Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 42 sur 77

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Chapitre 37 · Tanker Cyostar, 09 h 30 mn…

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CHAPITRE 37

 

Tanker Cyostar, 09 h 30 mn…

Le capitaine était installé à sa place de commandement, dans son fauteuil de cuir à larges accoudoirs directement boulonné dans le pont et surélevé pour mieux voir par les baies vitrées de la passerelle. A sa droite se tenait l’homme de barre, les deux mains posées sur la large roue. Devant lui, les écrans des deux radars renvoyaient une nuée de parasites que personne n’expliquait. Juste à côté, le tube vert du sondeur indiquait une profondeur de vingt mille pieds, soit plus de six mille mètres. Au-dessus de sa tête, dépassant légèrement des racks de rangement, les radios affichaient sur leurs diodes luminescentes les différents canaux. Mais tout ce matériel n’intéressait aucunement les hommes qui se tenaient devant les vitres de l’immense pare-brise. Ils regardaient tous au-delà de la proue, certains avec de puissantes jumelles de marine. Hormis le personnel de quart, quasiment tout l’équipage était là, soit une dizaine de marins.

- Harris, deux degrés à tribord ! tonna Ryan.

L’homme de barre réagit promptement.

- Deux degrés à tribord, nouveau cap au trois cent trente deux ! claironna le dénommé Harris en tournant rapidement la barre d’un quart de tour.

Tout l’attention de Ryan était concentrée dans ce qu’il voyait à travers ses puissantes optiques. Se découpant avec netteté sur l’horizon, la plate-forme pétrolière semblait marcher sur l’eau, tel un tétrapode géant. De loin, l’embase était invisible et ses trois pieds sortaient de l’océan de façon inexplicable. Mais un autre fait, beaucoup plus étrange, tourmentait le commandant : l’absence de tout contact radiophonique avec la plate-forme d’une part, et le reste du monde ensuite. Le radio s’arrachait les cheveux en vain. Ils étaient coupés du monde extérieur et Ryan détestait cela. Pour couronner le tout, une houle résiduelle d’une ampleur anormale vu les conditions météo, frappait durement la proue. C’était comme si une tempête avait récemment eu lieu, alors que les bulletins météo ne faisaient mention que d’un temps calme.

Une remarque de son second, agrémentée de son accent inimitable, vint le tirer de ses pensées inquiètes.

- Je ne vois aucun dégât apparent, pas de fumée ni de trace d’incendie. Ils ont peut-être été touchés par un iceberg qui a fissuré un pilier ?

- Ça n’explique par le silence radio, répondit Ryan.

- Capitaine, on dirait que le temps se couvre, fit un marin.

Comme pour confirmer ses paroles, l’intérieur de la passerelle devint soudain sombre. Ryan descendit de son fauteuil et s’approcha des vitres. Il leva les yeux et ce qu’il vit lui coupa le souffle. Dans le ciel, rattrapant le navire à une vitesse hors du commun, un énorme nuage noir s’étendait dans leur direction, masquant le soleil, avalant le ciel pale comme un immense linceul sombre se déroulant dans l’éther. Tous les hommes vinrent coller leur nez aux carreaux et douze paires d’yeux incrédules scrutèrent le ciel qui noircissait de seconde en seconde.

*

- Donald, va chercher Ruitchi ! lança Deville. En vitesse !

Ils étaient sortis à l’air libre sur le pont supérieur côté sud pour observer l’arrivée du méthanier. Bien qu’il fut encore à une dizaine de nautiques, celui-ci était maintenant nettement visible sur l’océan, formant une tache plus sombre sur le gris métallique de la mer. Son large panache d’écume claire tirait une ligne bien droite qui se perdait dans l’infini de l’horizon.

Il y avait quelque chose d’inexorable dans cette vision lentement mouvante, comme un train monstrueux lancé au ralenti directement vers eux, mais ils n’eurent pas le temps de s’y appesantir. Toute leur attention était accaparée par ce qui se passait dans les airs. Au-dessus du navire, dans le ciel uniformément gris, quelque chose prenait possession de l’espace, s’étendant tel un sombre étendard annonçant la venue de terribles maux.

Deville sentit le duvet de sa nuque se hérisser. Un nuage gigantesque se développait à grande vitesse, escaladant le ciel comme le champignon nucléaire de quelque dantesque explosion atomique. La masse nuageuse prenait une ampleur horizontale dans les mêmes proportions, attaquant le ciel au-dessus du méthanier avec une voracité véloce, une frénésie dévorante qui multipliait sa masse de façon exponentielle.

La colonne nuageuse semblait monter droit vers la stratosphère, mais à douze kilomètres d’altitude, elle s’évasa en un énorme dôme qui la coiffa en formant une sorte d’enclume.

Fasciné, Deville observa la masse se densifier, se veiner de couleurs plus sombres qu’éclairaient de l’intérieur des éclairs. Un rideau de pluie tomba sur la mer comme une herse, tandis que la base du monstrueux nuage se mettait à tourner lentement sur lui-même.

- C’est une supercellule, fit Kanamura.

Le jeune homme venait d’arriver, poussé par Moffat qui le tenait comme un malade proche de la syncope.

Deville lui jeta un rapide coup d’œil. Le météorologue avait l’air au bout du rouleau. A l’évidence, ses nerfs étaient en train de lâcher. Il n’en continua pas moins de commenter d’une voix mécanique.

- Au centre, il y a un mésocyclone, c’est ce qui provoque la rotation.

- C’est quoi, ça, un mésocyclone ? demanda Moffat.

- Un énorme courant ascendant unique de cinq kilomètres de rayon qui monte à la verticale en tournant sur lui-même à deux cents kilomètres-heure.

- Et ça donne quoi, ce truc, un cyclone ?

- Non, fit Kanamura d’une voix atone. Quelque chose de bien pire.