Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 35 sur 77

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Titan

Chapitre 30 · - Elle fait quelle taille à ton…

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CHAPITRE 30

 

- Elle fait quelle taille à ton avis ? demanda Deville.

Ils étaient tous agglutinés derrière les vitres de la face nord, les yeux perdus dans les ténèbres, le cœur cognant furieusement. La peur s’insinuait à présent comme un poison dans les esprits tandis que le grondement de fin du monde de l’ouragan enflait crescendo.

- Difficile à dire. Quarante, peut-être cinquante mètres. Elle est poussée par la face interne de l’œil, ce qui veut dire qu’elle nous arrive dessus à quarante kilomètres-heure.

Deville ne répondit pas, trop occupé à calculer l’énergie d’un tel monstre.

Comme toutes les nouvelles constructions maritimes, Titan était prévue pour encaisser des vagues géantes de trente mètres de haut. Ces spécifications draconiennes étaient dues à la récente prise en compte d’un phénomène qui n’avait jusqu’alors pas été mieux considéré que le serpent de mer ; les vagues géantes n’étaient qu’un mythe hantant les soirées bien arrosées des pubs de marins. Mais le 1er Janvier 1995, une vague de vingt six mètres de haut frappa une plate-forme pétrolière au large de la Norvège. Un mois plus tard, ce fut le paquebot de croisière Queen Elisabeth 2 qui fut touché par une vague de vingt neuf mètres. Une étude fut lancée, et, grâce aux relevés satellites, la réalité du phénomène s’imposa et les architectes navals inclurent ces nouvelles données dans leurs équations. Titan était surdimensionnée dans bien des domaines. Ce n’était donc pas la taille supérieure à la moyenne qui inquiétait Deville, mais la vitesse. Une vague géante ne dépasse jamais vingt kilomètres-heure. Or, celle qui leur fonçait dessus se déplaçait deux fois plus vite.

- On va vers de sérieux ennuis, trancha Paxton en abaissant ses jumelles.

- Tout le monde en combinaison de survie, dépêchez-vous ! gronda Deville.

Sandra et Cole se ruèrent vers les armoires encadrant les ascenseurs et firent la distribution. Moffat aida la psychologue et son fils à passer les inconfortables tenues étanches avant d’enfiler la sienne.

Deville referma la fermeture éclair de sa combinaison orange sans quitter des yeux l’extérieur. La vague géante était maintenant parfaitement visible à l’œil nu. Elle emplissait tout l’horizon, au nord, formant une zone plus sombre sous la masse nuageuse du typhon.

- Bien, écoutez-moi, tout le monde, lança-t-il d’une voix forte. Je pense que la plate-forme est assez solide pour encaisser cette vague. Cependant…

Il observait chacun tour à tour d’un air grave mais calme, tentant d’adoucir la teneur de ses paroles par l’assurance de son regard.

- Nous allons subir un choc énorme, qui va probablement déplacer Titan de plusieurs mètres, peut-être la faire basculer de quelques degrés sur son socle. Je vous demanderais donc de vous accrocher à quelque chose de solide et de tenir bon. Il n’y a rien d’autre à faire.

- La vague ne peut-elle pas coucher la plate-forme ? s’enquit Mc Pherson.

- Non, Titan pèse un million de tonnes et son assise sur le plateau continental fait cinq mille mètres-carrés ; elle ne se couchera pas, mais…

- Mais ?

- On ne peut pas exclure totalement que la partie émergée soit désolidarisée de l’embase.

- Vous voulez dire que les trois piliers de soutènement pourraient casser ?

- Je ne le crois pas, mais il faut néanmoins envisager le pire.

- Et dans ce cas-là, vous nous suggérez quoi au juste ? poursuivit Mc Pherson.

- De prier monsieur Mc Pherson, c’est tout ce qu’il nous restera.

Le grondement du typhon emplissait l’air de vibrations sourdes. Chacun fixait avec une horreur grandissante la monstruosité liquide qui, poussée par la masse furieuse des nuages noirs, grossissait un peu plus à chaque seconde. Le Central dépassait de vingt mètres le sommet de la vague, cependant, on avait l’impression très nette qu’elle allait submerger totalement la plate-forme. Titan avait perdu tout gigantisme face à cette énormité.

Ellen dû se faire violence pour s’arracher à sa contemplation et entraîner son fils de l’autre côté du Central. Chimo serré dans ses bras, elle le poussa sous l’une des consoles et se blottit contre lui. Elle observa Mc Pherson l’imiter, bientôt suivi par Moffat, Kanamura et les deux pilotes. Seuls Deville et Paxton restaient devant les baies vitrées.

- Cent tonnes de pression au mètre-carré. Tu crois que ça va tenir ? murmura Paxton.

- La masse la plus importante va passer en dessous, puisque la base de la zone émergée est située à vingt mètres de haut, et je ne pense pas que les piliers offrent beaucoup de résistance. La surface offerte ne va pas dépasser six cents mètres-carrés, je pense.

- Soixante mille tonnes de pression, c’est quand même pas rien !

- On va vite être fixé ! lâcha Deville sans quitter des yeux l’extérieur.

La vague géante arrivait sur eux en déferlant. Un gigantesque mur liquide dont les extrémités se perdaient dans la nuit. La lune accrocha un instant la crête d’écume, puis l’enfer fut sur eux. La vague explosa contre Titan en une fureur indescriptible. La plate-forme vacilla sur sa base, encaissant la magistrale claque comme un rocher en pleine tempête. Une intense vibration sonore fit résonner chaque molécule de la plate-forme et de ses occupants. Un mur d’écume monta haut dans le ciel nocturne, avant de s’abattre comme une pluie d’acier sur le pont supérieur et les vitres du Central. C’était le moment décisif. Deville sentit jusqu’au tréfonds de sa moelle le gémissement de Titan. La complainte de métal torturé était comme celle d’une gigantesque bête blessée à mort. Le pont se souleva ; une série de craquement sourds, issue de la structure, résonna sinistrement. Puis le grondement sourd de l’eau en furie noya tout. La vague se scinda autour de la plate-forme, poursuivant son chemin vers le sud. Deville la suivit du regard quelques secondes, trop abasourdi pour réfléchir.

Et le typhon fut sur eux.