Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 21 sur 77

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Titan

Chapitre 16 · Sanglé dans une incroyable combinaison rouge vif,…

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CHAPITRE 16

 

Sanglé dans une incroyable combinaison rouge vif, Igor entra dans la pièce et se figea sur le seuil. Ellen aperçut Hellmann dans l’ombre de son imposante masse, refermant doucement la porte.

Igor était un géant. Plus de deux mètres, une largeur en conséquence. Elle était seule lui.

Igor observa la pièce avec une étrange attention, comme si la réalité n’était qu’un leurre cachant sous la surface bien lisse des murs un message sous-jacent affleurant par endroit, tels des hiéroglyphes sur une stèle usée par les siècles.

Ce n’est qu’après avoir consciencieusement examiné chaque endroit qu’il consentit enfin à la regarder. Elle comprit instantanément qu’elle ne mènerait pas la partie.

Igor se mit en mouvement avec une remarquable économie de mouvement eu égard à sa masse corporelle. Il semblait glisser à la surface du sol en venant vers elle, telle une énorme tache de sang écarlate sur le carrelage immaculé d’un bloc opératoire.

Rouge et blanc, pêché et pureté. Fallait-il voir dans cette opposition théologique primaire une coïncidence ou un message sous jacent ? Comme mue par une force indépendante de sa volonté, Ellen se leva maladroitement.

- Monsieur Gogolov, je suis le doc…

- Docteur Menken, c’est un plaisir !

Sa voix était basse, rauque, et la façon qu’il avait de rouler les « r » la rendait râpeuse comme la peau d’un alligator.

Il écarta de la table sa chaise d’un geste désespérément lent et s’assit. Ellen l’imita.

- Monsieur Gogolov, c’est un plaisir également. Le docteur Hellmann m’a longuement parlé de vous et…

- Ce bon vieux Karl, il est intarissable. J’espère qu’il ne vous a pas choquée avec toutes ces horribles histoires !

Il se redressa et se pencha en avant, les mains bien à plat sur la table. Ellen eut un mouvement de recul involontaire.

- Il paraît que j’ai fait des choses peu recommandables par le passé ; il vous a raconté ?

- Pas dans les détails, mais je…

- Puis-je vous poser une question docteur Menken ?

- Oui, bien sûr.

Igor se pencha davantage, approchant sa grosse tête imberbe de la psychologue. La table qui les séparait lui parut soudain insignifiante. Il la fixait de son regard pénétrant, un sourire bizarre flottant sur ses lèvres épaisses.

- Pensez-vous que je sois un pêcheur ? Je parle du vrai pêché, celui qui est profondément contre nature.

La question faillit la désarçonner.

- Hé bien… c’est un vaste sujet philosophique, bredouilla-t-elle.

- Laissez donc les philosophes en dehors de ça !

Il n’avait pas élevé la voix, mais la puissance qu’il mit dans sa répartie heurta Ellen de plein fouet. Elle le sentit presque physiquement.

- Ils ne comprennent rien à rien, ce ne sont que des théoriciens de la pensée. Ils se croient supérieurs, mais ces pauvres pantins sont englués dans leur rationalité mécaniste. Ils jouent avec les mots comme le chat avec la souris, mais sans jamais consommer. Et savez-vous pourquoi ? Parce que contrairement au chat pour qui la mort est une nécessité, pour eux, elle n’est qu’une inéluctable et misérable fin. Je trouve ça pathétique.

D’un mouvement très lent, il se repoussa en arrière sur sa chaise, sans cesser de sourire. La métaphore du chat et de la souris n’avait pas été lancée au hasard. A l’évidence, il se considérait comme un félin face à sa proie.

Ellen déglutit péniblement. Les mains toujours posées à plat sur la table, économisant le moindre mouvement comme un reptile à l’affût, il continua.

- J’ai toujours été fasciné par la mort. La seule certitude que nous ayons de notre imprévisible futur. Nous nous agitons en tous sens dans l’espoir vain de pouvoir l’oublier quelques instants, mais un jour ou l’autre, son masque grimaçant nous apparaît. C’est juste une question de temps. Mais la mort n’est rien, docteur Menken, c’est la souffrance qui importe. Avez-vous peur de souffrir Ellen ?

Il avait prononcé son prénom avec une étrange langueur, comme une sorte de délectation perverse. Un long frisson remonta le long de sa colonne vertébrale.

- Monsieur Gogolov, je suis venue ici pour discuter de vos…

- Pouvoirs ? Est-ce donc uniquement cela qui vous intéresse ? Le pouvoir psychique ?

Un sourire trop large s’ouvrit comme une plaie palpitante dans le visage du psychopathe, découvrant une rangée de dents étincelantes.

- C’est un concept passionnant, je vous l’accorde, et assez nouveau pour la race humaine. Mais ce n’est que la surface des choses, un frémissement de l’ombre enfouie sous la réalité. La vraie question est plus profonde.

Il s’arrêta brusquement de parler pour la fixer d’une façon encore plus pénétrante.

Ellen commença à transpirer. Igor l’observa sans ciller quelques secondes encore, puis son étrange immobilité oculaire se modifia, ses pupilles se dilatèrent, emplissant presque complètement l’iris. De transparents, ses yeux devinrent d’un noir profond.

Ellen sentit son malaise amplifier irrésistiblement, tel un barrage libérant un flot tumultueux. Elle dut se faire violence pour se contrôler, résister à l’envie de mettre fin à l’entretien pour s’enfuir, quitter cette pièce, cette atmosphère qui l’étouffait, l’emprisonnait et semblait se resserrer autour d’elle tel un sarcophage. Le regard hypnotique d’Igor ne la quittait pas, ne lui laissait pas le moindre répit ; il fallait qu’elle reprenne le contrôle d’elle-même, qu’elle parle, qu’elle dise quelque chose, n’importe quoi pour briser la gangue qui l’étouffait.

- Monsieur Gogolov… (sa voix desséchée croassait comme celle d’un vieux corbeau), quelle est cette question profonde dont vous commenciez à parler ?

Le rictus d’Igor se transforma lentement en sourire. Il plissa les yeux tout en hochant imperceptiblement la tête, acquièçant mentalement à une sombre évidence connue de lui seul.

Ellen se sentait comme une mangouste face à un cobra ; mais une mangouste à qui on aurait injecté un paralysant.

- Pensez-vous que je sois fou docteur Menken ?

Sans lui laisser le temps de répondre, il enchaîna.

- Oui, vous le pensez. Et vu à travers vos lunettes sociales, je le suis. Mais par rapport à quoi ? A VOTRE normalité ? A la référence du plus grand nombre, de ce troupeau bêlant qui n’a même pas su reconnaître son sauveur il y a deux mille ans ? Si le Christ revenait maintenant sur Terre, on le déclarerait schizophrène et on l’enfermerait. Pour une raison très simple : les saints participent du vrai Bien. Rien à voir avec le bien ordinaire, non, je parle du vrai Bien, celui qui échappe à la conscience bassement humaine en transcendant les limites naturelles de l’esprit. Le vrai Bien, comme le vrai Mal, sont une extase de l’âme, docteur Menken. Dans des sens opposés, bien sûr.

Il eut un rictus mauvais.

- Mais je lis dans votre regard que c’est plutôt le Mal qui vous fascine.

Il eut un sourire satisfait avant de reprendre.

- Très bien. Parlons-en. Quelle en est pour vous la pire incarnation ? Un tueur en série, un horrible boucher qui découpe ses victimes avec une délectation perverse ? Ce n’est qu’un malade, une vulgaire bête sauvage. Il tue ? Et alors, tuer est dans la nature humaine. Il ne cherche pas à la dépasser, ne faisant que laisser libre cours à ses pulsions primaires. Alors que le vrai Mal est profondément contre nature. Vous vous demandez ce qu’il est exactement, où il se cache. On ne vous apprend pas ça à la fac, n’est-ce pas docteur ? Alors je vais vous le dire. Imaginez que les fleurs de votre jardin se mettent soudain à parler, que votre chien vous tienne un discours freudien de son cauchemar de la nuit précédente, ou encore que votre voiture décide d’aller faire une ballade sans vous derrière le volant. Serait-ce un miracle divin, ou un miracle infernal ?

Avec un geste très lent, Igor croisa ses mains sur la table, avant de reprendre.

- Mais le vrai pêché est rare. Il y a peu de vrais saints et encore moins de vrais pêcheurs, car il faut une volonté surhumaine pour pénétrer dans l’autre dimension, la sphère interdite. L’homme a chuté du jardin d’Eden et le vrai pêché, le vrai Mal, est de continuer cette chute.

Il ferma les yeux un instant, comme en proie à quelque tourment intérieur, puis darda de nouveau son regard sur la psychologue.

- On peut être le plus grand des pêcheurs et ne pas le savoir. Tout se passe à un autre niveau, en profondeur, là où nous n’allons jamais, parce que nous avons peur. Peur de découvrir ce que nous sommes réellement, notre vraie nature. La vérité. Notre connaissance de nous-mêmes n’est qu’une conscience de surface. Mais au fin fond de l’abîme, dans l’obscurité la plus totale, qui sait ce que nous sommes réellement, qui sait quel monstre rôde en nous ? Avez-vous déjà sondé les tréfonds de votre âme Ellen ?

Igor la fixait avec une sorte d’exaltation malsaine, son énorme crane luisant sous l’éclairage cru, attendant une réponse qu’elle ne pouvait pas lui donner. Une irrépressible envie d’hurler la saisit soudain ; elle dû faire un effort considérable pour se dominer.

- Non, monsieur Gogolov, je n’ai pas eu ce… cette possibilité. Mais je suppose que vous, vous l’avez fait ?

- Oui.

- Et… et qu’avez-vous vu ?

Igor ne répondit pas ; il se contenta de sourire largement.

Installés dans une pièce adjacente, Hellmann et Vaugh ne perdaient pas une miette de la confrontation. Ils étaient assis dans de confortables fauteuils de cuir et suivaient avec une fascination malsaine l’échange sur un grand écran plasma. Grâce à un jeu de caméras discrètement fixées au plafond et dans les murs de la salle blanche, on pouvait varier les angles de vues à loisir. Hellmann avait opté pour trois vues simultanées : un gros plan de face de chacun des protagonistes et une vue de profil plus large. Sur les deux images où elle apparaissait, le malaise d’Ellen était flagrant.

Vaugh darda sur Hellmann un regard sévère.

- Cet homme représente une menace dont il faudra se débarrasser au plus vite. Dès l’émergence du deuxième « Classe 4 ».

Hellmann hocha lentement la tête sans quitter l’écran des yeux.

- Karl, promettez-moi que vos sentiments personnels n’entreront pas en ligne de compte au moment de son élimination.

- Je sais ce que j’ai à faire, Christopher, et surtout, à qui j’ai à faire, répondit Hellmann en fixant le visage d’Igor que l’éclairage cru rendait blafard.

- Bien.

Hellmann s’arracha avec regret à sa contemplation pour regarder Vaugh.

- Igor est très motivé par ce programme. C’est une sorte de consécration pour lui. Il fera ce qui est prévu, tranquillisez-vous.

Hellmann appuya sa remarque d’un sourire confiant, qui n’eut aucun effet sur le haut fonctionnaire.

- Il vaudrait mieux. Nous ne pouvons nous permettre le moindre dérapage, plus dans cette phase. Nous passerons en sécurité Alpha dans deux heures. J’espère qu’il sait ce que cela veut dire, dit-il en désignant l’écran d’un geste.

- Absolument.

- Parfait. Et votre protégée ?

- Elle me fait confiance. Elle jouera son rôle.

A cet instant, la porte derrière eux s’ouvrit sur l’assistant d’Hellmann. Le docteur Crane fit entrer le fils d’Ellen, derrière lequel trottait un petit chien blanc tacheté de noir.

Hellmann se leva et vint à leur rencontre.

- Ah, Matthias ! Je vois que tu as fait la connaissance de Chimo.

Il se pencha pour gratter la tête de l’animal avant de se tourner vers Matthias.

- Il te plait ?

- Ouais, il est génial !

- Mon vieux Chimo, j’ai l’impression que tu t’es trouvé un nouveau maître !

Le regard de Matthias fut attiré par l’écran plasma. Son attirance se mua en étonnement lorsqu’il reconnut sa mère.

- Qu’est-ce que fait Maman ?

- Elle discute avec mon sujet d’expérience. Il s’appelle Igor. Matthias l’observa un instant.

- Comment le trouves-tu ?

- Plutôt bizarre !

Hellmann ne put retenir un sourire.

Matthias se rapprocha de l’écran sans même remarquer la présence de Vaugh. Le spectacle de sa mère assise à une table avec ce personnage étrange avait un côté surréaliste qui semblait presque l’hypnotiser. Mais quelque chose n’allait pas, il le perçut tout de suite. Une sorte de sensation pénible, comme de la détresse, émanait de sa mère. Cela le mit mal à l’aise. Puis il s’intéressa à l’homme assis en face d’elle. La couleur écarlate de sa combinaison lui rappela quelque chose, il n’aurait su dire quoi, comme un vague sentiment de déjà vu. C’est à cet instant que l’incroyable se produisit. Igor tourna lentement la tête vers le plafond, regardant la caméra bien en face. Matthias eut un mouvement de recul : l’homme en rouge le fixait droit dans les yeux ! Avec une soudaineté surnaturelle, ses pupilles s’agrandirent démesurément, dévoilant le gouffre noir d’un regard sans fond. Matthias était pétrifié ; il aurait voulu s’enfuir mais Karl était venu se placer derrière lui et le maintenait en place comme dans un étau. Il se pencha à son oreille.

- N’aie pas peur, murmura-t-il, il ne peut pas te voir, il n’y a aucun écran de son côté.

Mais Matthias savait au plus profond de lui-même que c’était faux ; l’homme en rouge le regardait lui. Comme pour lui donner raison, Igor découvrit ses dents en une horrible parodie de sourire. Un sourire qui lui était directement adressé, à lui, Matthias ! Le jeune garçon se sentit défaillir, mais Karl le maintenait en place. L’instant, dans l’élastique perception du temps, sembla durer une éternité. L’homme en rouge rompit enfin le charme maléfique. Il reporta les yeux sur Ellen comme s’il ne s’était rien passé.

Karl détourna le garçon encore hébété de l’écran. Ils firent quelques pas vers la porte et s’arrêtèrent pour observer Crane. Hellmann lui fit un signe de tête.

Crane dominait de toute sa taille le jeune chien assis à ses pieds ; il tenait entre le pouce et l’index une petite balle rouge qu’il leva très haut au-dessus de sa tête.

- Regarde bien, murmura Hellmann à l’oreille de Matthias.

Chimo se détendit soudain dans un bond prodigieux qui le propulsa à plus de deux mètres du sol ; il arracha la balle de la main de Crane avant de retomber souplement sur ses pattes. Puis il trottina vers Hellmann, devant lequel il s’assit en remuant la queue.

- Il est mignon, non ?

- Oui, répondit Matthias d’une façon mécanique, l’esprit encore imprégné par Igor.

Le scientifique enleva doucement la balle de la gueule du chien, avant de la tendre à Matthias.

- Est-ce que ça te plairait de l’adopter ?

- Heu…

- Matthias, je vais te confier un secret. Chimo est un chien très particulier.

Il fit une courte pause, le temps que ses paroles pénètrent son jeune interlocuteur. Matthias reprenait lentement ses esprits et lorsqu’il fut certain d’avoir capté toute son attention, il poursuivit.

- Si tu prends bien soin de lui, si tu gagnes sa confiance, alors tu t’apercevras qu’il sait faire des choses très amusantes. Nous lui avons appris des tours de magie !

- C’est vrai ?

- Oui. Mais c’est un secret qu’il faut garder, poursuivit Hellmann en mettant un doigt sur ses lèvres.

- Pourquoi ?

- Parce que des gens mal intentionnés pourraient vouloir le prendre, l’enlever, justement à cause de ça.

Il marqua un temps d’arrêt, laissant ses informations imprégner le garçon.

- Matthias, Leviticus et moi (il fit un signe de tête en direction de son assistant), nous pensons que Chimo n’est plus en sécurité ici. Nous pensons qu’il est en danger.

Matthias fit des yeux ronds. Toute trace de l’intrusion psychique d’Igor avait maintenant disparu, avalée par son mental comme un cadavre par les eaux sombres d’un lac. Hellmann sourit par devers lui, toujours aussi impressionné par la capacité de l’esprit humain à enfouir au plus profond de son inconscient un épisode traumatisant. C’était surtout vrai chez les enfants.

- Greg et moi, nous avons décidé de te le confier, reprit Hellmann. Si tu es d’accord, bien sûr.

- Ouah ! C’est vrai ?

- Oui, mais à une condition : tu dois garder le secret sur Chimo. Personne ne doit savoir qui il est réellement, même pas ta mère. Je suis désolé mais c’est un secret qui doit rester entre toi, Leviticus et moi. Il y va de la vie de Chimo, tu en es conscient.

- D’accord ! lâcha Matthias en hochant gravement la tête.

Hellmann lui fit un large sourire.

- J’étais sûr que je pouvais compter sur toi !

- Mon vieux Chimo (il ébouriffa la tête du chien), je te présente Matthias Menken, ton nouveau maître !

- Ah, une dernière chose.

Hellmann désigna la balle que tenait Matthias.

- Chimo adore sa balle. Il y est très attaché. Ne laisse jamais personne la lui enlever, d’accord ?

Matthias tendit la balle rouge ; Chimo pencha la tête sur le côté pour la saisir délicatement dans sa gueule. Il fit retentir un petit jappement de plaisir qui arracha un sourire au jeune garçon.

- Et maintenant, fit Hellmann en se redressant, il est temps pour toi et ta Maman de faire une petite ballade en hélicoptère.

- On rentre chez nous ?

- Non mon garçon, pas encore.

Il lui caressa les cheveux d’un air songeur avant de le laisser partir avec Crane et le chien. Lorsque la porte se fut refermée, Vaugh se leva et vint le rejoindre au centre de la pièce. Les deux hommes échangèrent un regard en silence. Sur l’écran, derrière eux, Ellen était toujours assise. Igor était parti, mais la psychologue ne semblait pas s’en être aperçue. Elle fixait l’espace devant elle d’un regard aussi vide que la chaise abandonnée du psychopathe.