Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 26 sur 77

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Titan

Chapitre 21 · Le chuintement caractéristique de l’ouverture des portes…

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CHAPITRE 21

 

Le chuintement caractéristique de l’ouverture des portes de l’ascenseur n’attira l’attention de personne, et Carson Mc Pherson, malgré une tenue surprenante dans un tel endroit, fit une entrée discrète dans le Central. Tiré à quatre épingles dans un élégant costume gris anthracite, ses courts cheveux noirs impeccablement coiffés, il portait avantageusement sa quarantaine et le petit sourire perpétuel qui décorait son visage quelconque aurait presque pu le faire paraître sympathique si ce n’était un détail. Carson Mc Pherson avait quelque chose de glacial dans le regard, une sorte de détachement qui rabaissait ses interlocuteurs au rang d’insectes insignifiants, tout juste bons à être écrasés d’un coup de botte.

Deville était penché sur un écran de la console centrale ; Mc Pherson fit quelques pas dans sa direction avant de l’apostropher.

- Ah, Deville, j’ai entendu nos inviter arriver. Tout s’est-il bien passé ?

L’interpellé redressa lentement la tête.

- Vous étiez où ? Ça fait un quart d’heure qu’on vous cherche.

- Je faisais une petite ballade au clair de lune, répondit tranquillement le cadre de la Norstrom.

Deville sentit un début de colère éclore en lui comme une fleur malsaine.

Mc Pherson était arrivé à bord de Titan deux jours plus tôt, directement depuis son bureau de Boston, au siège social de la société. Deville l’avait détesté dès le premier regard.

D’une façon générale, il n’aimait pas les bureaucrates, leur façon de compliquer les choses, avec leur vision étriquée de la réalité, déconnectée de sens pratique. Tout, chez eux, reflétait le manque d’adaptation aux contraintes de terrain, à commencer par leur tenue. Quel que soit l’endroit où ils débarquaient de leur jet d’affaire ou de leur hélico climatisé, que ce soit en Alaska ou en Afrique, ils portaient invariablement un costume de ville.

Au début, quand il n’était encore qu’un jeune ingénieur, il avait trouvé ça grotesque. Avec le temps, il avait appris à s’en méfier. Car ces gens détenaient l’unique véritable force de ce bas monde : le pouvoir financier. Ils étaient les décideurs – ou leurs envoyés –, ne se privant pas de le faire remarquer avec leurs airs supérieurs, leurs regards condescendants, leur hautaine élocution. La dernière génération de technocrates était encore pire que les autres. Parlant bilans financiers, retour sur investissement, ils étaient toujours prompts à montrer sur l’écran de leur ordinateur portable dernier cri une courbe chiffrée dont les ordonnées s’étiraient invariablement vers le haut, ne comprenant pas que la réalité ne collait pas toujours à leurs schémas informatiques. Leurs idées préconçues dans un monde virtuel ne s’alignaient que rarement aux dures contraintes d’un milieu extrêmement dur et difficile. Il y avait alors des frictions et Deville, en devenant le responsable technique du projet le plus ambitieux de l’histoire pétrolière, avait hérité d’un rôle qu’il détestait au plus haut point : être l’interface entre deux mondes antagonistes. C’était la seule partie de son boulot qu’il détestait et son caractère bien tranché lui interdisait d’y mettre de la bonne volonté. Cependant, sa personnalité de chef indiscutable et son physique de bûcheron tempéraient généralement les ardeurs belliqueuses de ses interlocuteurs, qui, de toute façon, reconnaissaient ses talents incomparables de maître d’œuvre de la plus grande plate-forme pétrolière au monde. Deville pouvait donc se permettre pas mal de choses et les technocrates n’avaient qu’à bien se tenir. Mc Pherson y compris. Pourtant, quelque chose le chiffonnait à son égard. En trente ans de travail en équipe, il avait appris à connaître les hommes et bien souvent à les jauger avec précision dès la première rencontre. Mc Pherson était différent des autres cadres, Deville l’avait tout de suite sentit. Il y avait comme une dissonance dans sa personnalité, un accord qui sonnait faux. Deville n’aurait su dire en quoi exactement, pas encore, mais il était certain d’une chose : ce type allait lui causer des ennuis.

Pour l’heure, trop fatigué pour se lancer dans une joute verbale, il se contenta de lui darder un regard à faire fondre un iceberg, puis reporta son attention sur Kanamura. Le jeune météorologue, un téléphone en main, s’adressait à Moffat d’une voix nerveuse.

- Donald, toujours rien au nord ?

- Que dalle, même sur longue distance.

Mc Pherson s’approcha lentement d’eux. Kanamura conclut sa conversation téléphonique et raccrocha.

- Il y a un problème ? demanda le cadre de la Norstrom.

Kanamura lui décocha un bref coup d’œil avant de reporter son attention sur Deville.

- Chef, Saint Jone’s n’a rien non plus, ni sur le satellite, ni au radar. Pourtant, on ne rêve pas !

Il désignait l’écran affichant les données météo.

- Je ne sais pas quoi te dire.

Mc Pherson les observa alternativement tous les deux.

- Quelqu’un peut-il me dire quel est le problème ?

Kanamura, l’air ennuyé, semblait attendre quelque chose de son chef, un encouragement, une autorisation qui ne venait pas.

- On a une chute phénoménale de pression avec un vent en augmentation rapide, lâcha-t-il enfin.

- Et alors ? Nous sommes dans l’Atlantique nord, en plein hiver. Une tempête se prépare. Où est le problème ?

Kanamura, comme piqué au vif par une attaque sur son propre terrain, répliqua sèchement.

- Le problème, c’est que les tempêtes, ça ne commence pas comme ça !

Il détourna les yeux un instant, gêné par l’agressivité de sa répartie, avant de reprendre d’une voix plus douce.

- Monsieur, je ne vais pas vous faire un cour de météo, mais pour qu’une tempête se déclenche, il faut des conditions bien précises. Et là, on n’a rien de ce qu’il faudrait. Aucune dépression, aucun front froid ou chaud, aucune entrée d’air polaire. On a juste notre petit anti-cyclone sur le Groenland, et lui, il nous doit un temps bien tranquille. Rien à voir avec ça !

Il pointait son doigt vers la console. Mc Pherson haussa les épaules d’un air fataliste, s’apprêtant à répliquer lorsque l’ascenseur fit entendre son léger chuintement. Le docteur Ellen Menken fit son entrée dans le Central, John Paxton sur ses talons.