Titan
Chapitre 44 · - Titan, Titan, est-ce que vous me…
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CHAPITRE 44
- Titan, Titan, est-ce que vous me recevez ? Donald, réponds-moi !
Cole augmenta le volume de la réception. Un fort bruit de parasite leur
envahit les oreilles. - On les a perdus. Merde !
Il coupa la radio d'un geste rageur.
Devant eux, des bancs de brume épars emplissaient l'air de taches laiteuses. Ellen pencha la tête en avant, pour voir à gauche, au-delà de son compagnon, vers l'horizon qui s'embrasait. Ils volaient toujours sous la couche, et durant un bref instant le soleil apparut dans l'étroite bande de ciel entre la mer et les nuages, illuminant l'océan de ses derniers reflets, irisant sa surface plombée d'un voile d'or. Puis les derniers rayons s'éteignirent l'un après l'autre comme des projecteurs de spectacle, plongeant la grande scène de l'Atlantique nord dans une pénombre angoissante. Cole bascula un interrupteur et l'éclairage de bord s'alluma.
- Cette brume, c'est normal ou pas ?
- Je n'en sais rien, mais ça ne va pas nous aider.
D'un geste vif, il alluma les projecteurs extérieurs et deux faisceaux blancs trouèrent l'obscurité, accrochant de temps à autre des écharpes brumeuses qui se ruaient sur le pare-brise comme des spectres fous. C'était la première fois depuis leur départ qu’Ellen se rendait compte de la vitesse, et celle-ci lui parut excessive.
- Je vais descendre au ras de l'eau, il devrait faire plus clair. Le problème, c'est que je ne sais pas à quelle distance on se trouve de l'iceberg.
- On ne peut pas le voir au radar ?
- Y'en a pas.
- Quoi ?!
Cole fit une grimace désabusée.
- Ce n'est pas un hélico équipé pour le vol aux instruments. D’habitude, on ne vole avec que de jour, et encore, quand il fait beau !
Il se força à sourire, mais la tension était palpable jusqu'au fond de son regard. Le jeune homme enjoué de la veille avait complètement disparu ; Ellen pensa que la situation présente n'était pas la seule cause de cette transformation radicale. Cole était bien trop nerveux. Il devait y avoir quelque chose d'autre.
Il imprima un léger mouvement au manche et presque aussitôt les oreilles d’Ellen se bouchèrent. L'appareil descendait rapidement, ce que confirmait la valse des aiguilles de l'altimètre. Lorsqu'il n'indiqua plus que cent pieds, Cole rétablit l'assiette, cassant sa trajectoire. Soudain, un éclair apparut devant eux, sous leurs pieds ; le faisceau des phares rebondissait sur la surface des flots.
- Je vais réduire la vitesse, on ne voit plus assez loin. Faudrait pas qu'on se paie l'iceberg.
*
- Ils doivent être tout près maintenant, je les ai perdus il y a moins d'une
minute.
Ruitchi Kanamura, penché sur son écran radar, suait à grosses gouttes, maculant le verre bombé de son humeur salée.
- Don, la radio ?
- Que dalle !! On les aura plus, c'est cuit !
Moffat arracha son casque et, d'un geste rageur, le jeta sur la table. En croisant le regard de Sandra, il regretta aussitôt son geste, mais il était trop tard. Cachant mal son malaise, la jeune femme prit Matthias par la main et l'entraîna vers le percolateur en lui parlant doucement. Chimo trottait derrière eux.
Deville ne put s'empêcher de les suivre des yeux. Le doute le traversait à nouveau de part en part. Le doute et la culpabilité. La culpabilité et le remords. Il s'obligea à reprendre les arguments qui l'avaient convaincu une première fois. A tout prix, il fallait découper cet iceberg. La couronne brise-glace était prévue pour encaisser des chocs de deux millions de tonnes à une vitesse de deux nœuds. Le monstre qui leur fonçait dessus pesait deux fois plus lourd pour une vitesse DIX fois supérieure. L'énergie étant fonction du carré de la vitesse… Bon Dieu, cela voulait dire une énergie à l'impact CINQUANTE fois supérieure ! Ils allaient être pulvérisés comme par une bombe ! Une impression brûlante lui engourdissait la poitrine, lui paralysait le cœur. Paxton le tira de ses pensées funestes. Il avait repris son observation face au nord et troqué ses jumelles diurnes pour un modèle à amplification de lumière.
- Je ne voudrais pas faire le rabat-joie, mais je crois qu'on va avoir un peu de brouillard les enfants...
*
Ellen aurait entendu ses dents grincer s'il n'y avait eu le vacarme épouvantable du moteur. Les vibrations du rotor lui remontaient le long des jambes, du bassin, de sa colonne vertébrale et éclataient dans sa tête comme un feu d'artifice sonore.
Le petit hélicoptère était maintenant en vol stationnaire, quelques mètres au-dessus des flots. Le souffle du rotor aspirait violemment la brume, la rejetant vers le bas où elle rebondissait sur la mer en une cascade de volutes qui tourbillonnaient sur elles-mêmes. Le résultat était une sorte de bulle plus claire, où la visibilité était assez bonne. Mais au-delà, c'est à dire à une vingtaine de mètres, le brouillard était aussi dense qu'un mur de glace. Cole ralluma la radio et cria d'une voix rendue haut perchée par la tension.
- Donald, est-ce que tu me reçois ? Donald, j'ai besoin d'une distance par rapport au block-type, je n'ai aucune visi, je répète, je n'ai aucune visibilité, à toi
- Est-ce que ce n'est pas dangereux de rester là ?
- On n'a pas le choix.
Il fit une pose, lança encore un message, puis, résigné, coupa la radio.
- Ecoutez, je ne sais pas quelle hauteur fait ce fichu truc. Avec ce
brouillard, on n'y voit pas à plus de vingt mètres. Si je monte trop, on
risque de le rater. Et si on le rate... il pulvérise la plate-forme.
Tout en parlant, il ne quittait pas du regard la muraille opaque devant eux. Son visage était baigné de sueur, son oeil droit papillotait comme un sémaphore sous les gouttes qui submergeaient ses sourcils, mais ses mains ne quittaient pas les commandes. Elles ne tremblaient pas non plus. Droit devant, les phares taillaient deux étroites bandes de lumière, trop vite stoppée par le brouillard. L'iceberg, poussé par une courant de vingt nœuds, avançait à pratiquement quarante kilomètres-heure. Un vitesse bien trop élevée pour réagir efficacement sur une si courte distance. Quarante kilomètres-heure ; dix mètres à la seconde. Dans le meilleur des cas, il aurait moins de deux secondes pour éviter la collision. Bien trop court, se dit-il. Cole réfléchissait. Le choix cornélien lui creusait deux profondes rides dans le front. Ellen pouvait voir la tension qui le dévorait aussi sûrement qu'une traînée d'acide. Il serra les dents un peu plus encore. Les muscles de ses mâchoires saillaient comme s'ils allaient éclater. Le balai incessant de ses yeux entre les instruments et le mur blanchâtre en face d'eux achevait de lui donner l'air d'un fou.
- Je vais monter à trente pieds... ça devrait aller.
D'une pression imperceptible sur le manche du cyclique, il imprima un faible mouvement ascendant à l'appareil. Aussitôt, l'océan disparut sous leurs pieds, aspiré par le néant. L'aiguille de l'altimètre grimpa doucement, pour se stabiliser en face du chiffre trente. L'attente recommença, peut-être encore plus pénible du fait, que cette fois, il n'y avait même plus la faible référence de la mer pour les raccrocher au réel.
*
Dans le central, la tension était si épaisse qu'on aurait presque pu la toucher. Les cinq occupants de la pièce étaient murés dans un silence profond, évitant leur propres regards comme s'ils étaient porteurs de quelque mal contagieux. Seul le PLING PLING entêtant du sonar troublait cette ambiance monastique.
La pièce était plongée dans une obscurité presque totale, pour ne pas interférer avec la nuit noire, à l'extérieure, et préserver la vision nocturne de Paxton. L’ingénieur sécurité ne quittait plus ses jumelle à amplification de lumière, mais la visibilité avait notablement baissé avec la tombée du jour et la brume qui montait maintenant par large bande de la mer. De toute façon, la distance radar donnait l'iceberg à encore quatorze nautiques - vingt cinq kilomètres - soit nettement hors de portée visuelle. Il abaissa ses JVN, massant les yeux rougis. Puis risqua ensuite un regard en arrière. Ses compagnons semblaient statufiés. C'était comme si le poids de plusieurs siècles leur était brutalement tombé dessus, les figeant dans leur position pour l'éternité. Kanamura semblait en apathie devant son radar. Sa voix mécanique qui annonçait la distance diminuant régulièrement, évoquait un robot, une machine sans esprit, sans cœur ni âme. Moffat fixait sa radio comme s'il allait en sortir la voix de Dieu en personne. Deville, assis à la console centrale, jouait avec sa tasse de café. Il la remuait doucement dans un sens, puis dans l'autre, cherchant quelque chose, peut-être à déchiffrer dans le noir breuvage le réconfort de quelque oracle mystérieux.
Seul Mc Pherson ne paraissait pas affecté. Il semblait détaché, comme en dehors de toute réalité, hors du temps et de l'espace de la situation. Paxton se demanda bien pourquoi. Comment faisait-il ? La plupart des gens sont terrifiés devant la mort. L'idée même d'une fin physique leur est épouvantable. D'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement? Comment les enfants d'une société ayant déifié la matière pourraient-ils ne pas être démunis devant le Grand Néant, l'anéantissement de l'esprit et du corps jusqu'à la dernière cellule ?
Mc Pherson survolait la situation comme un sage oriental. Il rencontra son regard calme, paisible, et, curieusement, n'en ressentit aucun réconfort. Bien au contraire.
Il chercha ensuite Matthias, mit plusieurs secondes à s'apercevoir que la paire de chaussures qui dépassaient de derrière un coin de la console centrale était la sienne, et dut faire trois pas de côté pour le voir en entier.
Le jeune garçon, assis par terre, caressait son chien avec délicatesse. Lui aussi paraissait détaché de tout. Mais sûrement pas pour les mêmes raisons.
Bien que père, Paxton n'était pas expert en psychologie enfantine. Toutefois, il savait au moins une chose. Le cerveau d'un enfant avait une capacité extraordinaire, celle de pouvoir lui faire surmonter une terrible épreuve en minimisant les dommages. Après tout, ce n'était qu'une compensation, une adaptation naturelle pour des êtres, dont le physique et l'intellect, pas encore assez développés pour affronter seul les tourments d'un monde parfois cruel, les défavorisaient. Comme les fusibles d'un circuit électrique qui sautent sous l'effet d’une surtension.
A côté du regard de son jeune maître, celui du petit chien paraissait respirer la vivacité, et l'intelligence. Matthias s’était déconnecté, et au vu des évènements, il se dit que c'était sûrement préférable.