Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 25 sur 77

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Titan

Chapitre 20 · Les appareils électroniques emplissaient le Central de…

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CHAPITRE 20

 

Les appareils électroniques emplissaient le Central de leur ronronnement velouté, ajoutant à l’ambiance lumineuse ouatée l’impression que tout était sous contrôle, sécurisé.

Pourtant, l’expression de l’ingénieur en chef ne cadrait pas avec cet ordre apparent. Deville examinait un écran vidéo avec une moue de profonde insatisfaction. D’un naturel peu expansif, son allure imperturbable ne laissait habituellement filtrer que peu d’émotions, mais des années de travail intensif, de fatigues cumulées, de stress permanent, avaient inexorablement fissuré son caractère bien trempé. Il en était conscient tandis qu’il observait une image satellite de l’Atlantique nord, du cap Farvel aux Bermudes et du Labrador aux Açores. Quelque chose ne cadrait manifestement pas avec ce à quoi il s’attendait. De l’irritation transpira dans sa voix lorsqu’il s’adressa à Kanamura.

- Ruitchi, viens voir ici s’il te plait !

Le jeune eurasien échangea un bref regard avec son camarade de couleur.

- Je te remplace, souffla Moffat.

Kanamura se dirigea rapidement vers la console centrale tandis que le grand noir se coulait avec souplesse devant le moniteur du radar.

Deville reprit d’une voix moins forte.

- Regarde le baromètre.

Répondant à l’injonction, l’eurasien se pencha sur l’écran vidéo regroupant les données météorologiques.

- Merde !

Qu’est-ce qu’il y a ? s’écria Moffat, alerté par le ton de son collègue.

- On a perdu cinq hectopascals en…

Il se pencha sur le clavier pour pianoter rapidement. Une courbe apparut à l’écran.

- A la vache ! Même pas cinq minutes !

La mine soucieuse, il détailla les informations.

- Et le vent a tourné aussi. Il est maintenant plein nord, vingt nœuds, en augmentation rapide !

Deville le regarda en coin.

- Ton diagnostic ?

Penché en avant, Kanamura scrutait les différentes courbes qui envahissaient maintenant l’écran.

- Je dirais qu’on va se payer un sérieux coup de vent.

- Ça ne devait pas rester stable pour le week-end ?

- Ouais, et c’est bien ce qui m’inquiète.

L’ingénieur fonça vers la console météo plus complète située contre la paroi est, juste à côté des écrans radar. Il se jeta sur le siège et pianota frénétiquement sur le clavier. Des données s’affichèrent sur plusieurs écrans, qu’il déchiffra à toute vitesse.

- Il n’y a rien sur le sat… Ah zut, on a encore pris cinq nœuds !

Il fit la grimace et se pencha vers Moffat.

- Donald, tu ferais bien de ramener l’hélico en vitesse !

*

- Bien compris Titan, on active !

Sandra Stavanger tourna sa tête casquée vers Matthias, assis entre les pilotes sur un strapontin.

- Mon chou, je préfèrerais que tu retournes à l’arrière. Ça va secouer un peu, rien de sérieux, ne t’inquiète pas, mais je voudrais que tu t’attaches. Et ta maman aussi, d’accord ?

La jeune femme lui offrit son plus beau sourire tandis que son collègue enlevait le casque radio posé sur les oreilles du garçon. Cole Nootak lui ébouriffa les cheveux avec un clin d’œil. Privé de l’isolation sonique des écouteurs, le bruit des moteurs déchira les tympans de Matthias. Dès qu’il fut hors de vue des deux pilotes, il plaqua ses mains sur ses oreilles. Revenu dans la cabine arrière, il se pencha sur sa mère et hurla pour se faire entendre.

- Maman, faut s’attacher ! Il paraît qu’on va être secoué !

Ellen haussa les sourcils d’un air fataliste. Elle attendit que son fils ait bouclé sa ceinture pour lui rendre le jeune chien qui dormait sur ses genoux. Chimo, brutalement réveillé, dressa la tête avant de s’échapper des bras de son hôtesse pour sauter sur son nouveau maître. Matthias le serra comme une peluche et le petit animal eut toutes les peines du monde à se dégager pour lui lécher le visage. Ellen les observait tendrement depuis une seconde quand elle sentit la banquette se dérober sous elle et ses entrailles remonter brusquement. Elle coula un regard inquiet vers l’extérieur, mais le hublot à côté de sa tête était aussi noir qu’un abîme sans fond. Une nouvelle secousse l’imprima cette fois avec violence dans son siège. Elle prit machinalement la main de Matthias dans la sienne et la serra avec force, mais son geste servit plus à la rassurer elle-même qu’à réconforter son fils. Le plus jeune des deux pilotes leur avait expliqué avec un grand sourire les consignes en cas de crash, mais tout était brouillé dans son esprit. Elle était incapable de se rappeler la moindre phrase. De toute façon, cela n’aurait pas servi à grand-chose ; Ellen était une femme de réflexion, non d’action, et pour la deuxième fois en moins de vingt quatre heures, elle s’apercevait que sa connaissance des mécanismes de l’esprit humain ne l’avait pas préparé à ce qu’elle vivait.

Dans le cockpit, la luminescence verdâtre de l’écran radar se reflétait sur les casques des pilotes et creusait leur visage d’ombres sinistres.

L’éclairage de la plate-forme pétrolière était maintenant visible à travers la glace frontale du pare-brise, émergeant du néant telle une monstrueuse citée-usine de métal futuriste.

- SkyBus, la pression est toujours en chute libre. Le vent est plein nord pour quarante nœuds ! annonça Moffat par le canal de la radio.

Cole Nootak inclina l’appareil à gauche pour venir s’aligner face au nord, sur le cap d’approche. Une zone dégagée et brillamment éclairée par quatre projecteurs au sodium apparut à mi-hauteur de la plate-forme : l’aire d’appontage.

Le jeune métis raffermit sa prise sur le manche et se concentra au maximum. Les pilotes échangeaient régulièrement leurs rôles à chaque vol ; cette fois, c’était à Cole d’apponter l’hélico pendant que son chef de bord contrôlerait l’approche aux instruments et s’occuperait des échanges radio.

L’altitude diminua rapidement tandis que le lourd hélicoptère s’établissait sur son plan de descente. Les turbulences s’amplifièrent brutalement ; la partie difficile commençait : le Super Puma entrait dans une zone perturbée causée par la masse de la plate-forme pétrolière, qui, faisant écran au vent, créait des remous comme un rocher au milieu d’une rivière. Ce phénomène, bien connu des pilotes de l’aéronavale sous le terme « d’effet d’îlot », compliquait significativement la phase finale de l’approche, obligeant le pilote à réajuster constamment sa vitesse verticale pour rester sur le plan de descente prévu.

Si le pilotage requiert généralement de la souplesse, dans cette phase, en revanche, il n’en était plus question. Cole se battait avec ses commandes, plaquant l’appareil au plus près de la trajectoire matérialisée par l’ILS – Instrument Landing System, un appareillage électronique indiquant avec précision la pente et l’axe d’approche - malgré les secousses de plus en plus violentes.

A ses côtés, Sandra souleva un cache, découvrant un bouton qu’elle enfonça, puis abaissa le levier du train d’atterrissage. Lorsque les trois lampes vertes de confirmation se furent allumées, elle pressa le bouton de la radio.

- Titan, nous arrivons sur l’axe, trois cents pieds, train sorti et verrouillé, harpon armé !

- Okay SkyBus, appontage autorisé, le dernier vent du trois six zéro pour quarante cinq nœuds !

- J’ai jamais vu un vent augmenter aussi vite, marmonna Cole entre ses dents. Tu devrais dire à nos pax de se cramponner. J’ai idée que ça va secouer !

Sandra lui jeta un regard inquiet avant de basculer la radio sur l’intercom de bord.

Au travers du pare-brise, l’énorme masse de la plate-forme pétrolière se ruait à leur rencontre.

*

John Paxton se tenait fermement campé sur ses jambes, face à l’aire d’appontage, tournant le dos au hangar qui le protégeait du vent. Sur le sol devant lui, le traditionnel H blanc entouré d’un large cercle brillait dans la lumière crue des projecteurs.

Paxton ne quittait pas des yeux le phare d’atterrissage du Super Puma qui grossissait rapidement. Lorsque le bruit de l’hélicoptère, malgré le hurlement du vent glacé, fut clairement audible, il leva les bras et alluma les deux bâtons lumineux qui les prolongeaient.

Le battement sourd des pales s’amplifia soudainement tandis que l’appareil se cabrait en ralentissant. L’hélico prit brutalement contact avec le sol en même temps qu’un grappin d’acier jaillissait de son ventre pour venir se ficher dans un claquement sec de métal au milieu d’une grille soudée dans le pont. Paxton croisa les bâtons lumineux sur sa poitrine pendant que le Super Puma s’immobilisait. Alors que le vacarme des moteurs décroissait, il s’avança vers le cockpit, tapa sur la vitre en adressant un geste amical aux pilotes et se dirigea vers l’arrière. Il ouvrit la porte coulissante d’un geste vif, aida les passagers à descendre avant de les entraîner vers le hangar.