Titan
Chapitre 55 · - Attention… doucement.
Deville et Moffat posèrent délicatement le brancard sur le sol du Central. Sandra sortit une couverture de survie de son emballage plastique et en recouvrit Paxton.
L'ingénieur était pâle comme un linge, mais il était conscient. Il suivait des yeux chaque geste de la jeune femme, un mince sourire flottant sur ses lèvres. Il la remercia d'un signe de la main, puis ferma les paupières un moment, pour mieux se concentrer sur l'état de son corps. Il ne ressentait aucune douleur. Le problème, c'est qu'il ne sentait pas non plus ses jambes. Tout son corps, à partir du bas du dos - là où il avait heurté l'angle de cette maudite caisse - était devenu d'une insensibilité totale. Il se remémora les secondes de délire précédant le choc, la force incommensurable qui l'avait soulevé du sol comme une brindille, le précipitant avec violence en arrière, lui brisant le dos. Deville et le docteur Menken avaient fait irruption dans le puits un peu après, trop tard pour voir cette puissance à l’œuvre - en un sens, c'était sûrement préférable - mais juste à temps pour assister à la suite des évènements. Car le plus incroyable s'était produit ensuite. Lorsque Matthias s'était approché de son chien éventré. La scène resterait gravée dans sa mémoire jusqu'à son dernier souffle.
Matthias était en état de transe. Du moins c'est ce terme qu'avait utilisé Ellen, un peu plus tard, pour qualifier l'état dans lequel elle avait retrouvé son fils. Le visage imperméable à toute ingérence extérieure à lui-même et au chien, il s'était approché de l’animal, s'était agenouillé, avait retiré avec précaution la hache du petit corps martyrisé. Puis, il avait posé les mains sur la blessure béante.
Paxton avait vu de ses propres yeux les organes se réparer, les viscères se ressouder, puis les muscles repousser, enfin la peau se refermer. Quelques secondes plus tard, Chimo avait ouvert les yeux, s’était, d'un coup de rein, remis sur ses pattes et avait gambadé affectueusement autour de son jeune maître.
Comme s'il ne s'était rien passé.
Il sentit une main sur son épaule, une grosse main calleuse, affectueuse.
- John, fit Deville.
- Ça va aller, t'en fais pas. Pour l'instant, nous avons un problème plus grave à régler.
Deville baissa la tête.
- Ecoute, faut se rendre à l'évidence, reprit Paxton. Hellmann nous a baisés. On ne mènera jamais le jeu. La seule chose qu'on puisse faire, c'est gagner du temps... et espérer !
L'ingénieur en chef se passa la main sur le visage. Un visage profondément las.
- Ouais...
- Moffat se jeta à genoux, à leurs côtés.
- Le remplissage est bien amorcé, dit-il d'un air désabusé. D'après l'ordinateur, la plate-forme coulera dans deux heures et cinquante minutes.
Un silence s'installa. Ils s'entreregardèrent.
- On pourrait essayer de construire un radeau, non ? déclara Sandra. Avec les flotteurs de l'helico ?
Un sourire illumina le visage fatigué de Paxton.
- Les femmes... Elles sont notre lueur d'espoir dans ce monde de fou. Ça, fillette, c'est la meilleure idée que j 'ai entendue depuis bien longtemps.
- Ouais, on a tout le matos qui faut, en plus, renchérit Moffat.
- On peut le construire sur l'embase. Il se mettra à flot de lui-même lorsque la plate-forme s'enfoncera, dit Deville.
- Bien, nous n’avons pas de temps à perdre, reprit-il.
Ils se redressèrent. Sauf Paxton. Ils lui lancèrent un regard gêné, puis se dirigèrent vers les ascenseurs. Les portes coulissèrent et se refermèrent sur un chuintement.
Matthias était installé confortablement dans un des fauteuils du central, serrant convulsivement son chien contre lui, les yeux perdus dans le vide. Ellen, à genoux devant lui, caressait doucement ses cheveux.
La psychologue couvait son fils d'un regard où se mélangeaient savamment plusieurs sentiments contradictoires. Elle n'arrivait pas à décider lequel prédominait, de l'amour inconditionnel de la mère, de sa peur aussi, ou encore du besoin de savoir de la scientifique, de la chercheuse. Quelque chose s'était passé dans ce puits. Quelque chose à la fois de terrible, et de merveilleux. Des forces s'étaient déchaînées. Non, Matthias avait déchaîné ces forces.
Elle avait un besoin vital de savoir. Savoir ce qui s'était exactement passé, savoir quelles puissances habitaient son fils, son enfant adoré. Savoir s'il était un dieu... ou un monstre. Il avait tué, il avait blessé, il avait soigné. Il n'avait que huit ans !
Ses yeux s'embuèrent de larmes. Elle remonta d'un geste tendre une mèche de cheveux qui avait glissé sur son front. Son front, qui surmontait son regard fixe.
- Est-ce que ça va ? demanda Sandra en se penchant vers Matthias.
- Il est en état de choc, mais ça va aller... n'est-ce pas mon Chéri ?
Elle lissa ses cheveux.
- Là, tout va bien maintenant, c'est fini, on va bientôt rentrer à la maison,
je te le promets.
Sandra se tordait nerveusement les mains. Ses yeux passaient de Matthias
à Ellen. Elle se lança.
- Ecoutez… ce pouvoir de guérison… je me demandais... Vous croyez qu'il pourrait l'utiliser... faire quelque chose pour John ?
Ellen expira en baissant la tête.
- Je ne sais pas Sandra… Je ne sais pas... Tout ça est si... incroyable.