Titan
Chapitre 9 · Hellmann entraînait Vaugh dans les couloirs de…
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CHAPITRE 9
Hellmann entraînait Vaugh dans les couloirs de l’institut en direction de la « salle du trône ». Sur leur passage, les rares membres du personnel qu’ils croisaient faisaient un léger signe de tête à Hellmann en guise de salut.
Les deux hommes entrèrent dans un ascenseur. Hellmann appuya sur la touche indiquant le chiffre 2. Vaugh se tourna vers lui tandis que la cabine les emmenait vers le haut.
- Et le docteur Menken, vous êtes certain qu’elle viendra ?
- Je la connais bien. Elle était mon élève dans le temps, ne l’oubliez pas.
- Admettons. Mais si elle refuse d’emmener son fils ?
- Laisser Matthias seul pour les fêtes de Noël ? Vous savez bien qu’elle ne fera pas une chose pareille.
- Et s’il était malade ?
- Matthias ne peut pas être malade.
- Comment pouvez-vous en être si sûr ?
Vaugh marqua une pause, puis reprit, sur un ton qui aurait presque pu passer pour une excuse.
- Oui, c’est vrai… j’oubliais.
Hellmann et Vaugh sortirent de l’ascenseur, enfilèrent un corridor brillamment éclairé. Après quelques détours, ils parvinrent à une zone sécurisée, délimitée par une épaisse porte blindée. Il n’y avait aucun garde pour en bloquer l’entrée. L’ordinateur central suffisait. L’Institut 166 était l’un des centres de recherche les plus informatisés au monde. Ses concepteurs avaient délibérément choisi de confier le maximum de tâches, dont la sécurité, aux machines. Par manque de confiance dans l’animal hautement faillible qu’était l’homme.
Voilà qui ne manque pas d’ironie, songea Hellmann, si l’on considérait que la pièce maîtresse du programme est un psychopathe totalement névrosé, autrement dit, le plus instable des êtres humains !
Le scientifique plaça son œil droit face à un objectif fiché dans le mur contigu à la lourde porte en acier. La reconnaissance par scanner de son iris ne prit que cinq secondes et la porte glissa sans bruit sur un rail, s’escamotant dans le mur. Il entra seul dans le sas, qui se referma derrière lui.
Les concepteurs avaient choisi ce système car l’examen de l’iris est le moyen le plus sûr de reconnaître quelqu’un. Aussi fiable que les empreintes digitales, il a l’avantage de nécessiter quelqu’un de vivant pour être reconnu, à contrario d’une main coupée ou d’un cadavre.
De plus, afin d’éviter toute intrusion forcée, on ne pouvait entrer qu’un par un dans le sas.
Au bout de deux secondes, la deuxième porte s’ouvrit. Hellmann pénétra dans la salle du trône. Il fut rejoint par Vaugh quelques instants plus tard et les deux hommes s’avancèrent dans l’immense salle semi-circulaire.
Hellmann observa quelques instants deux techniciens en combinaison blanche fixer une boite de dérivation sur un grand pan de mur recouvert de câblages électriques à très haute tension. Puis son regard parcourut l’énorme volume qui avait été taillé dans le roc par des excavatrices géantes. La forme générale était celle d’un amphithéâtre dont on aurait étendu démesurément l’estrade au détriment des gradins. Ceux-ci supportaient des consoles informatiques dont chacune était équipée de plusieurs moniteurs de contrôle. Mais les sièges étaient pour l’instant vides ; l’activité de ruche était centrée ailleurs. Deux équipes d’électriciens achevaient de raccorder tout un faisceau de câbles qui couraient sous le faux plancher. Des caisses à outils et des rallonges électriques traînaient partout dans un désordre indescriptible.
Une onde de contrariété traversa l’esprit d’Hellmann, vitre réprimée ; il n’était pas homme à gaspiller son énergie pour des détails pratiques. D’autres s’en chargeaient à sa place. Lui se réservait pour les aspects grandioses, tels ce qu’ils allaient accomplir ici même très bientôt.
L’homme, au cours de son histoire, avait réalisé des choses extraordinaires. Il avait bâti les pyramides d’Égypte, inventé l’écriture, composé des musiques qui élevaient l’âme. Il avait peint des chefs d’œuvres, envoyé des hommes dans l’espace et même sur la Lune. Il avait inventé l’intelligence artificielle, il maîtrisait l’atome et bientôt la génétique. Le 20ème siècle avait vu une explosion technologique sans précédent dans l’histoire de l’humanité, exacerbée par deux guerres mondiales, plus une troisième larvée nommée guerre froide.
A la lumière de tout cela, il fallait bien admettre que l’être humain était passé maître dans l’art de tuer son prochain. Le programme Energia ne faisait pas exception à la règle, mais la transcendait. Non seulement ce qui allait bientôt se passer entre ces murs de roc serait le plus grand bond en avant de l’histoire humaine, reléguant la bombe atomique au rang de pistolet à bouchon, mais cela ouvrirait une ère radicalement nouvelle pour l’humanité. L’ère de l’Esprit. L’Esprit qui vainc la matière.
Bien sûr, il fallait en passer par un aspect militaire bien déplaisant pour un scientifique de la trempe d’Hellmann, mais, comme pour tout projet d’envergure, la fin ne justifiait-elle par les moyens ?
On avait rattaché le programme Energia au projet HAARP, à des fins techniques, mais également par souci de dissimulation.
Sur le plan technique, Energia utilisait le même système de propagation d’énergie vers la ionosphère que HAARP, d’où le champ d’antennes qui surgissait du sol de façon si incongrue en plein milieu des Appalaches.
Sur le plan du leurre, Energia utilisait HAARP à un double niveau, car HAARP était déjà un leurre en soi. Les campagnes de relations publiques du département de la défense tentaient de faire croire à l’opinion publique que HAARP – pour High-Frequency Active Auroral Research Program -était un inoffensif programme de recherche atmosphérique. Mais la réalité, sur plusieurs plans, était bien différente.
Tout d’abord, HAARP en lui-même. Seul des naïfs pouvaient penser que le département de la défense dépenserait des centaines de millions de dollars pour étudier l’atmosphère. Il s’agissait bien évidemment d’une arme. Et plus précisément d’une arme à haute énergie.
Chaque base abritant un programme HAARP – il n’y en avait que trois dans le monde - possédait son champ d’antennes, dont chacune d’entre elles était connectée à un émetteur d’un million de watts, alimenté par six turbines à gaz de trois mille six cents chevaux. La fantastique puissance ainsi dégagée – un milliard de watt - servait à propulser de l’énergie à deux cent soixante quinze kilomètres d’altitude, directement sur l’ionosphère, une couche de l’atmosphère terrestre constituée de particules ionisées hautement énergétiques.
Le bombardement énergétique d’une zone bien précise créait ainsi une sorte de miroir géant, capable de réfléchir dans l’atmosphère et jusqu’à la surface de la terre, un faisceau d’ondes ELF – Extremely Low Frequency -, autrement dit, des ondes très basse fréquence. Cela revenait ni plus ni moins à créer un four à micro-onde géant, capable de griller avions et missiles, de brouiller toute communication radio, mais également, puisque les ondes ELF pénètrent profondément dans le sol, et par effet d’impulsion, à déclencher des tremblements de terre.
En 1991, au tout début de la première guerre du Golfe, une arme expérimentale EMP – Electro Magnetic Pulse –, utilisant la même technologie, avait été testée sur le champ de bataille. Tous les systèmes de communications irakiens avaient été détruits, mais ce n’était pas tout. De nombreux observateurs avaient été forts surpris d’apprendre que la redoutable armée de Saddam Hussein avait abandonné ses armes dans les sables du désert pour s’enfuir à toutes jambes. Hellmann n’avait aucunement participé à l’élaboration de cette arme EMP, mais il connaissait les effets néfastes des ondes basse fréquence sur le corps humain, et plus précisément sur le cerveau.
Cependant, il existait une autre application de HAARP, encore plus terrifiante.
En envoyant de grandes quantités d’énergie dans la haute atmosphère, il était possible de modifier la circulation des grands courants aériens régnant à très haute altitude, et donc d’influer très nettement sur le climat en certaines régions du globe. Et cela, bien que les modifications de la biosphère à des fins militaires soient interdites par la convention ENMOD de 1977. Bien évidemment, l’armée américaine n’était jamais freinée par ce genre de détail.
Le département US de la défense avait lancé HAARP en 1990, dont la plus récente émanation était le programme Energia.
A la formidable puissance énergétique de HAARP, Hellmann avait eu l’intelligence d’y associer la capacité psychique surdéveloppée d’un esprit humain hors norme, celui d’Igor Gogolov, appuyé par trois « Classe 3 ». Le résultat était un défi à l’imagination. Et la plus terrifiante des armes jamais inventée. En théorie du moins, car la phase opérationnelle ne devait débuter que dans quelques jours.
Malheureusement, comme tout projet d’envergure, il avait une faille, un talon d’Achille nommé facteur humain.
- Il est là, n’est-ce pas ?
Vaugh désigna d’un imperceptible mouvement du menton l’endroit le plus impressionnant de la salle. Au centre de la zone plane correspondant à l’estrade, une sorte d’énorme sphère métallique émergeait du sol dans un entrelacs tentaculaire de câbles et de tuyauteries, telle une monstrueuse pieuvre. Hellmann remarqua les détours que faisait chaque ouvrier pour éviter de passer trop près de l’endroit. Il n’y avait qu’une seule explication, qui n’avait pas échappé à Vaugh : Igor était là.
Hellmann s’avança lentement vers le devant de la sphère, où une large ouverture permettait de voir à l’intérieur. La surface interne était entièrement tapissée de demi-sphères de la taille d’un balle de golf – des capteurs électromagnétiques ultra-sensibles refroidis à l’azote liquide. Au centre exact se trouvait un large siège, dont la structure en titane était recouverte d’une assise ergonomique et pourvue de sangles de maintien en kevlar, le tout d’un noir d’ébène.
Le « trône », comme on le surnommait, était un croisement inquiétant entre un fauteuil de dentiste et une chaise de torture moyenâgeuse. Mais ce n’était pas le siège qui fascinait Hellmann.
Il était là, avachi dans le fauteuil, énorme dans sa combinaison rouge sang, sa grosse tête enfoncée dans le torse massif comme s’il n’avait pas de cou, son crane chauve luisant dans la pénombre de la sphère.
Ses yeux étaient clos. Cela ne voulait pas dire qu’il dormait. Igor pouvait rester ainsi pendant des heures, totalement coupé du monde. Ce n’était pas un état de méditation ; Igor ne faisait jamais le vide dans son esprit. Au contraire, le médium voyageait souvent et longuement en lui-même, explorant les abîmes insondables de son esprit dérangé d’où il émergeait parfois avec une lueur de folie au fond des yeux, comme s’il revenait de contrées interdites et révélatrices de vérités connues de lui seul.
Le soulagement d’Hellmann de ne pas avoir à affronter son regard fut de courte durée. Comme s’il avait senti sa présence, Igor ouvrit soudain les yeux. Le scientifique ne put s’empêcher de le dévisager, captivé par son regard tourmenté. Les iris, presque transparents, semblaient contenir un kaléidoscope de couleurs en perpétuel mouvement. L’effet était hypnotique, presque ensorcelant. Il s’était renforcé ces derniers temps, signe pathologique d’une accélération de son instabilité mentale. Il n’avait pas voulu alarmer Vaugh, tout à l’heure, mais il était inquiet. L’imminence de l’expérience in vivo augmentait le stress du « Classe 4 », bien qu’il n’en laissait rien paraître.
- Comment te sens-tu Igor ?
- Comme Dieu avant la création du monde, répondit-il d’une voix très basse.
Comme tous les psychopathes, Igor se prenait très au sérieux.
- Voilà qui ne manque pas d’ironie, fit Hellmann d’un ton léger.
Igor ferma les paupières et replongea dans les méandres de son esprit. Hellmann en profita pour faire demi-tour et s’en aller rejoindre Vaugh. Le technocrate était resté en arrière, à dix mètres de là. Il était clair qu’il n’avait pas eu l’intention d’approcher. Hellmann ne pouvait pas lui en vouloir. Personne de censé ne souhaitait être en présence d’Igor, que ce dernier soit conscient ou bien enfermé au plus profond de lui-même.
Alors que les deux hommes repartaient vers le sas, la diffusion intérieure demanda le docteur Hellmann. Le scientifique décrocha l’appareil mural le plus proche.
- Hellmann, j’écoute.
- Docteur, un appel extérieur pour vous. Un certain docteur Menken… Ellen Menken.
Par le simple fait que les communications hertziennes ne passaient pas dans la roche, les téléphones mobiles étaient obsolètes au sein de l’institut. Ce qui était également un bien du point de vue sécuritaire. Les communications avec l’extérieure étaient donc acheminées par fibre optique jusqu’à un central téléphonique qui filtrait tous les appels pour éventuellement les relayer vers leurs destinataires, soit par téléphone filaire, soit par les haut-parleurs de la diffusion générale.
- Très bien. Notez son numéro et dites-lui que je la rappelle depuis mon bureau dans dix minutes.
- Bien monsieur.
Hellmann reposa le combiné sur son support et se tourna vers Vaugh un mince sourire aux lèvres.
- Vous voyez, inutile de s’inquiéter.
- Je dois reconnaître que vos prévisions se sont avérées exactes jusqu’à présent. Cependant…
Vaugh marqua une courte pose avant d’enchaîner.
- Ce programme est très ambitieux. Trop, aux yeux de certains. Je vous ai toujours soutenu, et cela depuis le début. Mais si votre « classe 4 », ce Igor, nous lâche, je n’ai pas besoin de vous expliquer où cela nous mènera vous et moi.
Hellmann s’abstint de lui répondre que si Igor craquait, son devenir serait le cadet de ses soucis vu qu’il serait très probablement mort. Et pas de la façon la plus agréable. Mais il se contenta de répondre calmement.
- Pour le moment, nous n’avons pas le choix. Igor est l’unique « Classe 4 » en notre possession, et très probablement le seul au monde. Pour l’instant.
Hellmann ne put s’empêcher de jeter un regard anxieux vers la sphère. Igor était trop loin pour les entendre, néanmoins, le scientifique jugea plus prudent de poursuivre la conversation en dehors de la pièce. Il plaça son œil droit devant le scanner et entra dans le sas lorsque la porte s’ouvrit. Quelques instants plus tard, les deux hommes se retrouvèrent de l’autre côté. Hellmann se plaça face à son interlocuteur et le fixa droit dans les yeux.
- L’essai in vivo que nous allons déclencher dans moins de quarante huit heures, se terminera, si tout se déroule comme prévu, par l’émergence d’un deuxième « Classe 4 ». Beaucoup plus stable celui-là. Igor n’aura alors plus aucune raison d’être.
- Que ferez-vous de lui ?
Bien que la réponse fut évidente, la question méritait d’être posée. Et Dieu sait qu’Hellmann l’avait tournée et retournée dans son esprit de toutes les façons possibles. On ne se sépare pas facilement du sujet d’expérience qui a bercé vos rêves pendant dix ans et qui vous conduira à la gloire éternelle. Mais on ne laisse pas en liberté un monstre. On ne le laisse même pas vivre.
Hellmann regarda Vaugh avec une certaine tristesse.
- Nous l’éliminerons. Il n’y a pas d’autre solution.
Vaugh hocha lentement la tête. Le destin de Igor était scellé. A moins qu’il ne scelle le leur auparavant d’une façon tout aussi définitive.
C’était une éventualité à ne pas négliger.
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