Titan
Chapitre 12 · - Six moines d’un aride monastère perdu…
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CHAPITRE 12
- Six moines d’un aride monastère perdu en plein désert ont été impitoyablement massacrés par une force obscure il y a de cela un siècle et demi.
Ellen ne répondit pas. Hellmann la fixait gravement.
- A quoi ont-ils été confrontés ? poursuivit-il. A un Démon ? Au Diable en personne ? Pour n’importe qui, il s’agirait d’une force maléfique, mais pas pour des spécialistes comme toi et moi.
Hellmann marqua une pause, les yeux toujours rivés à ceux d’Ellen, dont le sang semblait se retirer peu à peu de son visage.
- Tu as lu le carnet. Quel est ton diagnostic ?
La psychologue croisa lentement ses longues jambes. Ils abordaient le sujet qui la hantait depuis qu’elle avait lu ce maudit carnet. Pour elle, il ne pouvait, il ne devait y avoir qu’une seule solution.
- C’est un poltergeist, Karl. Un poltergeist d’une violence inouïe. Et meurtrier.
Hellmann approuva en hochant doucement la tête. Il l’interrogea à nouveau.
- Que sais-tu des poltergeists ?
Ellen décroisa les jambes et se pencha en avant.
- Et bien… ce sont les phénomènes les plus extrêmes de la macro-psychokinèse. On les associe bien souvent à des phénomènes de hantise, à cause de leurs effets importants sur la matière qui bafouent les lois physiques : armoires déplacées, jets de pierre, vols d’objets, coups dans les portes, dans les murs…
- Des esprits frappeurs.
- Exactement. Sauf que c’est totalement faux.
- Toujours aussi agnostique à ce que je vois, lança Hellmann avec un mince sourire.
- La croyance n’a rien à voir là-dedans. Il s’agit de science.
- De parascience Ellen.
- Où est la différence ? La science n’est-elle pas une parascience avant d’avoir été démontrée ?
- C’est une façon de voir les choses. Continue.
- Les poltergeists sont provoqués par des personnalités perturbées, très émotives, psychiquement instables, qui ont une faible tolérance à la frustration. Les phénomènes se produisent souvent pendant des crises d’hystérie. L’explication communément avancée est qu’elles évacuent un trop plein d’énergie mentale, qui se transforme inexplicablement en énergie cinétique.
Ellen écarta les mains dans un geste d’impuissance, avant de reprendre.
- Mais la caractéristique principale des poltergeists, est qu’il n’y a aucun ordonnancement logique dans les manifestations. Elles sont totalement incontrôlées.
Ellen marqua une pause, le regard perdu dans le vide. Hellmann reprit doucement.
- Cette absence de contrôle ne correspond pas vraiment à ce qui s’est passé dans ce monastère, n’est-ce pas ?
- Non, en effet. La… la force était à l’évidence dirigée.
Hellmann hocha encore une fois lentement la tête.
- Dirigé pour tuer. Et c’est bien ce qui est arrivé. Six moines sont morts de façon atroce.
- Et le sacristain, sait-on ce qu’il est devenu ?
- Le Fère Damien ? Son ordre l’a récupéré après sa fuite dans le désert. Il a été rapatrié en Italie, mais le malheureux est mort fou peu de temps après.
- Comment as-tu fait pour récupérer son carnet ?
- Tu te souviens de cette russe, Nina Kugalina ?
- La star soviétique de la psychokinèse ?
- Oui. Elle arrivait à mettre en lévitation de petits objets pesant jusqu’à cinq cents grammes. Elle a défrayé la chronique en URSS dans les années quatre-vingt.
- C’était la grande époque des médiums russes.
- De grands noms de la physique soviétique l’ont étudié. On a même tourné un film sur elle, à Leningrad.
Hellmann se permit un mince sourire.
- Lorsque les pontes de la CIA ont vu le film, ils ont complètement paniqué. C’était comme pour la conquête spatiale. Le Pentagone et la Maison Blanche se sont soudain aperçus qu’on était deux kilomètres derrière les russes. Et la CIA a lancé le programme Star Gate.
- C’est pour ça que tu as tout lâché ? demanda Ellen avec un regard qui en disait long.
Hellmann détourna les yeux et poussa un profond soupir. Il n’avait jamais expliqué à personne les raisons de son abandon de la recherche civile. Il n’aimait pas se justifier. Cela revenait à admettre implicitement une faute, une erreur, un comportement illogique dont l’idée même égratignait son ego. Lui, le Grand Génie de la parapsychologie, n’avait aucune justification à donner. A personne. Mais il avait su qu’en demandant à son ancienne élève de la rejoindre ici, il devrait le faire. C’était un bien mince sacrifice en regard de la suite. Il inspira et se lança.
- Ils se sont mis soudain à chercher tout azimut des spécialistes en psychokinèse. Le centre universitaire de Palo Alto, où nous travaillions, était réputé, tu le sais. Des hauts responsables de la CIA m’ont contacté. Ils m’ont remis le carnet. Je n’ai jamais su comment ils l’avaient eu, mais ils m’ont certifié qu’il avait été authentifié. Ils m’en ont fourni la preuve.
Il marqua une pause en hochant la tête.
- Tu l’as lu, tu sais ce qu’il renferme, reprit-il. Comme toi, il m’a hanté. Je
voulais comprendre ce qui s’était passé, qui était ce médium
extraordinaire, s’il était possible de reproduire cette puissance psychique
inconcevable pour l’époque. Rappelle-toi où nous en étions, Ellen ! On
jouait avec des cartes de Zener, on faisait des tests de clairvoyance, du
remote viewing ! Nos financements étaient dérisoires, les autres
départements scientifiques nous riaient au nez. On nous prenait pour des
dingues, tout le monde s’en foutait ! Et malgré ça, on était les meilleurs !
Hellmann croisa ses bras sur sa poitrine, regardant devant lui comme s’il
revivait en cet instant un passé qu’il regrettait. Il n’en était rien, mais c’est
l’impression qu’il voulait donner.
- J’aimerais te dire que j’ai longuement réfléchi, que j’ai pesé le pour et le
contre pendant des jours et des nuits, mais cela serait faire insulte à ton
intelligence.
Le scientifique regarda sa condisciple une nouvelle fois, avec comme un air de culpabilité au fond des yeux.
- Ils m’ont apporté mon rêve sur un plateau, Ellen : la direction de la recherche en macro-psychokinèse du programme Stargate et des crédits illimités.
Un silence s’installa entre eux deux. Chacun semblait soudain perdu en lui-même, ressassant les implications de ce qu’il venait d’être dit.
Ellen savait très bien qu’Hellmann avait sciemment omis de parler de certaines choses. D’elle et de son avenir soudainement compromis, de son mari qui avait succombé aux sirènes du département de la défense, malgré leur inimitié commune pour l’armée, les secrets et l’art de la guerre en général, qu’il soit conventionnel ou parapsychologique. Mais le temps n’était plus à la rancœur. Si le passé était écrit, le présent conditionnait un avenir que l’on pouvait changer en bien. C’est en tout cas ce qu’Hellmann avait laissé entendre à Ellen au téléphone. Et elle était bien décidée à l’aider dans cette tâche, quel que soit son ressentiment. Ce fut elle qui reprit la parole la première.
- Revenons au carnet du Père Grégorius. Il y a quelque chose qui ne colle pas.
- Je t’écoute.
Ellen fit une pause, juste le temps d’ordonner ses pensées.
- Karl, les poltergeists sont les phénomènes les plus puissants de la psychokinèse, mais ils sont aussi involontaires. Or, ce qu’il s’est passé dans ce monastère était dirigé.
- C’est exact.
- Mais c’est impossible ! Un poltergeist ne peut pas être dirigé ! Aucun être humain ne peut posséder une telle puissance psychique ! Tu peux reprendre toute la littérature liturgique des deux derniers millénaires, étudier tous les miracles qui parsèment la Bible, les archives de l’église catholique ou encore les siddhis de la tradition indoue, tu trouveras des cas de guérison spontanée, des statues qui saignent, des vierges portant des stigmates et même des moines faisant de la lévitation, mais aucun cas de poltergeist dirigé. Même au dix-neuvième siècle, durant la période de spiritisme exacerbée de la bonne société où il y avait plus de tables tournantes que de tables bien stables, il n’y a aucun cas rapporté de poltergeist volontaire. Même chose chez les chamans d’Amérique du sud, d’Afrique ou d’Asie. C’est une impossibilité que la nature ne permet pas. Et heureusement, parce que sinon…
Karl sourit doucement devant le désarroi de sa collègue. Ce qu’elle venait de dire était absolument vrai. A quelques exceptions près. Cinq pour être précis.
- Sinon quoi ?
- L’être capable d’une telle chose serait un monstre.
- Ou un saint.
- Non, un monstre. Aucun être humain, dans l’état actuel de conscience de l’humanité, ne peut gérer un tel pouvoir psychique. Je ne dis pas que l’esprit humain n’en est pas capable – les poltergeists et les médiums existent bien – mais la conjugaison des deux est hors de notre portée. Et heureusement !
- Sauf dans ce monastère, il y a un peu plus d’un siècle.
Ellen ne répondit pas. Karl reprit la parole d’une voix calme qui contrastait avec le timbre passionné d’Ellen.
- Dans cet institut, nous avons classifié les médiums suivant une échelle croissante afin de les cataloguer plus facilement. Nous en avons plusieurs ici, et cette classification se révèle fort pratique comme tu vas le voir. Les « classe 1 » sont des médiums tout ce qu’il y a de plus ordinaires, dotés de pouvoirs psychiques réels, mais limités. Ils peuvent faire bouger une pièce de monnaie sur un plateau de verre, deviner des combinaisons de cartes ou faire avancer un GNA. Les « Classe 2 » sont des sujets capables de déclencher des poltergeists involontairement, cela va de soit, comme tu l’as si bien souligné. La suite de notre classement propose logiquement la combinaison des deux premiers éléments, que nous avons appelé « classe 3 ». Notre médium assassin serait donc un « classe 3 ».
- Où veux-tu en venir Karl ? Ils n’existent pas.
- Ellen… nous en avons plusieurs ici.
- C’est impossible.
- Tu te souviens de ta dernière expérience, au Mont Palomar ? Je parie que tes assistants sont encore en train de travailler sur l’aberration que les GNA ont enregistrée. Tu ne devines pas ce qui s’est produit ?
Ellen était pâle comme un linge, son cœur battait la chamade. Hellmann poursuivit.
- J’avais envoyé l’un de mes « Classe 3 » sur place, une femme pour être précis. Elle a été très impressionnée par la vue de l’éclipse. J’aurais bien aimé voir ta tête et celle de ton assistant lorsque vos GNA ont enregistré sa réaction psychique.
- Ô mon Dieu !
- Dieu n’a rien à voir là-dedans, Ellen. Les « Classe 3 » sont une réalité qu’il va te falloir admettre. Ils existent et on peut les exploiter.
Ellen semblait sur le point de tourner de l’œil. Elle parvint à murmurer.
- Qu’est-ce que tu veux dire ? murmura-t-elle.
Hellmann ne répondit pas. Il se contenta de sourire. Ellen sentit un frisson glacé courir le long de son épine dorsale.
- Karl, qu’est-ce que vous faites ici ? Quelles expériences interdites vous
faites ici ?
Le sourire d’Hellmann s’élargit imperceptiblement.
- Répond-moi Karl !
- Tu veux le savoir ?
Hellmann se leva et entraîna Ellen vers la porte.