Titan
Chapitre 7 · Samedi 21 Décembre, Princeton, New Jersey…
Les yeux perdus dans la nuit, Ellen Menken se tenait devant l’une des hautes fenêtres à guillotine de son vaste appartement. Dehors, de gros flocons tombaient doucement dans la lumière diffuse des lampadaires, virevoltant au gré des courants d’air qui fouettaient les trottoirs de Jefferson street. Mais Ellen ne les voyait pas. Son esprit survolté était trop occupé à tenter de digérer ce qui s’était passé ces dernières heures. Et les implications que cela entraînait.
Derrière elle, une bûche craqua dans la cheminée, propulsant une gerbe d’étincelle qui s’évanouit comme un fantôme dans la pénombre du salon.
Posé sur une table basse en acajou près de la cheminée, le vieux carnet relié de cuir semblait animé d’une vie propre dans la lumière tremblotante des flammes. Il était comme une écorce, renfermant en ses pages jaunies, calligraphiées par une main tremblante, le plus terrifiant des récits.
Ellen ferma les yeux.
Inferno Primus.
Enfer premier. C’était bien l’Enfer qu’avaient connu ces malheureux moines, isolés dans ce monastère perdu en plein désert.
Qu’avaient-ils rencontré là-bas ?
Comme tout scientifique, avant même d’envisager l’idée d’une quelconque intervention mystique, elle cherchait en premier lieu une explication logique. Il y en avait peut-être une. Ténue, certes, mais possible. Elle se raccrochait à cette idée comme un naufragé à une bouée. Car s’il devait s’avérer qu’aucune rationalité n’intervenait dans ce récit, cela voudrait dire que le Diable existe. Et Ellen, qui n’était pas croyante, pas au sens religieux du terme, n’était pas prête à envisager une telle éventualité.
Dehors, les tourbillons de neige redoublèrent d’intensité, tombant en rangs serrés, engloutissant la rue, les trottoirs et les voitures garées dans une ouate cotonneuse. Une camionnette passa doucement, son conducteur tentant de garder le contrôle de son véhicule malgré la chaussée glissante. Son échappement créait un nuage de vapeur qui s’épanchait dans la froideur nocturne tel un djinn facétieux, un esprit surgi du passé, peut-être celui d’Hellmann, venu la narguer après toutes ces années.
Ces années qu’il lui avait fallues pour se reconstruire.
Ellen frissonna, secoua la tête comme pour chasser ses idées noires. Elle se détourna de la fenêtre et avec des gestes mécaniques, s’approcha de l’âtre dans lequel elle remit une bûche.
La vigueur renouvelée des flammes éclaira le carnet posé devant elle, sur la table basse. Elle le saisit, laissa un instant courir ses doigts délicats sur le cuir usé de la couverture. Elle poussa un soupir et releva la tête. Son regard erra dans la pièce. Autour d’elle, les ombres lui parurent épaisses. La chaude intimité de son appartement cossu s’était évaporée, laissant place à un malaise lui enserrant les tripes tandis que ses certitudes vacillaient comme les flammes dans la cheminée.
Ses yeux se posèrent sur le téléphone, trônant sur une desserte en bois précieux, près de la porte à double battant. L’appareil semblait la narguer, la défier de l’utiliser, d’appeler Hellmann et d’en finir avec ses interrogations. Elle en brûlait d’envie, mais redoutait les révélations que ne manquerait pas de lui faire son ancien mentor, elle en était certaine, et qui remettraient probablement en question tout son travail universitaire.
Etait-elle prête à jeter au panier des années de recherches ? Quelle saveur auraient ses travaux lorsqu’elle connaîtrait les avancées d’Hellmann ? L’armée disposait des meilleurs outils de recherche, des meilleurs cerveaux, appâtés par des crédits pratiquement illimités. Il était évident que les recherches militaires de son ancien mentor étaient à des années lumières des siennes. Le fait même d’avoir découvert ce carnet le prouvait. Ellen était l’une des chercheuses les plus à la pointe de la recherche parapsychologique mondiale, et n’avait jamais été en possession d’un document d’une telle qualité.
S’il s’avérait qu’il était authentique, bien entendu, mais de cela, elle ne doutait pas.
Ce qui engendrait un problème à la fois simple et cruel : tout ce que lui révèlerait Hellmann serait sous le sceau du secret militaire ; elle ne pourrait en faire mention nulle part, ni même l’utiliser pour ses propres travaux.
Mais elle saurait. Elle saurait que la parapsychologie avait fait un incroyable bond en avant, dont elle ne profiterait pas, tandis qu’elle resterait confinée dans ses recherches dont la finalité lui apparaîtrait insignifiante.
Peut-être qu’en jouant finement, pourrait-elle donner une nouvelle et discrète orientation à son travail, sans révéler quoi que ce soit risquant de l’amener devant un tribunal. Mais, de toute manière, le manque d’argent la laisserait loin derrière.
Peut-être valait-il mieux ne rien savoir ?
Foutaise, ma Vieille, et tu le sais très bien, pensa-t-elle.
Il y avait bien entendu une autre solution – éminemment détestable - mais qu’elle ne pouvait rejeter : travailler pour l’armée. Elle n’était pas dupe ; si Hellmann la faisait surveiller, l’avait contactée en lui offrant à lire le carnet, ce n’était pas par bonté d’âme. Il aurait une proposition à lui faire.
Aurait-elle la force de la rejeter ?
Elle avait toujours détesté les militaires, leur goût immodéré du secret, leurs buts inavouables.
Vendrait-elle son âme au Diable ?
Elle espérait bien que non, mais, en son for intérieur, elle n’en était pas aussi sûre.
Ellen fixa le téléphone une nouvelle fois ; elle ne pourrait pas reculer éternellement la confrontation. A quoi bon tergiverser ? Elle se leva et se dirigea d’un pas décidé vers le téléphone lorsqu’un cri déchira le silence.
Ellen se précipita hors du salon, courut dans le couloir et ouvrit à la volée la porte de la chambre de son fils.
Dressé dans son lit, Matthias tremblait de tous ses membres, son délicat visage reflétant l’empreinte de son cauchemar récurrent.