Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 69 sur 77

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Chapitre 64 · Les pensées de Mc Pherson étaient aussi…

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CHAPITRE 64

 

Les pensées de Mc Pherson étaient aussi noires que la nuit qui l'environnait. Ils étaient arrivé sur l'embase et marchaient en direction du pilier ouest vers la cage des monte-charges. Le colonel inspira une longue bouffée d'air salé. La mer paraissait beaucoup trop proche. Normalement situé trois mètres au-dessus du niveau de l’océan, le sommet de l’embase sur lequel il se déplaçait en était maintenant à moins d’un mètre. La plate-forme s’enfonçait lentement sous la clarté lunaire. Un petit vent glacé venant directement du Groenland mordait cruellement les chairs.

Mc Pherson frissonna. Pas seulement de froid ; il ressassait les dernières paroles d’Hellmann. Igor était mort. C'était un constat inattendu qui avait des conséquences profondes pour le devenir du programme tout entier. Pour chacune des cinq cents personnes qui travaillait sur ce projet depuis plus de six ans, dont lui-même. Surtout lui-même. Sa responsabilité personnelle serait engagée. Il aurait des comptes à rendre à des gens représentant des intérêts puissants, ce qui l'inquiétait terriblement. Energia était ce qu'on appelle un « projet noir », autrement dit, un programme financé sur des fonds militaires secrets. Le bras armé de la nation américaine n'aimait pas les ingérences étrangères à lui-même dans sa politique décisionnaire concernant ses projets, à fortiori les plus sensibles. De l'argent était donc régulièrement détourné des comptes courants de l'armée, au profit de fonds secrets. Ceux-ci étaient gérés au plus haut niveau des instances militaires par une poignée de décideurs intimement convaincus du bien fondé de leur action. Leur but était simple : soustraire au pouvoir politique la décision concernant certains projets définis comme étant vitaux pour la défense, ou bien servant leurs intérêts personnels. Le procédé était imparable : les comptes n'apparaissant pas, il était donc impossible qu'un membre du Congrès, diligenté par un lobby quelconque, une pression populaire ou encore un média, lance une mission d'enquête. De plus, l'action étant menée finement à des niveaux stratégiques de « la grande muette » - qui portait plus que jamais son nom. Une armée de juristes et d'expert-comptables bataillant pendant des années n'aurait rien trouvé de compromettant.

La perfection du procédé n'avait d'égal que sa perversité, car les militaires n'étaient malheureusement pas seuls ; ils avaient un partenaire de poids : le lobby de l'armement, recordman du chiffre d'affaire mondial, toutes catégories confondues, ainsi que celui de pétrole, plus quelques autres industriels triés sur le volet.

Les marchands de mort, de par leur considérable puissance financière, contribuaient d’une façon générale allégrement aux financements occultes, infléchissaient les prises de décisions depuis des décennies. Maintenant, ils réclamaient leur dû : un retour sur investissement qui se chiffrait en milliards de dollars.

Mais ce n'était pas ce qui inquiétait le plus Mc Pherson. Finalement, on arrivait toujours à traiter avec ces gens là. On faisait partie du même bord. Les uns fabriquaient, vendaient les armes, les autres les utilisaient. Les conflits étaient savamment orchestrés et tout le monde était content. Sauf les pauvres bougres en première ligne et leur famille, mais ça, c’était une autre histoire. Non, ce qui inquiétait Mc Pherson était un phénomène totalement nouveau, inhérent à la nature même du programme Energia - qui permettrait d'influer directement sur les bourses du monde entier. Pour la première fois, on voyait émerger des bas fonds une autre race de requins avides, infiniment plus inquiétants que les autres : des financiers de hauts rangs, appâtés par la promesse de profits boursiers considérables. Ceux-là étaient les plus dangereux, car ils avaient le seul pouvoir qui comptait réellement dans ce bas monde, la vraie puissance, celle des ressources financières illimitées. Et à ces hommes, il ne servait à rien de présenter des excuses. Aucune erreur ne serait tolérée. Si la moindre responsabilité du chef de la sécurité ressortait dans la mort du médium, ce serait un échec dont il ne se relèverait pas. Ils avaient perdu Igor ; il était vital de récupérer le gamin. C’était la seule façon d’atténuer cet échec.

Ils étaient arrivés devant la cage des monte-charges. Le pilier ouest, énorme masse sombre de vingt mètres de haut sur quinze de large, les écrasait de toute sa taille.

Mc Pherson s'adressa à ses hommes d'un ton sec.

- Je veux l'enfant vivant. Quant aux autres, s'ils opposent la moindre résistance... tuez-les.

Il avait prononcé les derniers mots en fixant Hellmann droit dans les yeux. Le scientifique n'avait pas bronché. Finalement, sous ses grands airs, il ne valait pas mieux que lui. Tout bien considéré, il était même pire. Mc Pherson eut un rictus dégoûté avant d’aboyer dans son micro.

- CoTac, quelle est la situation ?

Bien à l'abri dans son alcôve saturée d'électronique, l'opérateur s'empressa de répondre.

- Les caméras du puits d'exploitation sont opérationnelles à cinquante pour cent, mais je n'ai aucun mouvement pour l'instant, Monsieur.

Mc Pherson reçut l'information sans broncher. Une idée terrible lui traversa l'esprit : et s'ils s'étaient tous entretués ? Un frisson glacial lui remonta le long de l'échine. Il chassa ses funestes pensées et pressa à nouveau les boutons d'appel des monte-charges. Encore une fois, rien ne se produisit. Avec un soupir résigné, il ouvrit la porte latérale et se lança dans les escaliers.

*

Deville était au-delà de l'épuisement. Il se mouvait de plus en plus difficilement, comme un nageur évoluant dans un liquide à la densité croissante. Il posa Matthias au sol, le dos appuyé contre une caisse et souffla quelques secondes. Son regard se posa sur la petite face livide auréolée d'une forêt de mèches brunes. Le gamin semblait s'être à nouveau retiré en lui-même. Deville jura intérieurement. Une bouffée d'émotion l'envahît soudainement. Le jeune garçon avait bravé Igor pour lui sauver la vie. A ses yeux, c'était un acte d'une prodigieuse bravoure qui démontrait une grandeur d'âme peu commune.

Ellen le rejoignit, s'agenouilla à ses côtés. Elle portait Chimo, dont l'une des pattes, apparemment brisée, empêchait toute autonomie. Elle eut à peine le temps de s'enquérir de son fils qu'un bruit de cavalcade lui fit dresser la tête. Tout là-haut, à cent mètres au-dessus de leurs têtes, des hommes lourdement bottés dévalaient les marches d'acier.

- Faut qu'on trouve un coin pour se cacher, et vite, souffla Deville d'une voix usée.

Ils se redressèrent à moitié et avancèrent le dos courbé, cherchant les ombres protectrices. Deville s'arrêta, cherchant à s'orienter parmi le capharnaüm du vaste puits. Il fit un signe de tête à sa compagne, l'engageant à le précéder dans un étroit passage délimité par une rangée de containers. Ellen, Chimo serré contre elle, fonça tête baissée. L'ingénieur lui emboîta le pas. Ce faisant, l'une des chaussures de Matthias accrocha une charnière métallique, se déchaussa du petit pied et tomba au sol. Inconscient du témoin silencieux de leur passage, les deux adultes s'enfoncèrent dans la pénombre.