Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 63 sur 77

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Titan

Chapitre 58 · - Moffat, où allons-nous ?

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CHAPITRE 58

 

- Moffat, où allons-nous ?

- Faire une petite ballade.

- Allez, on est dans la même galère, non ? Vous pouvez me le dire, quand même !

- La ferme !

- Ecoutez, je vais probablement y laisser ma peau, tout comme vous. Alors, qu'est-ce que ça changera ?

Moffat ne répondit pas. Mc Pherson commençait à lui taper sérieusement sur le système. Il envisagea une seconde de l'enfermer dans la première pièce rencontrée, mais à la réflexion, il ne pouvait pas faire ça. Il n'aurait probablement pas le temps de revenir le chercher, ce qui équivalait à une condamnation à mort. Il marchait lentement, essayant de se concentrer sur l'observation du faux plafond.

- Allez quoi, dites-le moi.

Moffat se retourna brutalement, exaspéré.

- Vous la fermez maintenant ou je vous bâillonne ! C'est clair ?

- D'accord, ça va, pas la peine de vous énerver !

Moffat reprit sa lente progression, secouant la tête d'exaspération. Ce faisant, il ne vit pas le minuscule objectif caché dans un recoin d'ombre du faux plafond.

Mc Pherson le remarqua. Lorsqu'il passa à son aplomb, il ne put réprimer un sourire de satisfaction. Son petit numéro avait marché à la perfection.

*

A bord du Black Hawk, le CoTac observa le passage du trio sur l'un de ses moniteurs. Il frappa une touche de son ordinateur, ce qui eut pour effet d'afficher l'image sur un écran beaucoup plus grand, qui occupait le panneau mural face à lui. Une suite de chiffres et de lettres apparut au bas de l'écran, donnant les coordonnées de la caméra.

- Cibles identifiées : Moffat, Mc Pherson, Stavanger. Niveau 3, Coursive C, passant devant l'atelier numéro quatre, se dirigeant vers l'est, annonça le CoTac d’une voix sèche.

*

- Reçu.

L'homme qui venait de chuchoter dans son micro se déplaçait tel un félin rapide et silencieux ; il était suivi comme son ombre par une deuxième silhouette noire. Les deux hommes rasaient les parois d'un couloir, chacun d'un côté, se couvrant mutuellement de leurs armes automatiques. Ils avaient relevé leurs lunettes à amplification de lumière et portaient, à la place, devant l’œil droit, un petit rectangle transparent sur lequel étaient projetées à l'infini différentes informations, dont le plan du pont numéro trois.

Le soldat de tête raffermit la prise sur son arme.

- Attention, on approche, murmura-t-il à l'adresse de son équipier.

*

Moffat sursauta lorsqu'un cri déchira le silence pesant, juste dans son dos. Mc Pherson, les traits déformés par la douleur, se tenait la jambe à deux mains.

- Quoi encore ? soupira Moffat.

- La blessure... a dû se rouvrir... La douleur... C'est atroce !

- Manquait plus que ça, gronda l'ingénieur.

Il jeta un coup d’œil à Sandra, contrarié.

- Bon, on va l'enfermer quelque part !

Il s'approcha de l'ex-policier, l'attrapa fermement sous un bras. Sandra l'imita et ils le soutinrent sur les quelques mètres les séparant de la porte la plus proche. Moffat libéra une main pour tourner la poignée, puis, comme ils ne pouvaient pas pénétrer dans la pièce de front, il se plaça devant Mc Pherson pour l'aider à entrer. Leurs regards se croisèrent. Pendant une fraction de seconde, Moffat fut totalement pris au dépourvu. Toute trace de souffrance avait disparu du visage lisse de Mc Pherson, et, l'espace d'une seconde, il vit comme un éclair de triomphe passer dans ses yeux. Il n'eut pas le temps de faire le moindre geste. Mc Pherson lui planta son genou dans l'entrejambe. Moffat se plia en deux en étouffant un cri. Dans le même temps, avec une rapidité stupéfiante, Mc Pherson pivota sur sa jambe valide et frappa de la pointe de son coude le menton de Sandra. La jeune femme voltigea jusqu'à la paroi opposée.

Du tréfonds de sa douleur, Moffat vit deux ombres noires surgirent du néant et braquer leurs armes sur sa tête.

Mc Pherson tendit la main. L'un des commandos dégrafa son casque radio et le donna à l'homme de la Norstrom.

- Ici Mc Pherson, je maîtrise la situation !

La voix d’Hellmann résonna dans l'écouteur.

- Ah, Carson ! Parfait ! Comment ça va ?

- Et bien voilà ce que j'appellerais un éclatant renversement de situation !

Il sourit triomphalement en observant Moffat qui était tombé à genoux et se tenait l'entrejambe, le visage tordu de douleur, le canon d'un fusil d'assaut à vingt centimètres de sa tête. Il tendit à nouveau la main vers l'un des soldats. Celui-ci dégrafa son baudrier et glissa un énorme pistolet automatique dans la paume offerte. Mc Pherson arma la culasse d'un geste rapide et précis, puis laissa retomber son bras nonchalamment. Il reprit, à l'adresse d’Hellmann.

- Bien, je propose une élimination immédiate !

Avec un sourire mauvais, Mc Pherson posa le canon de son arme sur la tempe de Moffat. Sandra se mit à hurler.

- Espèce de salaud ! Sale ordure !

Un coup de crosse la fit taire. La voix d’Hellmann reprit.

- Heu Carson... Nous aurons peut-être besoin d'une monnaie d'échange pour récupérer Matthias. Je vous propose de les garder en vie pour l'instant.

Moffat, qui ne pouvait pas l'entendre, ferma les yeux, attendant la détonation. Sandra tenta de se redresser, mais le canon que le soldat lui planta dans l'oreille la stoppa net.

- Carson, vous êtes là ?

Mc Pherson attendit encore une seconde avant de répondre, savourant son petit moment de triomphe.

- Oui, vous avez raison, nous pourrions en avoir besoin... Mais je préfère ne pas les ramener au central. Je vais les enfermer quelque part pour plus de sûreté.

Sur un signe, les soldats remirent le couple debout, leur lièrent les mains dans le dos avec des colliers en plastique souple, puis les poussèrent sans ménagement dans la coursive.

*

Igor était assis dans l'un des fauteuils du Central, les mains crispées sur les accoudoirs, ses paupières frémissant imperceptiblement sur ses yeux fermés.

Il venait d’établir un contact mental avec le jeune psychokinétique et le pistait comme un gibier. Pour lui, c’était presque un jeu. Ces six derniers mois, il s’était entraîné sur ordre d’Hellmann à l’intrusion mentale de Matthias. Tous les soirs à minuit précisément, il se connectait sur le rythme des ondes Delta du garçon pendant son sommeil profond.

La première fois, un contact visuel avait été nécessaire. Igor, installé dans une limousine aux vitres teintées en compagnie d’Hellmann, avait attendu la sortie d’école de Matthias. Lorsqu’Hellmann le lui avait désigné, il avait projeté sa force mentale sur l’esprit du garçon, et, à l’instar d’un magnétoencéphalographe, avait analysé en profondeur le champ magnétique de son cerveau. La carte neuronale qu’il en avait dressée était unique ; il l’avait fixée dans sa mémoire. A partir de cet instant, l’empreinte électromagnétique cérébrale de Matthias était devenue pour lui comme une balise dans l’éther. Il serait capable de la retrouver à des kilomètres à la ronde. Si on l’orientait dans une direction précise, il pourrait même le traquer sur une longue distance.

Hellmann appelait cela « l’harmonisation ». C’était grâce à ce procédé, et à la présence de Matthias sur Titan, qu’ils avaient pu diriger avec autant de précision leurs avatars météorologiques.

Igor parlait sporadiquement dans le micro du mini-casque qu’il avait coiffé afin de renseigner l’équipe lancée aux trousses de Matthias.

- II arrive... il sort... il est sur l'embase... il se dirige vers... il va descendre... plus bas.. vers le fond... le puits...

Il éleva soudain la voix.

- Rattrapez-le avant la descente !

*

Les deux soldats se déplaçaient à grandes enjambées le long d'une coursive du cinquième niveau. Ils avaient quitté l'ascenseur sur ordre d’Igor pour intercepter la cible qui empruntait l'escalier, mais il y avait eu un cafouillage. Igor avait perdu la trace médiumnique pendant quelques minutes, ce qui leur avait fait prendre un retard énorme. Cinq étages. Il était clair qu'ils ne les rattraperaient pas par les escaliers. La seule solution consistait à rejoindre les ascenseurs. Avec un peu de chance, ils pourraient les avoir avant qu'ils ne pénètrent dans le puits d'exploitation, si toutefois, telle était bien leur destination.

Tout en marchant, l'homme de tête examina le plan de Titan projeté devant son oeil droit. Ils avaient encore deux couloirs à parcourir avant d'atteindre ces maudits ascenseurs. Sans un regard pour son collègue qui lui collait au train, il accéléra, puis se mit carrément à courir.

Deville portant un Matthias toujours hébété, Ellen et Chimo sur ses talons, sortit en trombe de la cage d'escaliers et déboucha sur l'embase. La porte claqua derrière eux. Ils se retrouvèrent dans l'obscurité. Le froid les saisit à la gorge. Le canadien marqua un temps d'hésitation. Vingt mètres au-dessus de leurs têtes, la partie émergée de Titan les écrasait de toute sa masse. Deville se sentit pris au piège entre un marteau et une enclume géante. Une enclume d’un million de tonnes qui s'enfonçait dans les flots un peu plus à chaque minute qui passait. Il se passa les mains sur le visage.

La brusque arrivée des hélicoptères noirs les avait totalement pris au dépourvu. Ils n'avaient eu que le temps de se jeter dans les escaliers - son instinct lui avait dicté l'ordre impératif de ne pas s'enfermer dans le piège des ascenseurs - obéissant au réflexe primaire de la fuite. De toute façon, que pouvaient-ils faire d'autre, à part gagner du temps et espérer, comme avait dit Paxton.

John. Il était là-haut, avec eux maintenant. Deville secoua la tête,

ramenant son esprit enfiévré à l'instant présent. Le schéma ténu de son embryon de plan ressurgit avec une acuité exacerbée, tel un phare en pleine tempête. Il fallait descendre. Descendre au fond de cette masse de béton qui plongerait définitivement par six mille mètres de fond dans moins de deux heures. Tout son être lui criait de ne pas faire une chose pareille, que n'importe quoi valait mieux que descendre là-dedans et de s'enfermer dans cette tombe. Mais il n’y avait pas d’autre solution.

Son attention fut brusquement attirée par un mouvement. L'indicateur lumineux des ascenseurs affichait des chiffres décroissants. Ils arrivaient.

Le canadien déposa Matthias au sol et s'adressa à sa compagne d'une voix précipitée en désignant l’un des trois piliers soutènement, à quatre vingt mètres de là.

- Vite, emmenez Matthias dans le monte-charge et attendez-moi !

- Marc, qu'est-ce que vous allez faire ?

C'était la première fois qu'elle l'appelait par son prénom, mais ni l'un ni l'autre ne le remarquèrent.

- Un peu de ménage, ne vous inquiétez pas. Allez, dépêchez-vous !

Il se détourna. En quelques enjambées, il fut devant une armoire sécurité, boulonnée directement dans le mur séparant la porte des escaliers de celle des ascenseurs. Il l'ouvrit, inspectant son contenu. Il y avait des bouées en forme de fer à cheval, reliées par une cordelette en nylon à une lampe flottante, une grosse boite à pharmacie de premier secours, un brancard pliable, une radio portable, une corde de trente mètres de long, un pistolet lance-fusées et un extincteur. Il sortit le pistolet de son logement, bascula le canon, chargea une cartouche et le coinça dans sa ceinture. Ensuite, il décrocha l'extincteur de son support, enleva la goupille de sécurité et se plaqua contre le mur, à droite de la porte des ascenseurs.

Le cœur battant, il attendit.

*

Niveau 4... Niveau 3... Dans l'ascenseur, les agents se tenaient prêts à

bondir à la poursuite de leurs gibiers. Ils fixaient les chiffres lumineux comme si leur vie en dépendait. Une très fine pellicule de transpiration - qui n'avait que peu de rapport avec leur précédente course précipitée -recouvrait le visage du chef de section.

Igor Gogolov… Le psychokinétique était la source de son anxiété, pour

ne pas dire de sa peur. Le médium avait piqué une colère noire quelques minutes plus tôt, lorsqu'il avait perdu le contact avec l'enfant. Il avait décidé de leur en incomber la faute, à eux ! Ce cinglé était complètement paranoïaque. Le problème, c'est qu'il était le dingue le plus dangereux que la planète eût jamais porté.

A l’Institut 166, une légende courrait à propos de ce dément. On racontait qu'un jour, en opération, alors qu’il était encore dans l’armée rouge, il avait piqué une crise et anéanti toute une escouade. Vingt hommes ! A lui tout seul, avec ses satanées capacités mentales !

Le chef de section avait toujours pensé que cette histoire était une pure foutaise, un truc que les sentinelles avaient inventé pour se foutre les jetons, la nuit, pendant les gardes. Pour rester éveiller. Rien ne vaut la peur pour ne pas s'endormir. Mais maintenant, après ce qu'il avait vu de ses propres yeux durant ces dernières vingt quatre heures, il était certain que c'était vrai.

Ou du moins, Igor en était capable.

La voix dans ses écouteurs le fit sursauter.

- Il est dans l'ascenseur du puits de forage... Je vous conseille de faire vite.

Une voix de reptile, basse et froide, vibrante et rappeuse. Un long frisson le parcourut.

Niveau 2...

On racontait aussi cette histoire sur ces deux psychologues. C'était arrivé il y avait un peu plus d'un an. Hellmann tentait de consolider l'instabilité mentale grandissante d’Igor par des séances de psychothérapie. Il s'était donc adjoint les services de deux pointures ; un psychiatre militaire habitué aux horreurs des champs de bataille, et un ancien chef de service du département de psychologie criminelle d'un pénitencier d'état, auteur d'une étude clinique sur un tueur en série qui avait défrayé la chronique en massacrant plus de quarante personnes.

Le premier était devenu une loque, incapable de lasser lui-même ses chaussures. D'ailleurs, la rumeur laissait entendre qu'on lui avait retiré ses lacets, de peur qu'il ne se pende avec. Il pourrissait dans un hôpital psychiatrique militaire, quelque part au fin fond du Nebraska.

On avait retrouvé le second pendu dans sa chambre. Il avait laissé une lettre expliquant que la race humaine, avec une âme si sombre, ne méritait pas de vivre, et qu'elle n'allait de toute façon pas tarder à disparaître, vu que Igor était l'Antéchrist.

Niveau 1...

Et puis, il y avait eu cet « accident », deux semaines plus tôt, dans le laboratoire. Et ça, ce n'était pas des on-dits, pas du blabla. Il avait vu le pauvre type de ses propres yeux. Igor avait piqué une crise contre un technicien. Personne ne savait exactement pourquoi. Toujours est-il que le lendemain matin, on avait retrouvé le pauvre mec pissant le sang par les oreilles, le nez, la bouche, même les yeux, comme si tout le sang de son corps s'était accumulé dans sa tête, causant une surpression mortelle. Mais le plus incroyable, le truc qui foutait le plus la trouille, c'était que le cadavre flottait au milieu du labo comme un astronaute en lévitation dans sa capsule. Il ne touchait rien. Ni le sol, ni les murs, ni le plafond. Rien. Il flottait, tout simplement tel un ballon d'hélium à un mètre cinquante du plancher.

Hellmann avait tenté d'étouffer l'affaire, mais là, c'était trop. Il y avait eu des protestations. Enfin... il y eut un début de protestation. Mais l'armée étant ce qu'elle est, après quelques mutations, quelques promotions, quelques menaces aussi, tout rentra dans l'ordre rapidement.

Le chef de section se dit qu'il serait préférable - non, vital - de finir le boulot rapidement. Et sans bavure.

Niveau O...

Trouver le gamin, vite ! Tuer les autres et remonter !

Les portes coulissèrent silencieusement. Le chef de section se rua dehors le premier. Un éclair rouge apparut brusquement à sa gauche, en limite de son champ de vision.

Deville abattit l'extincteur sur la tempe du commando avec une violence inouïe. Le deuxième homme braqua son fusil d'assaut. Deville dirigea la buse de l'extincteur droit sur lui et appuya sur la détente. Une giclée de neige carbonique atteignit le soldat en plein visage, lui arrachant un hurlement de douleur. Complètement aveuglé, il lâcha une rafale au hasard, touchant son collègue à bout portant. Une deuxième rafale déchira la nuit. Deville fit un bond de côté, puis lança de toutes ses forces l'extincteur qui percuta le commando en pleine poitrine. Le temps qu'il retrouve son équilibre et essuie la mousse qui lui brûlait les yeux, Deville avait sorti son pistolet lance-fusées et tirait. La boule incandescente percuta l'homme au milieu du buste, entra dans son gilet pare-balles dont elle dévora les fibres de kevlar comme un démon vorace. Le soldat hurla, lâcha son fusil, cherchant à se défaire de son équipement. En vain. Il fit quelques mètres à reculons, puis partit en courant vers le bord de l'embase. Il se jeta à l'eau avec un cri déchirant.

Deville ramassa le fusil d'assaut et fit volte face vers l'ascenseur béant. Son regard croisa celui, défaillant, de son adversaire. Il visa et tira, mais l'autre avait déjà appuyé sur la commande de fermeture des portes. Le fusil tressauta dans ses mains, le vacarme de la rafale déchira ses tympans, les balles ricochèrent sur le métal de la porte. Une odeur de cordite emplit ses narines tendit qu’il ôtait le chargeur. Il était vide. Il balança l'arme dans la mer et se dirigea d'un pas rapide vers le monte-charge du puits de forage.

*

Igor bondit de son fauteuil avec un cri de rage. Il arracha son casque radio et le jeta à l'autre bout du central en hurlant.

- Les incapables !

Il traversa la pièce à grands pas, direction les ascenseurs.

- Je vais m'en occuper moi-même ! gronda-t-il.

- Igor, je préfère que tu n'y ailles pas seul.

Hellmann s'était levé et tentait maladroitement de rattraper le médium, le visage emprunt d'inquiétude. Il fit un signe discret aux deux commandos qui encadraient les portes coulissantes et qui n'en menaient pas large en voyant le colosse leur foncer dessus. Igor stoppa devant les ascenseurs et se retourna avec un rictus.

- Parce que tu crois que j 'ai besoin de tes gentils toutous ?

Il leur jeta un regard dédaigneux.

- S'il te plait, Igor, fit Hellmann avec un regard apaisant.

Les portes coulissèrent. Igor s'engouffra dans la cabine. Sur un signe d’Hellmann, les soldats lui emboîtèrent le pas.

*

Mc Pherson s'offrit le luxe d'un petit sourire de satisfaction. Les choses se déroulaient comme prévues. A part sa blessure à la cuisse, bien sûr, mais ce genre de chose faisait partie des risques. Et puis, la douleur était parfaitement maîtrisable. Il s'était même payé le luxe de refuser l'injection de morphine que lui avait proposée l'un de ses hommes, quelques minutes plus tôt. Il aimait ça, la douleur. Il devait bien y avoir quelque chose de pervers là-dedans, il s'en doutait, mais surtout, elle agissait chez lui comme une sorte de catalyseur mental, affinant son esprit, aiguillonnant sa perception des choses et de son environnement comme s’il était sous l'emprise d'un psychotrope, les effets secondaires en moins.

Ils approchaient de l'endroit qu'il avait choisi pour ses prisonniers. Il avait décidé de ne pas les ramener au Central. La situation serait assez tendue, là-haut, pour qu'il n'ait pas à se préoccuper de cette source potentielle d'ennuis supplémentaires.

Il avait repéré l'endroit idéal pendant une de ses ballades, quelques jours plus tôt - ses petites inspections de routines, comme il aimait les appeler -, qui n’était autre que du repérage. Il avait déniché, bien que cela paraisse incroyable, une cellule.

A la réflexion, ce n'était pas aussi insensé. La plate-forme serait un microcosme autonome où se côtoieraient trois cents personnes dans une ambiance de travail survolté. Il y aurait des frictions, c'était inévitable. Une prison pouvait donc se révéler très utile. C'était un local sans fenêtre, qui servait pour l'instant de dépôt d'outillage. Mc Pherson avait fait un rapide inventaire, histoire de s'assurer que ceux qu'il enfermerait là-dedans ne pourraient pas s'échapper, en découpant par exemple la porte au chalumeau.

Il jeta un coup d’œil par dessus son épaule. Ses prisonniers le suivaient sans entrain, aiguillonnés par le canon des armes de ses hommes. La vision de Moffat grimaçant de souffrance à chaque pas le fit jubiler intérieurement.

Ils s'arrêtèrent devant une lourde porte étanche. Au-dessus, était inscrit au pochoir en grosses lettres noires : « LOCAL CELLULAIRE »

A l'évidence, les ingénieurs qui avaient conçu la prison étaient lourdement influencés par l'architecture maritime. Une porte étanche en guise de porte blindée ? Pourquoi pas, finalement ? De toute façon, il s'en moquait. La seule chose qui importait était la solidité à toute épreuve de la porte. De ce côté là, il pouvait être tranquille.

Il tourna le lourd volant de manœuvre et entra. La pièce était sombre, sentait le renfermé et une odeur indéfinissable de peinture ou de solvant. Il récupéra une barre à mine qui traînait contre le mur et la fit jouer lourdement dans sa paume en regardant le couple mal en point pénétrer à son tour.

- Mourir noyé dans le noir, quelle horreur, n'est-ce pas !? lança-t-il d’un air mauvais.

- C'est une porte étanche, banane !

Malgré la douleur, Moffat, à l'évidence, n'avait rien perdu de son arrogance. Cela amusa presque Mc Pherson. Il riposta, un sourire au coin des lèvres.

- Avec la pression qui règne à six mille mètres de fond, elle ne le sera pas bien longtemps... Je vous souhaite bien du plaisir !

Sur ces dernières paroles, il fit tournoyer sa barre de fer et l'abattit sur l'ampoule murale, plongeant la pièce dans le noir. Puis, il sortit et verrouilla la porte.

- Restez ici et ne quittez pas la porte des yeux ! aboya-il à l’intention d’un des deux soldats.

- Vous, venez avec moi ! lança-t-il à l’autre.

Ils s’en furent à grands pas pendant que le garde s'appuyait nonchalamment contre la cloison en face de la porte cellulaire.

*

Les portes du deuxième ascenseur s'ouvrirent au niveau zéro. Igor en sortit comme un diable en boite, suivi de ses deux séides et s'élança sur l'embase en direction du monte-charge. Un feulement discret stoppa net l'un des commandos qui pivota sur lui-même comme un fauve, l'arme pointée. L'autre ascenseur venait de s'ouvrir, révélant son sanglant contenu.

- Monsieur, il y a un survivant ! cria-t-il à l’adresse du médium.

Pendant que le soldat examinait les blessures de son collègue, Igor s'approcha.

Le militaire plaqua doucement son camarade contre la cloison de l'ascenseur, tentant d'évaluer l'ampleur des dégâts. Tout le côté gauche du visage était tuméfié, la peau entre sa tempe et l'oreille avait gonflé, mais le plus grave semblait être la blessure au thorax. Son plastron était couvert d'un sang noir qui coulait sur ses chaussures, s’épanchant sur le sol en une flaque visqueuse. L’homme avait les yeux vitreux.

- Aidez-moi, murmura-t-il.

- Vous avez échoué lamentablement, et vous voulez qu'on vous aide ?

Igor se tenait à l'entrée de l'ascenseur, les poings sur les hanches. Ses yeux étaient deux puits sans fond qui semblaient aspirer la lumière environnante. Le soldat valide tenta faiblement de s'interposer.

- Monsieur...

Mais il s'écarta précipitamment lorsque le blessé fut soulevé du sol.

La lumière des néons du plafonnier vacilla, son intensité déclinant presque de moitié.

Le soldat se réfugia dans un angle de la cabine. Il ne pouvait rien faire, qu'assister impuissant à l'agonie de son camarade. Celui-ci flottait maintenant au milieu de l'ascenseur, les jambes battant l'air à vingt centimètres du sol. Horrifié, il vit le sang se mettre d'abord à couler de son nez, puis de ses oreilles, et enfin de ses yeux, qui se révulsèrent. La force invisible qui le maintenait en lévitation parut soudain se déchaîner. Le malheureux fut projeté avec une violence inouïe contre le mur du fond. Il glissa jusqu'au sol, maculant la paroi d'une large traînée sanglante.

Igor ferma les yeux. La lumière revint. Le soldat sentit ses entrailles se liquéfier lorsque le regard brûlant du dément l'effleura. Le colosse fit brutalement demi-tour et s'enfonça dans la nuit sans un mot.