Titan
Chapitre 54 · Moffat bandait la tête de Sandra avec…
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CHAPITRE 54
Moffat bandait la tête de Sandra avec un rouleau de gaze qu'il avait trouvé dans la trousse de premier secours du Central. Elle souffrait d'une légère commotion et d'une amnésie passagère. Ce qui s'était passé ne faisait pourtant aucun doute : Kanamura l’avait frappé avec une chaise et s'était enfui en emmenant Matthias.
Quel connard ! se dit Moffat. Le problème, c'était qu'il avait pris le revolver de Mc Pherson que Paxton avait laissé à la jeune femme.
Quelques mètres derrière eux, le chef de la sécurité serrait convulsivement les poings devant la cage des ascenseurs. D'après les indicateurs de niveaux, les deux ascenseurs étaient maintenant arrivés au niveau zéro, c'est à dire sur l'embase. Il pria silencieusement pour que le météorologue ne pense pas à en bloquer les portes, auquel cas, le temps qu'il descende à pieds les dix étages, il aurait pris une avance considérable.
Poussant un soupir de soulagement, il vit les chiffres lumineux s'éteindre. Les ascenseurs remontaient. Avec un peu de chance, il pourrait les rattraper avant qu'ils ne prennent le monte-charge pour descendre dans le puits d'exploitation. Il n'aurait su dire pourquoi, mais il était sûr que telle était la destination de Ruitchi.
Paxton imaginait parfaitement quel était son plan : se servir du gamin comme appât pour attirer le chien. Et le tuer. Le problème était l'état émotionnel du jeune eurasien. Il avait depuis longtemps franchi les limites de la raison ordinaire. Après tout, comment l’en blâmer ? Les dernières heures n'étaient-elles pas elles-mêmes au-delà de la raison ? La réalité avait glissé vers un abîme insondable, une porte s'était ouverte sur un autre plan d'existence, un univers qui n'appartenait plus à celui qu'il connaissait, géré par d'autres règles, d'autres lois. Brutales. Mortelles. Il y avait pourtant une constante entre le monde tel qu'il le connaissait et le cauchemar dans lequel il se débattait en ce moment : la violence.
Comme en écho à ses funestes pensées, Paxton posa le regard sur l'armoire sécurité. Elle était ouverte. Et la hache manquait.
*
Avec un chuintement discret, les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur la nuit. Kanamura cligna des yeux, cherchant à percer l'obscurité qui le prenait à la gorge comme les griffes d'un rapace. Le visage luisant de sueur, les cheveux en bataille, le regard halluciné, il offrait l'image clinique de l'hystérie dangereuse. Il fit quelques pas sur l'embase, tenant Matthias par le bras, serrant de son autre main le manche de la lourde hache comme un naufragé une bouée de sauvetage. Il mit plusieurs secondes à repérer ce qu'il cherchait : les portes du monte-charge. Avec un grognement de bête traquée, il se mit en route, tirant brutalement le jeune garçon derrière lui.
*
Paxton déboula sur l'embase juste à temps pour voir les portes du monte-charge, cinquante mètres devant lui, se refermer. Il sprinta mais arriva trop tard. Avec un hurlement de dépit, il frappa les grilles de fer qui défendaient l'entrée du puits d'exploitation. Les chiffres lumineux de l'indicateur de niveau affichaient la descente. Avec un geste rageur, il pressa le bouton de rappel.
*
Niveau zéro. Les grilles coulissèrent dans leur rail, serviles sésames d'acier qui libérèrent l'homme et l'enfant de la prison grillagée du monte-charge, les précipitant sur le sol du gigantesque silo de béton.
Indifférent au décor qui l'entourait, l’eurasien tira Matthias en avant, sans ménagement. Puis il posa le pied sur quelque chose de mou. Cela couina. Il fit un bond en hurlant de frayeur.
La balle.
Il se pencha et la saisit délicatement entre le pouce et l'index - comme si elle était porteur d'un mal contagieux - et l'examina minutieusement. Un tic nerveux agita ses paupières, prélude à un rictus haineux qui déforma soudain ses traits.
- Tu veux jouer, c'est ça ! Tu veux jouer, hein, saloperie ! hurla-t-il d'une voix hystérique.
D'un geste rageur, il lança la balle au loin. Puis, raffermissant sa prise sur le bras du garçon, il reprît son lent déplacement, le regard aux aguets.
Ils longèrent la paroi du puits, sur laquelle rampaient, tels d'énormes boas d'aluminium, de grosses canalisations. Le sol était jonché de matériel de forage, d'outils acérés dont la seule fonction semblait être de découper, percer, déchirer. Kanamura fit crisser la hache sur un tuyau qui sortait du sol comme un arbre mort, puis la fit tinter sur le fermoir d'acier d'une caisse, propulsant un écho cristallin dans l'éther confiné du puits. Le son rebondit sur les murs concaves, revint les frapper avec une force décuplée, comme pour mieux leur asséner leur état de prisonniers. Prisonniers d'un univers de métal froid, soumis à des forces incommensurables, toutes liguées pour les écraser.
Un chariot de manutention leur barra le passage. Kanamura baissa la tête pour éviter les élévateurs bloqués en position haute et dont les branches acérées saillaient, telles les incisives géantes de quelque monstre métallique.
Le matériel n'était pas uniformément réparti à la surface du sol. Des empilements de caisses succédaient à des espaces plus dégagés, entre lesquels on avait toutefois laissé des passages, des couloirs afin de permettre la circulation des chariots élévateurs. Les ampoules murales ne dispensaient pas toujours assez de lumière pour atteindre le fond de ces canyons miniatures. De vastes zones d'ombre les recouvraient alors comme un linceul.
La balle de Chimo reposait au milieu de l'une d'entres elles. Malgré la pénombre, la petite sphère de caoutchouc semblait luire d'une intensité écarlate, comme une lanterne funeste annonciatrice des événements à venir.
Kanamura et Matthias apparurent dans l'enfilade de l'allée, à dix mètres de là.
- Amène-toi Chimo ! C'est l'heure d'être un bon chien ! s’écria Kanamura.
Puis il jeta Matthias au sol, l'immobilisant d'un pied. Il agrippa la cognée à deux mains, posant le tranchant de la lame par terre, à côté du visage de l’enfant.
Matthias, tétanisé, était incapable de faire le moindre geste. Il rencontra le regard fou du météorologue. Ce qu'il y lut acheva de le terroriser.
D'étroites passerelles en treillis métallique épousaient les parois du puits d'exploitation sur toute sa surface interne. Elles s'élevaient à intervalles réguliers de trois mètres, du sol au plafond, sur cent mètres de haut. On les avaient construites pour permettre l'inspection de l'immense mur circulaire coulé d'une seule pièce, qui nécessitait un examen minutieux destiné à déceler d'éventuelles fissures dans le béton armé, soumis à rude épreuve par la pression et la température de l'océan.
Chimo se tenait sur la plus basse des passerelles, à trois mètres du sol, dans un recoin d'ombre. Il fixait intensément le météorologue de ses yeux clairs, les babines retroussées sur un grognement muet.
Il regarda la balle. Celle-ci se mit à frétiller, d'abord imperceptiblement, puis de plus en plus intensément, comme un petit pois sur une poêle à frire chauffée à blanc.
Matthias était figé de terreur. L'eurasien avait levé son arme au-dessus de sa tête, s'apprêtant à frapper. Le visage déformé par un rictus démoniaque, Kanamura hurla de rage.
La balle roulait entre les caisses, de plus en plus vite, accélérant comme un avion sur une piste de décollage. Elle quitta le sol, fonçant droit sur le météorologue. Ce dernier la vit à peine arriver. Elle le frappa violemment en plein visage, lui arrachant un cri. Le jeune eurasien tituba, hébété.
Chimo avança en pleine lumière, montrant les dents, grognant, aboyant furieusement en direction du météorologue.
Kanamura laissa la hache glisser au sol. Il saisit le revolver passé à sa ceinture, visa le chien et tira.
La première balle écorcha le mur plus d'un mètre au-dessus du jeune animal. Le deuxième projectile fut plus ajusté, arrachant une gerbe d'étincelles entre les pattes avant du chien.
Chimo détala, replongeant dans l'ombre.
Kanamura fit quelques pas en avant, l'arme à bout de bras, fouillant la pénombre de son regard halluciné. Une voix puissante le figea sur place.
- Ruitchi, arrête !
Il se retourna, le bras tendu, menaçant. Paxton sortait du monte-charge, vingt mètres devant lui. Kanamura visa et pressa la détente. L'arme tressauta dans sa main, envoyant un écho assourdissant rebondir sur les murs.
Paxton plongea juste à temps. La balle fracassa une lampe murale derrière lui.
La folie meurtrière rongeait maintenant Kanamura comme une gangrène. L'appel du sang sonnait dans sa tête tel un chant de guerre, un battement de tambour envoûtant réclamant son dû de violence et de meurtre. Il revint vers Matthias, toujours à terre et braqua son arme sur sa tête. Au moment où il allait appuyer sur la détente, Chimo surgit de l'ombre comme une fusée, bondit et planta ses dents dans le bras de l'eurasien, déviant le tir. Le coup de feu claqua, le projectile percuta la petite balle rouge, tombée au sol juste à côté de la tête de Matthias. La sphère de caoutchouc explosa.
Une odeur de cordite emplit brutalement les narines du jeune garçon. Comme dans un rêve, il vit le revolver arraché des mains de Kanamura voler dans les airs. Chimo, emporté par son élan, alla atterrir quelques mètres plus loin. Le petit chien se remit sur ses pattes et fonça à nouveau sur le météorologue. Celui-ci l'accueillit à coup de pied, envoyant l'animal bouler au sol avec un jappement de douleur. Infatigable, Chimo revint à la charge. Kanamura ramassa la hache et cueillit le jeune chien en pleine tête d'un violent coup de manche. Celui-ci s'écrasa au sol sans un cri et ne bougea plus. L’eurasien se rua sur lui. Avec horreur, Matthias le vit lever haut son arme. Il hurla. La hache plongea vers le chien, s'arrêtant net dans un écœurant bruit mat. Le corps de Chimo tressauta quelques secondes, puis s'immobilisa.
Matthias s'était redressé. Des larmes roulaient sur ses joues, inondant complètement son visage rongé d'horreur et de douleur tandis qu’il contemplait son chien agonisant. Puis, quelque chose se modifia en lui, au plus profond de son esprit. Une transmutation des émotions. Lentement, comme un filet de sang s’épanchant dans un verre d’eau, teintant peu à peu le liquide en rouge, la peine fit place à la colère. Une colère sourde et profonde. Insatiable et puissante. Terriblement puissante. Comme une vague gigantesque qui enflait exponentiellement à chaque seconde. Sous l’afflux de cette énergie incommensurable, ses barrages mentaux cédèrent les uns après les autres. Des connections neuronales se firent. Nouvelles. Inédites. L’activité électrochimique de son cerveau augmenta dans une proportion ahurissante. Matthias n’en fut pas réellement conscient, trop aveuglé par ses émotions. Il serrait les poings convulsivement, les yeux brûlants fixés sur la nuque de Kanamura, quelques mètres devant lui.
Comme si on l'avait frappé par derrière, ce dernier se retourna, une expression d'hébétude complète sur le visage. Il porta une main à son nez, la retirant rouge, pleine de sang.
Il leva les yeux, et recula. Face à lui, un cauchemar prenait forme. L'espace environnant la frêle silhouette de l'enfant subissait une sorte de distorsion, comme si l'air se transmutait en élément d'une densité différente, plus épaisse. Kanamura sentit ses cheveux se dresser sur sa tête sous l'effet d'un champ électrostatique intense. L'air crépita. Il vit des raies de lumière converger vers la silhouette. Toute l'énergie électrique disparut. L'intensité lumineuse ambiante baissa. Les ampoules frémirent dans un ensemble parfait, puis s'éteignirent.
Dans l'obscurité maintenant complète, deux yeux de braise le fixaient avec une intensité qui chavira sa raison comme une tempête un fétu de paille. Matthias... n'était plus Matthias. Ses yeux étaient devenus deux étoiles ardentes, deux soleils pulsant l'énergie à un rythme hallucinant. Dans le même temps, il prit conscience d'une vibration, non, plutôt un son, à la limite de l'audition humaine, qui semblait entrer en résonance avec chaque cellule de son corps. Un long cri désarticulé qui le fit frémir jusqu'au plus profond de son être. Ensuite, tout alla très vite ; l'apparition sembla grandir, se gonfler comme sous l'effet d'une explosion interne. Kanamura sentit une force prodigieuse le soulever du sol, le catapulter dans les airs et le propulser en arrière comme s'il était soudainement remorqué par un réacteur d'avion. Une douleur fulgurante figea net son envol.
La lumière revint quelques secondes plus tard. La première chose qu'il vit fût ce qui sortait de sa cage thoracique. Il mit quelques secondes à reconnaître l'une des branches acérées d'un élévateur, maculée de rouge. Ses pieds raclèrent convulsivement le sol, comme un pantin désarticulé. Un flot de sang s'échappa de sa bouche quand il voulut crier. Il mourrut en quelques instants.
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