Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 33 sur 77

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Titan

Chapitre 28 · Debout devant l’une des baies vitrées de…

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CHAPITRE 28

 

Debout devant l’une des baies vitrées de la face nord du Central, Deville observait l’extrémité du pont fugacement éclairé par les deux grandes gerbes d’étincelles. Pareilles à de lointains feux d’artifice, elles nimbaient la nuit d’une présence fantomatique. Néanmoins, la beauté du spectacle n’émut pas un instant l’imposant canadien. Immobile et farouche comme une statue de Neptune, le seul maître à bord de Titan après Dieu ruminait de sombres pensées.

Dans son dos, l’écran du radar météo attirait les curieux. Ellen tenait son fils par les épaules, juste derrière le dossier du fauteuil de Kanamura. Mc Pherson venait de les rejoindre. Personne ne parlait, l’esprit accaparé par l’étrange beauté surréelle de l’image tourbillonnante.

Ils avaient tous revêtu les encombrantes tenues pour le grand froid et, bien qu’elles soient restées largement ouvertes, ils commençaient à avoir chaud. Sauf Kanamura ; sa tenue pendait sur le dossier de sa chaise et il transpirait pour une autre raison.

Le météorologue enleva ses lunettes pour la dixième fois en cinq minutes, s’épongeant le visage avec un mouchoir en papier. La boite posée sur la console à portée de main était presque vide. Ellen remarqua le tic nerveux qui lui agitait la joue lorsqu’il tournait la tête à gauche pour jeter son mouchoir dans la poubelle.

Syndrome pré-hystérique, pensa-t-elle par pur réflexe professionnel. Le sujet commence à perdre graduellement le contrôle de son système nerveux, ce qui se traduit par des manifestations d’anxiété… Elle se rendit compte qu’elle récitait le cours comme à la fac.

Mon Dieu, voilà que je déraille moi aussi, pensa-t-elle.

Un sursaut brutal de Matthias la coupa dans ses réflexions ; Chimo venait de s’échapper des bras de son jeune maître. En trois bons successifs, il sauta dans l’armoire aux parkas, dont la porte était restée entrouverte. Matthias courut après lui, sa tenue polaire trop grande flottant comme une cape. Cela eût été comique en d’autres circonstances, mais dès qu’il fut devant l’armoire, elle se rendit compte que quelque chose n’allait pas. Ce qu’elle avait pris pour un jeu n’en était pas un ; Matthias ne parvenait pas à faire sortir le petit chien de sa cachette. Le jeune animal renâclait, le corps tendu, faisant crisser ses griffes sur le plancher métallique en un bruit horripilant. Matthias réussit enfin à l’attraper et à le faire sortir de là. Il tremblait de tous ses membres, et lorsque son fils revint avec lui dans ses bras, elle se rendit compte qu’il roulait des yeux affolés.

Il est terrorisé, se dit-elle, et cela la troubla profondément.

Les chiens sont capables de percevoir les émotions humaines, cependant, la réaction de Chimo était démesurée. Ils étaient tous angoissés, le jeune ingénieur météo avait les nerfs à vif, mais personne ne paniquait. Ellen l’observa attentivement tandis que Matthias tentait de le calmer, en le berçant comme un bébé. En vain : Chimo tremblait et gémissait de plus belle. Le garçon s’inquiétait ; il lança un regard de détresse à sa mère. Il fut plus prompt qu’elle dans ses déductions.

- Maman, tu crois qu’il peut le sentir ?

Il désignait du menton l’écran du radar.

- Je ne sais pas mon chéri, c’est possible. Les animaux peuvent parfois percevoir des choses qui nous échappent.

Matthias posa son front contre la tête du chien, lui chuchotant des paroles réconfortantes. Il décida subitement d’aller s’asseoir.

Pendant qu’elle les observait, une anecdote lui revint à l’esprit. Durant la guerre civile espagnole, tous les chiens d’une ville avaient refusé d’emprunter un pont, au grand dam de leurs maîtres, qui les abandonnèrent. Ils moururent quelques instants plus tard, lorsque des partisans franquistes le firent sauter.

Elle avait débattu de cette histoire avec une amie éthologue, qui soutenait une théorie pertinente. D’après elle, il avait fallu une perception très puissante du danger pour que plusieurs centaines de chiens prennent tous la décision déchirante d’abandonner leurs maîtres. Les chiens n’avaient pas agi sur une impression, dictée par cette émanation du futur que l’on nomme intuition ou sixième sens salvateur, mais par une certitude. Ils avaient littéralement perçu une énergie hostile, non pas future, mais existante, celle que les saboteurs à l’affût dirigeaient contre les habitants. Les chiens avaient perçu leur désir de tuer.

Ellen observa Chimo à nouveau ; il avait posé sa tête sur l’avant-bras de Matthias. Il tremblait toujours, mais paraissait maintenant résigné, comme s’il avait compris qu’il ne pouvait s’échapper. Mais échapper à quoi ? Est-ce qu’il percevait une hostilité mortelle ?

Elle fut coupée dans ses réflexions par une exclamation de Moffat.

- Cette saloperie de satellite militaire ne veut rien savoir. J’ai pourtant craqué son putain de code ! Qu’est-ce qui se passe nom de Dieu ?!

- Quatre minutes, s’écria Kanamura.

- Donald, laisse tomber, lança Deville. Nous n’avons plus le temps. Prépare-toi à couper les générateurs, je veux éviter tout risque de court-circuit. Ruitchi, éteins les lumières s’il te plait, je veux voir dehors.

Le météorologue se leva pour aller actionner une série d’interrupteurs situés dans une boite murale, près des ascenseurs. Aussitôt, l’obscurité envahit le Central.

Deville alluma sa radio.

- John, quatre minutes, souffla-t-il.

*

Paxton venait à l’instant de poser son chalumeau. Il saisit sa radio pendant que le métal incandescent achevait de refroidir dans l’air polaire avec de petits craquements secs.

- Okay, j’ai fini en bas.

- John, je veux que tu dégages à moins une minute, que tu aies fini ou pas.

- Oui chef !

Il se redressa promptement et s’élança vers l’escalier menant au pont supérieur.

Malgré la température glaciale, Cole transpirait abondamment. Le maniement de la tronçonneuse requérait toute sa concentration, ainsi qu’une force physique non négligeable.

L’outil avait creusé une profonde gorge dans l’acier hyper dense du câble de haubanage. Le disque était engagé de la moitié de son diamètre lorsque Cole glissa sur sa jambe d’appui, imprimant un léger écart à sa machine. Le disque explosa instantanément, projetant un nuage de débris incandescents dans toutes les directions. La tronçonneuse, brutalement arrachée de ses mains, s’en alla voltiger à plusieurs mètres. Cole poussa un juron sonore, puis hurla à l’intention de sa coéquipière.

- Sandra, arrête, arrête !!

Alertée par les cris, celle-ci coupa le contact et dégagea sa disqueuse du câble. A ce moment, Paxton déboucha de l’escalier et courut vers eux.

- John, je viens juste de péter le disque !

- Tu as coupé jusqu’où ?

- Trois quarts à peu près.

Paxton se pencha sur la profonde entaille, l’examinant avec soin, puis il apostropha la jeune femme.

- Sandra, je voudrais que tu ailles récupérer le chalumeau sur le pont inférieur. Ramène-le à l’atelier et rejoins le Central ensuite.

Cette dernière posa sa machine au sol et partit en courant sans un mot.

- Cole, je veux que tu ramasses tous les morceaux du disque cassé. N’en oublie pas ou le vent les transformera en projectiles mortels.

Il lui jeta un bref regard et fut surpris de voir que le jeune homme ne l’écoutait pas. Il contemplait l’horizon fixement, comme hypnotisé.

- Regarde, souffla Cole.

Paxton fixa l’horizon vers le nord, laissant sa vision s’accommoder à l’infini. Il lui fallut plusieurs secondes pour commencer à apercevoir une sorte de zone plus sombre qui semblait barrer tout son champ visuel. Dans le même temps, il perçut le son ; un grondement sourd, comme un très lointain roulement de tonnerre continu, pas plus fort qu’une rumeur, mais qui enflait indéniablement. Paxton ramassa précipitamment la tronçonneuse de Sandra, tout en rugissant à l’adresse de Cole.

- Allez, magne-toi !

Il actionna l’interrupteur et la machine démarra dans un vacarme déchirant.