Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 53 sur 77

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Titan

Chapitre 48 · Cole s'effondra dans la neige avec un…

 

Cole s'effondra dans la neige avec un grognement de douleur. Tombée à genoux à ses côtés, Ellen s'efforçait de reprendre sa respiration. Ils étaient à quelques pas du bord de l'iceberg, trop épuisés pour profiter de la scène fantasmagorique qu'offrait Titan ; nimbée d'une auréole luminescente qu'accentuait le brouillard l'environnant, la plate-forme semblait flotter dans une sorte de néant, telle une apparition fantomatique surréaliste. Une âme romanesque y aurait sûrement vu la réincarnation moderne et technologique du vaisseau fantôme du hollandais volant ; pourtant, lorsque Cole rejeta la tête en arrière pour observer la distance séparant le block-type de Titan, il n'y vit aucune poésie, juste une implacable réalité.

- Ellen, allez chercher la boite d'allumage dans l'hélico, murmura-t-il entre ses dents serrées par la douleur.. Elle est...

- Je sais ! J'y vais !

Cole regarda la psy se relever avec difficulté, puis partir en chancelant vers l'épave du

Hugues. Il reposa la tête au sol, soudain trop épuisé, trop affecté par sa propre souffrance

pour pouvoir penser clairement. La douleur lui vrillait le ventre comme une lame brûlante, annihilant toute pensée cohérente, submergeant ses fonctions cognitives sous un flot torturant chacune de ses terminaisons nerveuses. Pourtant, il trouva la force de tourner à nouveau la tête vers la plate-forme.

- Putain, ça va être juste...

L’hélicoptère avait touché la surface de l'iceberg sous un angle assez faible - environ vingt degrés - permettant aux patins d'atterrissage d'encaisser la plus grosse partie du choc, sauvant par là même la vie de ses occupants. A part le rotor principal qui avait explosé, ne laissant que des moignons à la place des pâles, et tout l'avant des patins d'atterrissage complètement tordus et enfoncés dans la partie inférieure du fuselage, les dégâts, vus de l'extérieur, n'étaient pas trop importants. A l'intérieur, c'était différent. La violence du choc avait projeté pèle mêle tout l'équipement de survie et d'intervention dans l'habitacle. Ellen respirait bruyamment, fouillant fébrilement parmi l'amoncellement de matériel, à la recherche de la petite boite noire de l'allumeur pyrotechnique. Engoncée dans sa tenue de survie, ses mouvements restreints par l'exiguïté de la cabine et le capharnaüm y régnant, elle s'énervait de plus en plus, trop consciente des secondes perdues s'égrenant inexorablement.

- Allez, saloperie de boite, on n'a pas le temps !!

Le tambour sur lequel était enroulé le Thermtex, était posé sur la glace, juste à côté de Cole.

Ce dernier s'acharnait à couper le câble à la bonne longueur - c'est à dire affleurant exactement le bord de l'iceberg - avec son long poignard.

Mélange d'alliage d'aluminium et d'oxyde de zinc isolés entre eux et gainés, le Thermtex avait la particularité, lorsqu'une impulsion électrique induisait une réaction chimique entre les deux alliages, de chauffer à 2400 degrés. A ce moment là, le câble s'enfonçait dans la glace sous son propre poids, la découpant comme du beurre.

Ce procédé révolutionnaire avait été inventé quelques années plus tôt par deux chimistes canadiens, consultants de l'International Ice Patrol. Le Thermtex avait fait ses preuves à maintes reprises ; à condition d'avoir la boite d'allumage pyrotechnique !

Cole commençait à pester intérieurement contre la psychologue lorsqu'un rouleau de corde atterrit juste à ses côtés, suivi une seconde plus tard par Ellen elle-même, tombant à genoux, hors d'haleine. Elle posa aussitôt une petite boite noire sur la glace. Cole planta d'un geste sec son poignard dans la surface gelée et s'empara du boîtier dans lequel il introduisit l'extrémité du câble. Puis, après avoir jeté un dernier regard à la plate-forme maintenant terriblement proche, il enjoignit à sa compagne de s'écarter vivement du câble, souleva un petit cache sur la face supérieure de la boite, et enfonça le bouton. Le câble s'embrasa aussitôt. L’incandescence se propagea à une vitesse fulgurante, illuminant fugitivement la glace d'une lueur rouge, tel un long et mince serpent de feu se perdant dans la nuit polaire. Puis, le câble commença sa pénétration, provoquant des nuages de vapeur que le vent transforma en écharpes virevoltantes de brume. Alors seulement, Cole reposa sa tête dans la neige et ferma les yeux.

*

- Maintenant !

L'ordre claqua comme un coup de fusil. Deville reposa le micro de l'intercom sur son support, sur la console centrale. Dans le même temps, Moffat appuya sur le large bouton rouge de l'alarme générale. Avec un hurlement effrayant, celle-ci emplit chaque mètre cube de la plate-forme, faisant vibrer l'air jusque dans ses moindres recoins, jusqu'aux tréfonds même des trois piliers de sa base, posés sur le socle continental, cent mètres plus bas…

… Où dans l'un d'eux, Ruitchi Kanamura tapait nerveusement un code à quatre chiffres sur le petit clavier de la console murale.

Une lampe verte s'alluma, il enfonça le seul et unique bouton rouge et se recula, ébahi d'avoir réussi à faire tout ça sans paniquer.

Presque aussitôt, couvrant le bruit de l'alarme, il perçut un grondement métallique dans la structure, derrière lui. Il se tourna vers la porte étanche, reculant malgré lui, le visage baigné de sueur et heurta la cloison opposée avec son crâne, sursauta autant de peur que de douleur. Derrière la lourde porte étanche, la cinématique de la vidange des ballasts commençait. Le jeune météorologue entendit le C02 sous pression chuinter à travers les buses d'admission. Lorsque la pression du gaz atteignit la valeur fatidique de cent bars, un choc sourd attesta de la libération mécanique du monstrueux piston. Aussitôt, celui-ci commença sa remontée, chassant cinq mille tonnes d'eau à la seconde par le sas ouvert en surface, cent mètres plus haut.

Kanamura leva les yeux, contemplant un instant les barreaux métalliques se perdant dans les hauteurs. Une envie folle de se ruer sur l'échelle, d'en grimper quatre à quatre les barreaux, de sortir de ce piège, le submergea. Il dut se faire violence pour se contrôler.

Une minute, avait dit John. Kanamura regarda sa montre, puis l'indicateur de niveau des ballasts.

Soixante petites secondes.

Kanamura ferma les yeux. L'alarme choisit ce moment pour s'arrêter, plongeant le jeune homme dans un silence abrupt, le laissant seul avec ses pensées paniquées.

*

Un grand craquement déchira la nuit polaire, roulant à la surface de l'iceberg comme un coup de tonnerre. Ellen et Cole, toujours allongés sur la glace, se retournèrent vers l'arrière du block-type, plongé dans l'obscurité. Cole crut déceler un mouvement furtif sur la surface gelée, en limite de portée visuelle. Il se redressa sur les coudes, scrutant les ténèbres brumeuses. Un deuxième déchirement retentit, aussi sinistre, mais cette fois plus long, un peu comme une succession de petites explosions sèches. Le bruit semblait se rapprocher à grande vitesse. C'est alors qu'il la vit ; une crevasse de plus d'un mètre de large s'ouvrait dans la glace sur l'emplacement de la découpe, courant rapidement dans leur direction.

- Ecartez-vous !! hurla Cole.

Ellen roula sur elle-même, à l'opposé de Cole, saisissant au passage le rouleau de corde, tandis que le jeune pilote se traînait promptement sur les coudes dans l'autre sens. La déchirure progressa soudain de manière fulgurante, s'arrêtant net dans le vide de la falaise de glace avec un terrifiant bruit sec, juste entre eux deux.

Ils s'entreregardèrent, éberlués. Ellen fut la première à reprendre ses esprits ; après avoir jeté un bref coup d’œil en direction de Titan, elle s'écria.

- Mon Dieu, Cole, le choc !

- Quoi le choc ?

- Il va nous éjecter. Nous n’avons rien pour nous accrocher !

Elle vit passer une lueur de désarroi dans le regard de Cole, vite maîtrisée quand il arracha de l'iceberg son long couteau et le lui lança par-dessus la faille les séparant.

- Plantez-le dans la glace et accrochez-vous au manche de toutes vos forces. Et laissez pas filer la corde ; on en aura besoin pour descendre !

- Et vous ?!

- L'hélico est de mon côté, je trouverai quelque chose !

Sur ces mots, il se releva en grimaçant et s'enfonça dans la nuit, plié en deux.

- Cole, on n'a plus le temps !

Les paroles de la psychologue se perdirent dans le vent glacé. Dépitée, angoissée, elle reporta son attention sur la plate-forme. La forteresse de métal la dominait maintenant de la moitié de sa hauteur, se ruant à sa rencontre telle une monstrueuse locomotive en furie.

*

Dans le central, le rythme du sonar allait crescendo, émettant presque en continu. Sur un signe de Deville, Moffat coupa le son. Dans le silence revenu, l'atmosphère n'en était que plus tendue. Tous avaient les yeux fixés sur l'immense masse de l'iceberg, dont chaque cristal de glace semblait diffracter la lumière crue des projecteurs. Par un étrange effet d'optique, on avait l'impression que c'était non pas le block type qui se ruait sur la plate-forme, mais le contraire, comme si une force monstrueuse précipitait Titan à la rencontre de la banquise tout entière. Une banquise qui se rapprochait de dix mètres par seconde.

Moffat s'était levé. Il fixait la masse blanche brillante, hypnotisé. Néanmoins, du coin de l’œil, il aperçut un mouvement sur l'écran de situation géographique. Les chiffres indiquant la position GPS de Titan changeaient doucement. La plate-forme bougeait. Ils avaient réussi à la décoller du fond. Il ne ressentait aucune sensation physique de mobilité ; l'écart entre la plate-forme et l'iceberg géant diminuait toujours aussi vite. Seule l'implacable précision des chiffres attestait que Titan flottait en étant lentement entraînée par le courant marin. Moffat aurait voulu prévenir ses compagnons, mais il avait la gorge trop sèche pour pouvoir articuler le moindre son.

La falaise blanche, dont il ne voyait pas les extrémités perdues dans la nuit et la brume, fut sur eux en un clin d’œil. Le mur de glace les percuta avec une extrême violence. Moffat se cramponna à une main courante tandis que la plate-forme s'inclinait de dix degrés sur l'arrière, gémissant de toute sa structure.

*

Cole glissait sur la glace sans prise. Il frappait la surface gelée de ses talons, espérant ralentir sa glissade vers le vide. En vain. Il vit avec effroi le bord de l'abîme se rapprocher.

Le choc violent avait dégagé le Hugues de la glace. L’hélicoptère, lancé à trente km/h sur ses patins, filait vers la falaise comme une luge en folie sur une patinoire, rattrapant le pilote.

Cole tenta encore une fois de se freiner, plantant ses ongles dans la glace, ne réussissant qu'à les arracher et à laisser des traînées rouges sur la surface blanche.

De son côté, Ellen se cramponnait de toutes ses forces au manche du poignard, priant silencieusement pour que la lame reste fichée dans la glace. N'ayant ni la force du jeune indien, ni l'habitude des armes blanches, elle n'avait pas réussi à percer la croûte gelée, se contentant d'enfoncer la lame dans une des micro-fissures qui parsemaient la surface de l'iceberg. Un bruit étrange, qui couvrait les craquements de l'iceberg lui fit lever la tête. La situation désespérée de Cole lui apparut dans toute son horreur. Elle resta tétanisée une seconde, puis saisit la corde, enroula plusieurs fois une extrémité autour du manche du poignard, et lança de toutes ses forces le reste du rouleau vers le jeune pilote en hurlant son nom.

Cole eut le réflexe de saisir la corde au vol au moment où il plongeait dans le vide. Le Hugues bascula deux secondes plus tard, juste au-dessus de lui. Il se raidit, attendant le choc. La tension de la corde stoppa brutalement sa chute, le renvoyant vers la verticale du point d'ancrage, dix mètres plus à droite, tel un pendule. Il étouffa un cri tandis que l'hélico le manquait d'un cheveu, et s'écrasait dans une gerbe de flamme, sur l'embase de la plate-forme, trente mètres plus bas. L'explosion projeta une multitude de débris enflammés dans toutes les directions, dont le petit rotor de queue. Horrifié, Cole le vit arriver droit sur lui en tournoyant, tel un mortel freesbee. Il se planta dans la glace avec un bruit mat, juste à côté de sa tête.