Titan
Chapitre 46 · Dans l'obscurité du Central, la luminosité du…
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CHAPITRE 46
Dans l'obscurité du Central, la luminosité du large moniteur vidéo de situation éblouissait sept paires d'yeux. Huit avec celle du chien. Paxton, assis devant la console, était au centre du demi-cercle de ses compagnons. Tous fixaient l'écran avec attention. Une vue en coupe schématisée de la plate-forme venait de remplacer la situation générale des systèmes de contrôle. Le chef de la sécurité pianota rapidement, puis enfonça une dernière touche en annonçant d'une voix grave.
- Plan B !
Une image de l'embase vint se substituer à la vue précédente.
- Bien. Voilà ce qui nous intéresse : les colonnes de soutien.
L'écran montrait les trois cylindres qui pénétraient dans le volume de l'embase. Il cliqua encore une fois, focalisant le programme sur un seul des piliers, puis reprit.
- Vous savez tous que ces colonnes plongent directement jusqu'au fond, à cent mètres de profondeur. Au milieu de chacune, il y a deux choses : un tube de trois mètres de diamètre - le puits de visite - et juste à côté, le cylindre des ballasts, de vingt mètres de diamètre, pour l'instant rempli d'eau de mer. C'est grâce à ces ballasts que la plate-forme est solidement ancrée sur le fond du plateau continental. Il contiennent chacun cent vingt mille tonnes d'eau de mer, soit, à eux trois, le poids de quatre porte-avions nucléaires géants, ce qui fait, vous en conviendrez, un joli contre-poids. Ces ballasts peuvent bien sûr être vidés, la plate-forme peut alors flotter, et être déplacée. Elle est arrivée jusqu'ici de cette façon, tirée par quatre remorqueurs de haute mer prêtés par la Navy.
- Voilà l'idée : trente secondes avant l'impact avec l'iceberg, nous allons rétablir la flottabilité de la plate-forme, de façon à la décoller du plateau continental, ce qui permettra, dans le cas où Cole et le docteur Menken ne parviennent pas à découper suffisamment l'iceberg, d'amortir le choc.
Il fit un rapide panoramique. La gravité des visages lui assura de l'attention de son auditoire. Même celle de Chimo lui semblait acquise. Le petit chien penchait la tête sur le côté, dans une expression à la fois concentrée et impatiente. Paxton continua.
- Le principe de fonctionnement des ballasts est très simple : un piston, actionné par du C02 sous pression, chasse l'eau, qui s'évacue par un énorme sas situé ici, tout en haut, pratiquement au niveau de la surface de l'océan. Exactement comme une seringue géante. Le C02 comprimé est fourni par six réservoirs haute pression, situés dans le puits d'exploitation (il désignait l'espace gigantesque qui emplissait tout le volume interne de l'embase, à l'exclusion des ballasts et puits de visite).
Paxton frappa quelques touches et une animation apparut à l'écran, montrant les trois pistons qui évacuaient l'eau à une cadence régulière.
- Pour déclencher la séquence, il faut faire trois choses : ouvrir une armoire avec une clé spéciale, entrer le code prévu sur le clavier disposé dans la boite de commande, et appuyer sur un bouton.
- Pourquoi autant de manipulations? demanda Sandra.
- C'est en relation directe avec la situation géographique du bouton.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Kanamura le fixait soudain d'un air étrange. Dernier arrivé dans l’équipage réduit de la phase expérimentale et immédiatement submergé par l'ampleur de sa tâche, il n'avait eu ni le temps ni l’envie d’approfondir les données technique de Titan. Il n'était d'ailleurs pas payé pour ça. A cet instant, il regretta son manque de curiosité.
- J’y viens Ruitchi, laisse-moi terminer... Le bouton commande un relais électrique qui déclenche une série de trois actions. Premièrement, l'ouverture de la porte du sas d'évacuation, situé ici, tout en haut du cylindre des ballasts. Deuxièmement, l'ouverture de l’électrovanne d'admission du gaz comprimé et le remplissage de la chambre de pression, située sous le piston. Lorsque la pression y atteint la valeur fatidique de cent atmosphères- cent kilogrammes par centimètre-carré - on passe à la troisième phase : le piston est libéré mécaniquement et évacue les cent vingt mille mètres cubes de flotte en moins d'une minute... On a juste un petit problème. Le bouton de commande est situé là.
Il posa son index directement sur l’écran.
L'ingénieur météo changea de couleur.
- Quoi ?! Au fond du puits de visite ?
- Ouais...
- Qui est le tordu qui a eu cette idée de chiotte ?
- C’est moi.
- Ah merde, t’es dingue ou quoi ?! s’étrangla Kanamura.
- Pas du tout, c'est juste une question de sécurité. La pire chose qui puisse arriver à une plate-forme pétrolière en exploitation, à part l'incendie généralisé, c’est qu’elle bouge sur son embase sans prévenir. Ici, sur Titan, nous avons trois commandes manuelles complètement séparées, dans des endroits difficiles d'accès. Il n'y a donc aucun risque qu’un problème informatique quelconque, ou bien qu’un petit plaisantin payé par la concurrence, vienne foutre le bordel. Cela répond-il à vos questions ?
Personne n’ouvrit la bouche et Paxton poursuivit.
- Bien, je vous propose donc la chose suivante : Sandra, tu descendras dans le puits numéro un. C’est le seul qui communique avec le puits d’exploitation, ici, au centre. Tu pourras remonter ensuite avec l'ascenseur. Honneur aux dames. Ruitchi et moi, on s'occupera des deux autres.
A l'évocation de son nom, Kanamura blêmit encore un peu plus. Il n’osa pas protester, se contentant de regarder fixement devant lui. Paxton vit des gouttes de sueur apparaître comme par enchantement sur son front.
- Quatre vingt dix secondes avant l'impact, nous actionnerons les commandes...
- John, vous n'aurez jamais le temps de remonter avant le choc ! coupa Moffat. Et Si l'enceinte extérieure cède...
- Si l'enceinte extérieure cède, ce sera la fin des problèmes pour tout le monde. Paxton regarda ses amis tour à tour. Nous n’avons pas d'autre solution : les commandes sont situées au fond des puits. De plus, nous attendrons, avant de remonter, que les ballasts soient vidés. Pourquoi ? parce qu'il faudra IMPERATIVEMENT les refermer. Pour la très bonne raison que les pistons ne sont pas parfaitement étanches à la pression du gaz, et que leur poids les fera redescendre au bout d'un certain temps. Si les sas ne sont pas refermés, les ballasts se rempliront et la plate-forme s'enfoncera. Nous sommes juste en bordure du plateau continental, à moins de quatre cents mètres de la fosse de Drake. Le courant nous poussera au-dessus des grands fonds en moins d'une minute. Dans tous les cas, nous n'aurons pas le temps de reposer la plate-forme sur le plateau. Autrement dit, ou on flotte, ou on se paie une descente de six mille mètres.
Kanamura ouvrit la bouche et une voix brisée en sortit péniblement.
- Pourquoi est-ce qu'on ne fait pas tout ce cirque plus tôt ? Parce que quitte à crever, je préfère encore que ce soit à l'air libre.
Deville se pencha vers le jeune homme, posant doucement une main sur son épaule.
- Si on libère la plate-forme trop tôt, ils vont le voir avec leur satellite géostationnaire. Et Dieu seul sait ce qu'ils sont capables de faire. Accélérer l'iceberg, nous faire partir à sa rencontre ou je ne sais quoi encore. Avec moins d'une minute de délai, on les prendra de cours.
- D’autres questions ? scanda Paxton. Alors au boulot !
*
Le fond du puits de visite numéro deux était sombre, humide et silencieux. Kanamura pouvait presque sentir physiquement la pression des milliers de tonnes d'eau qui enserrait le trop mince tube de béton comme dans un étau. Malgré la température glaciale, il transpirait abondamment, et ses mains maculées de sueur, qu’agitait un tremblement nerveux - ce qui n’arrangeait rien -, lâchèrent sa lampe torche qui tomba sur le sol bétonné avec un bruit mat.
- Merde !
Le son de sa propre voix le surprit. Le volume particulier de l'endroit renvoyait un écho étrange, à la fois étouffé et amplifié. Il ramassa la lampe, dut s'y reprendre à plusieurs fois pour ouvrir le boîtier de contrôle, qu'il inspecta minutieusement, avant d'appuyer sur le bouton de l'intercom.
- Ici Ruitchi, je suis en place !
La réponse rassurante de Paxton sembla provenir de très loin, comme d'un autre monde. C'est à cet instant qu’il prit conscience de son isolement total, hors du monde ; un isolement à cent mètres sous la surface des flots, que lui seul pourrait rompre, grâce à un seul moyen : une échelle métallique de cent mètres de haut. Cet enchaînement de pensée l'amena à un autre constat, aussi peu réjouissant que les autres : en cas de problème, il ne devrait compter que sur lui-même.
*
Le tintement âpre du sonar résonnait dans le central en une litanie entêtante, s'enfonçant dans les crânes comme une vrille dans un morceau de bois. Pourtant, Deville n'y prenait pas garde. Toute son attention était focalisée sur ce qu'il voyait à l'extérieur de la baie vitrée nord. Ou plutôt, ce qu'il essayait de voir... non, ce qu'il s'attendait à voir. Matthias était à côté de lui, le nez collé à la vitre blindée, tentant de percer lui aussi l'obscurité profonde de la nuit polaire.
La voix de Moffat couvrit un instant le bruit du sonar.
- Distance trois nautiques, impact dans huit minutes... Tu vois quelque chose ?
- Le banc de brouillard se rapproche. Je pense qu'il est juste derrière.
Dans ses JVN, une énorme vague brumeuse venait d'apparaître, glissant rapidement à la surface de la mer, étalant silencieusement ses méandres cotonneux comme un fantôme rapide et furtif.
- Appelle-les encore, tu veux !