un long bâtiment plat sans étage.

Ils sortirent leur matériel du coffre et s’engouffrèrent sans s’attarder dans l’entrée du bâtiment administratif.

Le directeur de l’observatoire les accueillit dans le hall. C’était un grand type d’une quarantaine d’années à l’allure énergique, probablement un cadre de chez CalTech puisque l’observatoire était géré par le célèbre California Institute of Technology. Les présentations faites, il les entraîna vers son bureau. Sur le chemin, ils longèrent une galerie de photographies retraçant l’histoire de l’observatoire. Les premières dataient apparemment des années quarante. Elles étaient en noir et blanc ; Ellen s’arrêta devant l’une d’elles, montrant un petit homme en costume trois pièces, moustache et lunettes cerclées, posant fièrement devant ce qui semblait être une lentille géante de près de cinq mètres de diamètre.

- George Ellery Hale, le fondateur. Il a acheté le terrain sur lequel est construit l’observatoire en 1934. Le malheureux n’a pas vu l’achèvement de son œuvre : il est mort en 38 et l’observatoire a été inauguré en 47, se crut obligé d’expliquer le directeur.

- Il a fallu autant de temps pour le construire ?

- Et bien, il y a eu pas mal de problème avec le grand miroir. Deux années complètes ont été nécessaires rien que pour le polissage final ! Et puis, la seconde guerre mondiale a tout retardé.

Ellen hocha la tête imperceptiblement.

- Oui, bien sûr…

- Les premières observations purement opérationnelles ont débuté en 49.

A l’époque, c’était le plus grand télescope du monde. Sa lentille était

spécialement conçue pour observer l’espace profond, les galaxies

lointaines et les structures célestes fines. Malheureusement, l’extension

des banlieues de Los Angeles et San Diego, en augmentant la pollution

lumineuse du ciel, a considérablement diminué ses capacités. Il a ensuite

été détrôné par des systèmes plus perfectionnés, plus puissants aussi,

comme l’ESO – l’observatoire européen austral – dans les Andes

chiliennes, qui possède quatre télescopes géants de huit mètres de

diamètre.

Un large sourire éclaira le visage du directeur, accentuant la fossette qui

creusait son menton, lui donnant l’air presque enfantin.

- Néanmoins, l’observatoire est toujours un centre de classe mondiale

pour les recherches astronomiques. Des astronomes, astrophotographes et

astrophysiciens du monde entier viennent inlassablement profiter de ses

quatre télescopes. Mais je vous ennuie avec tout ça ; venez, mon bureau

est par là.

Joignant le geste à la parole, il les entraîna quelques mètres plus loin et les fit entrer dans une pièce au volume confortable, sobrement meublée d’un long bureau en acajou, d’un canapé couleur crème et d’une table basse de style moderne. De spectaculaires photographies de galaxies insérées dans des cadres en aluminium, égayaient le fond pastel des murs.

Après leur avoir souhaité bonne chance, le directeur prit congé ; Ellen et Lenny déballèrent leur matériel.

- La table basse, ça me paraît bien !

Lenny se jeta sur le canapé, posa sa mallette à coque dure sur le plateau en verre et dégagea de sa gangue de mousse protectrice un petit appareil électronique de trois centimètres de large sur dix de long qu’il connecta à la prise USB de son ordinateur portable grâce à un câble de liaison 1.0.

Pendant ce temps, Ellen travaillait en parallèle, s’employant à connecter son GNA à son ordinateur, un Mac Powerbook dont la blancheur éclatante tranchait froidement avec le verre fumée de la table basse. C’était une procédure de redondance indispensable permettant ainsi de parer à toute panne d’un des deux systèmes.

Lenny leva la tête de son ordi et jeta des regards nerveux dans toutes les directions.

- Où sont planquées les prises ? … ah, voilà !

Il se leva brusquement et tira les rallonges vers une prise murale, puis brancha les transformateurs électriques des deux portables sur le secteur. Il connecta ensuite les modems aux prises téléphoniques. Chacun démarra son ordinateur, avant de lancer le logiciel GCP d’acquisition de données. Ces derniers étaient une version modifiée censée différencier par différences de fréquences vibratoires les émotions analysées. Les GNA, asservis aux systèmes informatiques, débutèrent automatiquement leurs émissions de bits. A la cadence de deux cents par seconde, les séries aléatoires de zéro et de un s’enchaînèrent bientôt en un flot ininterrompu.

Sur les écrans, le bruit quantique était matérialisé par une courbe rouge. Pour le moment, la courbe suivait la « ligne de base du hasard », tracée en bleu et représentant la sommation moyenne des tirages aléatoires sans intervention externe. Les disques durs des ordinateurs mémorisaient les données au fur et à mesure, mais, pour plus de sûreté, elles étaient envoyées par Internet au serveur de Princeton toutes les cinq minutes.

- Et voilà, on est paré ! lança Lenny d’un air optimiste.

Ellen hocha doucement la tête. Ils échangèrent un long regard.

- Tu crois que ça va marcher ? souffla la psychologue.

- Je n’en ai pas la moindre idée. Désolé d’être si pragmatique !

Si l’un des deux scientifiques avait regardé par la baie vitrée vers l’extérieur, il aurait pu voir un gros van Dodge Suburban de couleur sombre pénétrer à vitesse lente sur le parking visiteur. Le van fit une brève halte devant le gardien, puis s’engagea sur la petite route menant au parking privé de l’observatoire. Il stoppa à l’endroit le plus reculé, fit une marche arrière de manière à ce que ses doubles portes soient face aux arbustes délimitant l’aire bétonnée, à l’opposé du bâtiment administratif. Trente secondes plus tard, la Lincoln noire aux vitres teintées vint se garer juste à côté, masquant de son imposante carrosserie tout l’arrière du van.

Personne ne sortit des véhicules. Un observateur attentif aurait remarqué de la fumée sortant des échappements. Le moteur des deux véhicules tournaient afin de permettre à leurs occupants de ne pas geler. Des occupants qui s’apprêtaient à attendre un bon moment sans bouger.

Ellen, installée sur le canapé, fixait l’écran de son ordinateur d’un air absent. La dalle à cristaux liquide affichait le schéma mathématique basique du bruit de fond quantique. Les générateurs numériques enchaînaient leurs émissions aléatoires, dont, pour le moment, seul le hasard guidait l’ordre. Le résultat était une ligne a peu près plate sur le graphique. Mais cette situation n’allait pas durer. Lorsque l’éclipse commencerait, l’énergie mentale du public viendrait interférer au niveau quantique avec les séquences générées par les GNA. Les murs du bâtiment et l’éloignement relatif avec le public ne seraient en rien une gène. Les multiples expériences menées dans le cadre du « Projet de Conscience Globale » depuis neuf ans, avaient permis de découvrir que les ondes mentales n’étaient stoppées ni par la distance, ni par aucun matériaux. Cette découverte rejoignait la théorie de la « non séparabilité quantique », stipulant que deux particules émanant d’une même source, restent reliées entre elles, même si elles sont séparées par des milliers de kilomètres. Agir sur l’une revenait à interagir sur l’autre. Bien entendu, le mécanisme de ce fait surprenant était totalement inconnu. On touchait là les limites de l’univers embrassé par l’homme. A bien y réfléchir, Ellen pensait que l’humanité vivait au beau milieu d’une échelle graduée, dont les deux extrémités se perdaient dans l’inconnu. D’un côté, l’Infiniment Grand, le vaste univers, dont le concept même d’infinité était inenvisageable pour l’esprit humain. De l’autre, l’Infiniment Petit, les constituants de la matière dont le nombre paraissait également infini, et dont chaque nouvelle découverte posait plus de questions qu’elle n’en résolvait. Ce maelström de particules violait les lois ordinaires de la physique, plongeant les scientifiques dans une perplexité chaque année plus grande, induisant des concepts qui, finalement, rejoignaient les courants mystiques les plus anciens.

Ellen ferma les yeux un instant. L’étendue des connaissances humaines lui apparaissait parfois bien mince, comme en cet instant, et la finalité de son travail presque hors d’atteinte. Le doute la surprenait alors, tel un animal malfaisant tapi dans les méandres de son esprit, mais elle ne se laissait pas prendre au piège. Bien qu’en ces moments, la tâche lui paraissait insurmontable, elle savait ce qu’elle avait à faire : séquencer ses recherches, avancer pas à pas dans l’inconnu. Et, pour ce qui concernait le moment présent, tenter de valider sa théorie.

- Ellen, ça va commencer !

- Quoi ?

- L’éclipse !

- Oh !

Ses réflexions lui avaient fait perdre la notion du temps. Quarante cinq minutes s’étaient écoulées sans qu’elle s’en aperçoive. Etrange distorsion du temps, ou plus exactement, étrange distorsion de la perception humaine du temps.

- Tiens, mets-ça !

Lenny lui tendit une paire de lunettes aux verres spéciaux. Ils s’approchèrent de la baie vitrée. Celle-ci donnait sur la partie sud du site, de sorte que l’on voyait sans peine la plus grande partie de l’observatoire. Sur la gauche, le dôme du grand télescope dépassait des frondaisons, tandis qu’à son opposé, Ellen voyait une large portion du parking visiteur, regorgeant maintenant de véhicules. Partout où son regard portait, elle voyait des gens, venus par centaines, levant les yeux vers le ciel. L’incongruité de l’événement céleste attisait les esprits avec presque autant d’intensité qu’antan. La fascination pour le ciel était une constante humaine qui perdurait depuis les temps immémoriaux. Seul la gamme des émotions était différente. La science moderne avait chassé la magie ; la rationalité du phénomène n’échappait plus à personne, transformant les mauvais augures en pur spectacle céleste, chassant l’effroi qui jadis enserrait les cœurs au profit du merveilleux. La féerie de l’éclipse engendrerait une communion de ravissement qu’Ellen comptait bien mesurer avec ses appareils.

- L’éclipse débute, souffla Lenny.

En effet, la trajectoire lunaire progressait rapidement vers son point de rencontre avec le plan de l’écliptique ; le disque apparent de la Lune commençait à mordre sur celui du soleil, qu’il envahissait peu à peu telle une amibe au vorace appétit de lumière.

Ellen se détourna, ôta ses lunettes et revint s’asseoir devant son ordinateur. Durant quelques secondes, elle étudia la ligne qui s’affichait sur l’écran. Une légère déviation sur l’échelle des abscisses s’était amorcée.

- Lenny, on a un début de réponse !

Le jeune homme quitta son point d’observation pour se jeter sur le canapé ; il se pencha vers son écran.

- On dirait bien que nos joyeux observateurs ont le grand frisson ! lança-t-il d’un air enjoué.

Le logiciel GCP possédait plusieurs échelles de temps, suivant les données que l’on désirait étudier. Pour les expériences suivies en direct sur le terrain, les chercheurs choisissaient en général la plus détaillée. Ellen n’avait pas dérogé à la règle et l’échelle des ordonnées de son graphique indiquait des minutes. Elle pouvait ainsi suivre la progression de la courbe dont un nouveau segment s’affichait toutes les dix secondes.

Il était indéniable que le signal de base était affecté ; la ligne rouge s’infléchissait vers le haut suivant un angle encore faible, mais néanmoins confirmé.

Lenny remua sur son siège.

- L’amplitude est assez faible pour le moment, mais ça devrait s’intensifier d’ici peu.

Ellen ne répondit pas ; elle se contentait d’observer la petite ligne rouge progresser sur son écran à un rythme régulier. Ces dernières années, elle avait étudié quatre vingt dix enregistrements, en avait elle-même réalisé trente deux à l’occasion de manifestations aussi diverses que l’enterrement de stars ou de personnalités, la finale du Super Bowl ou même les obsèques du pape. Et comme à chaque fois, elle trouvait totalement fascinant de voir en direct que quelque chose affectait le comportement des générateurs numériques. Là, sous ses yeux, en ce moment même, une force inconnue jaillissant de milliers d’esprits humains connectés sur le spectacle de l’éclipse solaire, faisait infléchir la courbe rouge sur l’écran de son ordinateur.

Lenny était retourné à son poste d’observation, devant la fenêtre. Ses étranges lunettes sur le nez, il observait le ciel. Ellen le rejoignit. Par la vitre, elle pouvait voir la lumière baisser très nettement, à mesure que l’astre nocturne venait à masquer l’astre diurne. La lune atteignit le point nodal et l’obscurité fut presque totale. Du soleil ne subsistaient que des jets coronaux s’échappant de la couronne. Le centre, masqué par la lune, était complètement sombre. L’effet était saisissant. On aurait dit qu’un soleil noir jetait une faible et sinistre lueur sur le monde, préludant à sa fin tel un augure maléfique. La délimitation de l’ombre lunaire était parfaitement visible juste au-dessus de l’horizon, marquant une nette transition dans le ciel. Les montagnes aux alentours ne brillaient plus, mais se découpaient en ombres chinoises sur la bande claire s’étendant sous l’ombre de la lune.

Un silence total régnait dehors ; le temps semblait s’être figé comme s’il avait été aspiré hors du monde en même temps que la lumière.

Ellen retira ses lunettes et retourna observer son PowerBook. Sur l’écran, la courbe marqua un net infléchissement vers le haut.

A l’extrémité du parking réservé aux membres de l’observatoire, les portes arrière du van s’ouvrirent. Deux hommes jeunes, solidement bâtis et chaudement vêtus, en sortirent. Ils aidèrent une femme à descendre à son tour. C’était une vieille femme, aux gestes saccadés, malhabiles. Ses longs cheveux blancs, épais et mal peignés, retombaient en désordre sur son manteau noir. Elle regarda tout d’abord autour d’elle, comme hébétée. Les deux hommes la tenaient sous les bras, non pour l’empêcher de s’échapper – elle avait renoncé à toute velléité de fuite depuis longtemps – mais pour la soutenir. Une autre femme descendit à son tour du fourgon. Elle était beaucoup plus jeune, la trentaine à peine, et en bien meilleure santé. Ses cheveux blonds attachés en queue de cheval, son anorak noir de belle facture, ses bottes chics, tout en elle respirait l’élégance. N’était l’extrême froideur de son visage, elle aurait pu paraître presque belle. Dans ses mains gantées de cuir noir, elle tenait un pistolet à injection, qu’elle braqua immédiatement sur le cou de la vieille femme. Celle-ci n’y prit pas garde, non qu’elle ne soit pas consciente de la menace posée sur sa nuque, mais elle l’acceptait, tout simplement, comme un fait nécessaire à son état particulier.

La vieille femme cligna des yeux quelques instants, comme déroutée par l’ambiance étrange que causait la luminosité restreinte. De son regard sans âge émanait une impression de solitude extrême, celle d’un être au-delà de la souffrance, dont l’âme emprisonnée s’était recroquevillée au fond d’elle-même depuis longtemps, hors d’atteinte, épuisée. C’est alors qu’elle se rendit compte de quelque chose. Elle tourna son visage décharné vers le ciel, vers le soleil noir qui semblait enlever toute couleur au monde. Le sang se retira encore un peu plus de son visage. Les deux billes sombres de son regard sans âge cillèrent ; de ses lèvres exsangues s’échappa un souffle rauque qui se mua peu à peu en un cri, un horrible cri, le plus déchirant qu’un être humain puisse pousser. Même ses gardiens, pourtant habitués à leur étrange prisonnière, en frémirent.

Postée sur le flanc gauche de la vieille femme, droite comme un I, la blonde pressa le pistolet contre sa veine jugulaire et appuya sur la détente.

- Lenny, quelque chose d’anormal se passe !

- Quoi ?!

- Regarde ça !

- Oh merde !

Lenny Chen n’en croyait pas ses yeux. Sur le graphique, la courbe rouge descendait presque à la verticale.

- Bon Dieu, t’as vu l’amplitude ?!

- A peu près trois fois la valeur nominale, répondit Ellen.

Elle aussi avait de la peine à croire à ce qu’elle voyait. En neuf ans de programme, c’était la première fois qu’une telle chose se produisait. Puis le pic remonta aussi vite qu’il s’était manifesté. La courbe revint à son statut antérieur, poursuivant sa course dans des valeurs plus habituelles.

Les deux scientifiques restèrent interdits quelques instants. Ils avaient besoin de digérer l’énormité de ce dont ils venaient d’être témoins.

- Ce ne peut être qu’une aberration, lança Lenny en secouant lentement la tête.

Ils échangèrent un regard, puis le jeune scientifique baissa les yeux sur son écran.

- D’accord, je sais, le logiciel ne permet pas ce genre d’erreur.

Ellen ne disait rien ; elle semblait perdue dans ses pensées.

- Deux générateurs numériques distincts, deux ordinateurs non couplés, reprit Lenny. Putain, c’est dingue ! J’arrive pas à y croire !

- Moi non plus Lenny, moi non plus. C’est comme si… comme si un émetteur psychique trois fois plus puissant que tous ces gens réunis avait émis pendant quelques secondes… et s’était brusquement arrêté.

Ellen pinça ses lèvres un instant.

- Comme une ampoule que l’on éteint.

Tel un contrepoint à ses paroles, la lumière baissa encore. Dans la pièce presque totalement noire, seuls les écrans plats des ordinateurs jetaient un faible éclat, nimbant leurs visages d’une lueur fantomatique. Ils restèrent ainsi, sans mot dire, perdus dans leurs réflexions, jusqu’à ce que la lumière revienne doucement.

Vingt minutes plus tard, lorsqu’Ellen et Lenny sortirent du bâtiment administratif, le soleil d’hiver brillait à nouveau de tout son éclat. Les deux scientifiques arboraient une mine soucieuse en se dirigeant vers leur voiture. Lenny fut le premier à repérer la Lincoln de leurs suiveurs, garée au fond du parking, à côté d’un gros van sombre. Tandis qu’ils rangeaient les attachés-cases dans le coffre de la Ford, Lenny murmura.

- Ils sont là.

- Qui ça ?

- Nos suiveurs.

Ellen se redressa, suivit le regard de son compagnon.

- Je ne les ai pas vus ce matin.

- Moi non plus, mais ils nous ont suivis quand même.

- Bon, et bien je vais aller les voir !

Joignant le geste à la parole, elle fit quelques pas vers la Lincoln. Lenny la rattrapa et la retint par le bras.

- Ellen, attends…

- Quoi ?!

- Ces types me foutent les glandes.

- Raison de plus pour savoir ce qu’ils veulent et leur dire de foutre le camp, tu ne crois pas ?

Lenny ne répondit pas, se contentant de lui jeter un regard noir. Ellen soupira.

- Lenny, ils ne vont pas sortir leurs armes et me descendre en plein jour !

- Avec les services secrets, on ne sait jamais. Tu sais combien la CIA a éliminé directement ou indirectement de personnes depuis la seconde guerre mondiale ? Trente millions Ellen, trente millions ! Ils ne sont pas à un meurtre près !

Ellen secoua la tête, se dégagea et reprit sa marche. Alors qu’elle n’était plus qu’à une dizaine de mètres de la voiture noire, les portières avant s’ouvrirent dans un bel ensemble, laissant deux solides gaillards en émerger. Ellen hésita un instant, puis reprit sa marche décidée. Elle se planta deux mètres devant l’homme le plus proche d’elle et le toisa d’un air sévère. L’homme fit un pas en avant en tendant la main droite. Ellen baissa les yeux vers l’objet qu’il lui tendait. C’était un paquet de la taille d’un petit livre, emballé dans du papier kraft. L’homme s’exprima d’une voix douce qui contrastait bizarrement avec son aspect froid et impassible.

- Docteur Menken, je suis l’officier Warren, de la DIA. On m’a chargé de vous remettre ceci en main propre.

- Pourquoi nous suivez-vous, officier Warren ?

- Par précaution madame.

- Par… précaution ? Par précaution contre quoi ? Votre réponse subodore que je serais soumise à un danger quelconque ?

- On n’est jamais trop prudent madame. Mon collègue et moi sommes chargés de vous protéger.

- Et bien, c’est rassurant ! Les services secrets de l’armée me protègent à mon insu sans me dire contre quoi !

- Le docteur Hellmann se chargera lui-même de répondre à vos questions.

A l’énoncé du nom, le visage de Ellen perdit des couleurs.

- Le docteur Hellmann ? Karl Hellmann ?

- Oui madame. Je travaille sous ses ordres.

Ellen marqua un temps d’arrêt, scrutant le visage de l’agent pour y déceler la moindre trace de … de quoi d’abord ? de mensonge, d’ironie ? Elle fit un pas en avant, le fixa au fond des yeux. Impassible, l’homme lui rendit son regard. Ellen saisit le paquet et fit un pas en arrière. L’agent fit un petit signe de tête en guise de salut et remonta dans la Lincoln, suivi par son collègue.

Karl Hellmann. Cela faisait bien six ans, non, plutôt sept, à la réflexion huit, qu’elle n’avait plus entendu prononcer ce nom.

Derrière le pare-brise de la Lincoln, les deux agents la regardaient placidement. Ellen s’apprêtait à faire demi-tour vers son propre véhicule lorsque quelque chose attira son attention. Non pas un mouvement, plutôt une sensation, mais dont l’origine émanait très nettement du gros van noir garé à côté de la Lincoln des agents. Derrière les vitres fumées, quelqu’un l’observait. Ellen fixa le flanc sombre du véhicule. Durant un instant, son cœur se mit à battre très fort dans sa poitrine. Elle sentit une main invisible caresser son cerveau, l’envelopper dans une gangue de… désespoir ? Cela perdura quelques secondes, puis la sensation fugace et dérangeante s’évanouit totalement. En un clin d’œil, il ne resta plus rien, à peine l’impression d’avoir rêvé. Ellen secoua la tête, comme au sortir d’un mauvais songe. Elle fit lentement demi-tour et regagna l’autre bout du parking. L’air piquant lui fit du bien et elle avait presque chassé cette mauvaise sensation lorsqu’elle monta dans la Ford.

Elle claqua la portière et soupira.

- Ils travaillent pour Hellmann.

- Hellmann… LE Hellmann ?

- Lui-même.

- Putain !

Karl Hellmann était une sorte de légende dans le monde de la parapsychologie. Enfin, cela remontait principalement à une douzaine d’années, lorsqu’il œuvrait dans le domaine de la recherche psychique au Psychophysical Research Laboratories de Princeton. A cette époque, il avait créé le Dream Lab – le laboratoire des rêves - et mis au point un protocole de privations sensorielles permettant d’induire des états seconds propices à la télépathie. Dénommé Ganzfeld, ce protocole était encore utilisé par les chercheurs en parapsychologie du monde entier. Fort de ses succès, Hellmann avait été sollicité par la Navy et la CIA pour effectuer une expérience de transmission de pensée dont l’un des sujets se trouvait enfermé dans un sous-marin atomique, perdu au milieu de l’océan Atlantique. Personne ne connaissait le résultat de cette expérience militaire et Hellmann disparut de la circulation peu après, happé par l’armée. Ellen savait qu’il avait été placé sur le programme Stargate, car son mari travaillait avec lui. C’était juste avant sa mort.

- Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Lenny en désignant ce que Ellen serrait entre ses mains.

- Un cadeau d’Hellmann.

Tandis que Lenny démarrait la voiture, Ellen ôta ses gants et entreprit de déballer le paquet. Elle déchira le papier kraft, dégageant un vieux carnet de cuir à la couverture usée et tachée par les ans. Ellen laissa le bout de ses doigts flotter sur la peau tannée par le temps.

Lenny lançait la Ford dans la longue descente vers la côte. Tout en conduisant, il jetait de fréquents coups d’œil vers le carnet.

- Qu’est-ce que c’est ?

Ellen l’avait ouvert à la première page. Un titre se détachait à l’encre noire sur le vélin jauni du papier.

- Du latin. Inferno Primus – Enfer Premier.

- Et bien, ça promet !

Ellen effeuilla rapidement l’ouvrage jusqu’à la dernière page. Un post-it avait été glissé au dos de la dernière feuille : « J’espère que ton latin n’est pas trop rouillé. Appelle-moi. Karl ». Suivait son numéro de téléphone.

Ellen ferma les paupières un instant. Le nom d’Hellmann agissait comme un sésame, ouvrant des portes qu’elle avait cru scellées depuis des années. Trop de souvenirs remontaient à la surface de sa mémoire, comme des fantômes tirées des limbes par quelque mauvais sort. Des souvenirs liés à son mari, à la peine qui l’anéantit presque totalement suite à son décès.

Un brutal crissement de pneus la ramena à la réalité ; Lenny lançait la Ford dans les courbes de la descente avec entrain.

- Heu… Lenny, on n’est pas si pressé !

- Si on veut chopper la navette de 17 heures 30, faut pas traîner.

Arrivé au bas du mont Palomar, Lenny engagea la voiture sur la nationale 74. Une heure plus tard, ils arrivèrent dans les faubourgs de Los Angeles.

Ils réussirent à attraper le vol de 17 heures 30 pour la côte Est. Lenny s’endormit aussitôt après le décollage. Ellen, assise dans le siège voisin, regardait le Pacifique offrir le miroir de son immensité incandescente au soleil couchant. Puis le Boeing vira vers l’est, vers la nuit. Les lumières naissantes de la mégapole disparurent en arrière, hors de vue, laissant la place à l’obscurité du désert.

Ellen avait retardé autant qu’elle le pouvait la confrontation avec son passé. Elle savait, elle connaissait trop bien Hellmann pour savoir que le paquet qu’il lui avait fait remettre était une porte vers un autre univers, et que le sien allait voler en éclat.

La phrase fétiche d’Hellmann lui revint en mémoire, tel un flash sarcastique émergeant du passé pour la railler : « S’il y a une seule certitude en ce bas monde, Ellen, c’est que l’on n’échappe pas à son destin ».

Elle ne pouvait plus décemment reculer. Avec un soupir, elle alluma la veilleuse au-dessus de sa tête, extirpa le carnet de son sac et l’ouvrit. Le titre – Inferno Primus – s’inscrivit dans son esprit en lettres de feu. Il était clair qu’il avait été rajouté à la hâte en cours de rédaction. Son lettrage, tracé à la plume d’une façon trop appuyée, renfermait une énergie angoissée qui transparaissait dans chaque trait, chaque courbe, s’incarnait dans les espaces et les liaisons. Elle ferma les yeux un instant, un minuscule instant qui permit à son intuition profonde d’émerger. Mais c’était inutile ; elle savait déjà, depuis l’échange de regard avec l’agent Warren, qu’à la lecture de ce carnet, sa vie ne serait plus jamais pareille.