Titan
Chapitre 19 · OceanofPDF.com
Plate-forme pétrolière Titan, Atlantique nord, 22 h 30 mn…
Le centre nerveux de Titan, appelé Central Opération – ou plus communément Central – baignait dans une lumière rouge tamisée facilitant la lecture des moniteurs vidéos, permettant également au personnel de garder une vision nocturne intacte. Même s’il n’y avait rien d’autre à voir à l’extérieur que l’obscurité déprimante d’une froide nuit hivernale enveloppant un océan noir et glacé.
Assis devant une console vidéo, Ruitchi Kanamura, un jeune eurasien dans la trentaine, frissonna malgré la douce température intérieure. Kanamura était ingénieur en météorologie et spécialiste en informatique. Il avait pris ses fonctions deux semaines plus tôt, concrétisant l’accord que la régie pétrolière avait passé avec l’Organisation Météorologique Mondiale, l’OMM, trop contente de trouver un relais dans cette région peu fréquentée du monde. L’OMM avait fait équiper la plate-forme d’une station fixe à ses frais ; en contre-partie, la Norstrom s’engageait à en assurer le fonctionnement et l’entretien. D’où un poste à plein temps pour un ingénieur météo, qui était bien entendu aux premières loges pour faire bénéficier Titan d’informations essentielles à la conduite des opérations d’exploitation. Ruitchi Kanamura avait ainsi rejoint la longue chaîne des quinze mille stations météorologique réparties sur toute la surface du globe.
Mais pour l’heure, le jeune eurasien était occupé à tout autre chose. Il observait avec attention la console du radar SPS de suivi aérien sur la quelle il espérait bientôt voir apparaître un plot en provenance de Terre-Neuve. Il leva les yeux de l’écran quelques secondes pour se détendre, laissant son regard errer dans le vaste espace du Central. Les baies vitrées qui courraient le long des quatre murs lui rappelaient la tour de contrôle de l’aéroport de Dallas, où il avait effectué un stage accéléré de contrôleur aérien un mois plus tôt. En y repensant, tout ça était complètement dingue. On n’avait jamais vu personne faire une formation réduite dans le domaine si sensible et stricte du contrôle aérien. Norstrom Offshore devait avoir le bras drôlement long pour se permettre d’obtenir des dérogations dans la chasse gardée hyper réglementée de l’aviation civile américaine.
- Alors, tu les as ?
Donald Moffat, un grand noir d’un mètre quatre-vingt-dix, spécialiste en électronique et systèmes de contrôle embarqués, se pencha sur lui, posant ses larges mains bien à plat sur les frêles épaules du météorologue.
Kanamura secoua la tête d’un air fatigué.
- Pas encore.
- T’es sûr que ça marche au moins ? fit l’homme de couleur en désignant le scope radar d’un geste du menton.
Kanamura avait passé les dernières vingt quatre heures à calibrer les trois radars de la plate-forme à l’aide du Polar-Tracker, un remorqueur brise-glace dévolu à la sécurité de Titan.
- L’Oméra météo et le doppler de suivi de surface sont calés en azimut et distance. Mais pour le réglage en site du SPS aérien, je te signale qu’un brise-glace, ça vole pas très haut !
- T’auras qu’à voir ça avec Cole Nootak demain. Je suis sûr qu’il se fera un plaisir de faire des ronds dans le ciel pour toi. En attendant, mec, tâche de pas les planter dans l’embase à l’arrivée !
- Vu la météo, il n’auront même pas besoin de moi.
Ce qui était parfaitement exact pour deux raisons : premièrement, des conditions aéronautiques aussi parfaites que rares à cette période de l’année ; ensuite, Titan était équipé de deux systèmes autonomes d’approche, comme sur les aéroport internationaux, en plus du GPS embarqué dont étaient pourvus toutes les hélicos de la Norstrom. Dans cette situation, le rôle de l’opérateur radar, à bord de la plate-forme, consistait plus à surveiller l’approche qu’à la guider.
Donald Moffat quitta son collègue pour se diriger vers la machine à café.
Kanamura reprit sa veille. Un plot apparut bientôt en limite de portée radioélectrique. Le code à quatre chiffres associés identifiait un appareil de la Norstrom. Les informations de cap, altitude et vitesse, indiquaient un hélicoptère. Kanamura leva les yeux de son écran pour se tourner vers le centre du Central, où une large console en U, surélevée, dominait l’espace comme la proue d’un navire. Une silhouette haute et massive se découpait dans la pénombre, solidement campé sur ses deux jambes. L’ingénieur en chef Marc Deville observait sans mot dire son fief. Kanamura se racla la gorge.
- Chef, les clients arrivent… quarante nautiques, plein ouest. Ils seront là dans trente minutes, lança-t-il.
- Okay, tu me bipes Mc Pherson s’il te plaît. C’est ses invités, qu’il se démerde avec. Appelle John également, j’aimerais qu’il s’occupe de l’appontage, répondit Deville d’une voix éraillée de fatigue.
Une lueur d’amusement éclaira fugitivement le regard de Kanamura pendant qu’il décrochait un téléphone.
*
Le pont supérieur culminait à quatre-vingt-dix mètres au-dessus des flots. A l’origine, le dernier niveau était un vaste espace dégagé de cent mètres de long sur quatre vingt de large, mais pendant la phase finale de construction, on y avait apposé les deux derricks supportant les systèmes de forage, sorte d’énormes tours de cinquante mètres de haut dont les feux rouges anticollision brillaient maintenant dans la nuit comme quelque phare dantesque. Deux grues géantes à bras de charge rallongé pour le déchargement des cargos ravitailleurs, ainsi qu’un empilement de caisses de matériels, achevaient de défigurer l’harmonie cubique de Titan.
Seul le carré parfait du Central, émergeant péniblement au milieu de tout ce fatras de métal, ramenait un peu d’ordre et d’harmonie dans cette architecture futuriste.
Mais l’endroit le plus impressionnant était situé au nord. Là, face aux vents dominants descendant du pôle, la gigantesque poutre en treillis métallique du support de torche, inclinée à quarante cinq degrés au-dessus de l’océan, s’avançait d’une centaine de mètres dans le vide, défiant l’océan telle une fantastique figure de proue. Les quatre câbles d’acier haubanant l’énorme poutrelle passaient largement au-dessus d’une silhouette solitaire en parka polaire, qui observait l’horizon à travers des jumelles de vision nocturne. Malgré son inclinaison, la hauteur de l’ensemble dépassait allègrement celle des derricks, et l’impression première qui s’imposait à l’esprit lorsque l’on découvrait ce spectacle grandiose, était la puissance et l’invulnérabilité.
John Paxton savait par expérience que se laisser aller à une telle impression était trompeur. Et dangereux.
Sa radio portable émit quelques crachotements. Il la sortit de sa poche tandis que la voix de Kanamura se faisait entendre.
- John, ici Ruitchi, tu m’entends ?
- Qu’est-ce que je peux faire pour toi fils ?
- Marc voudrait que tu appontes l’hélico. Il sera là dans vingt minutes.
- Pas de problème. Autre chose ?
- Ouais, heu… est-ce que tu peux récupérer Mc Pherson en passant ? Je n’arrive pas à le joindre. Il est sûrement dans sa cabine.
- C’est pas vraiment sur mon chemin.
- Pourquoi, tu es où ?
- Pont supérieur !
Un court silence marqua la réprobation de Kanamura.
- Tu ferais mieux de rentrer avant de geler !
Le ton indiquait bien autre chose qu’un souci des dangers du froid pour son aîné. Le jeune ingénieur n’appréciait pas que l’on mette en doute l’efficacité de ses instruments et de son travail. La plate-forme était équipée du nec plus ultra en matière d’étude des courants marins qui charriaient les glaces descendant du Groenland, ainsi que du suivi des icebergs. Mais John Paxton n’occupait pas le poste essentiel de chef de la sécurité par hasard. Il possédait de façon innée les qualités inhérentes à cette lourde fonction : imagination, anticipation, plus un zeste de paranoïa. Quelques mauvaises langues disaient même qu’il avait un peu trop développé cette dernière caractéristique. Mais dans un milieu où les accidents sont fréquents, et bien souvent plus mortels que lésionnels, être paranoïaque pouvait faire toute la différence entre la vie et la mort. A cinquante deux ans, Paxton en avait déjà passé trente six au service de la recherche pétrolière. La direction de Norstrom l’avait nommé à ce poste redoutable sept ans plus tôt, alors que Titan n’était encore que des lignes abstraites sur un écran d’ordinateur. Sept ans de travail acharné pendant lesquels il avait dû gérer la sécurité des trois mille ouvriers coréens affectés à la construction des différents éléments. Deux millions d’heures de travail, cent soixante dix mille mètre-cubes de béton haute résistance coulés, cent mille tonnes d’acier à haute élasticité forgées et découpées.
Norstrom Offshore avait voulu le meilleur homme qui soit pour ce travail aux compétences si particulières, et l’avait eu.
Paxton reprit son observation quelques instants, puis abaissa ses jumelles, offrant pleinement son visage au vent glacial. Là-bas, au nord, perdu derrière l’horizon, il y avait le Groenland. Deux mille kilomètres d’étendue liquide séparaient la plate-forme de la banquise. Deux mille kilomètres animés par un courant de deux mètres par seconde, charriant des icebergs de plusieurs millions de tonnes. Et Titan était plantée pile sur leur route.
Paxton fouilla la nuit de son regard acéré encore un moment, puis se détourna lentement, comme à regret. Quelque chose le dérangeait, quelque chose qu’il ne connaissait que trop bien et contre laquelle même l’électronique la plus performante ne pouvait pas lutter. Pendant trois milliards d’années, la nature avait perfectionné certaines capacités indispensables à la survie des espèces. Et même si le fils prodigue de la création avait complètement oublié ses origines faibles et nues face aux fauves, l’instinct du danger restait imprimé dans ses gènes.
Dans le subconscient du chef de la sécurité de Titan, la mémoire cellulaire ancestrale venait d’allumer une petite lumière rouge.