Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 30 sur 77

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Titan

Chapitre 25 · John Paxton avançait avec précaution sur une…

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CHAPITRE 25

 

John Paxton avançait avec précaution sur une étroite passerelle suspendue au dessus du vide, accrochée sur le flan est de la plate-forme. L’énorme pression du vent s’exerçait sur toute la partie postérieure de son corps, le poussant brutalement en avant. En conséquence, il se déplaçait très lentement, assurant à chaque pas la prise de ses semelles sur le revêtement anti-dérapant de la passerelle métallique, sa main gauche serrant la rambarde avec force.

Malgré la plainte assourdissante de la masse d’air en furie, il percevait le grondement des vagues qui enflait un peu plus à chaque minute. Quatre vingt mètres sous ses pieds, Paxton sentait les premiers coups de boutoir de l’océan résonner contre l’embase. Sous la violente poussée du vent, l’océan commençait à se creuser. La lune renvoyait ce soir sa lumière argentée sur la crête effilochée des vagues, couvrant la surface liquide d’un moutonnement irisé jusqu’à perte de vue. Bientôt, les vagues seraient gigantesques ; Titan connaîtrait sa première vraie tempête. Paxton chassa cette pensée de son esprit et se concentra sur son déplacement, résistant aux bourrasques. Il lui fallut plusieurs minutes pour rejoindre la face sud.

Dès qu’il eût tourné l’angle, provisoirement à l’abri du vent, il se reposa quelques secondes, laissant errer son regard sur l’énorme structure servant de support aux modules de sauvetage qui occupait toute la largeur de la plate-forme. La charpente en poutres d’acier s’avançait bien au-delà de l’embase, au dessus de la mer, deux niveaux sous ses pieds. Les modules, alignés sur leurs rampes de lancement inclinés à quarante cinq degrés, ne ressemblaient aux antiques canots en bois des anciens steamers que par leur fonction : sauver des vies. De la taille approximative d’un autobus, ils étaient en alliage d’aluminium à haute résistance, totalement fermés et d’une couleur orange fluorescent visible à des milles. Ils étaient conçus pour recevoir cinquante personnes avec tout l’équipement de survie en mer nécessaire pour trente jours.

La lumière de l’astre nocturne jouait sur la surface lisse du toit des modules, créant de petites flaques luisantes qui tremblotaient au rythme des vibrations causées par les remous d’air. Elle faisait également briller les rails de lancement.

Les six cocons d’aluminium poli, suspendus au-dessus de l’abîme noir, étaient plus qu’une assurance vie. Prévus pour le cas extrême où la plate-forme devrait être abandonnée, ils étaient le dernier espoir de l’équipage. Une chaîne ultra résistante maintenait chaque canot en place et Paxton décida, peut-être pour la dixième fois depuis qu’il était à bord de Titan, d’aller en vérifier les attaches. Il s’apprêtait à descendre les deux étages d’une échelle métallique permettant d’accéder à une petite passerelle d’inspection, lorsque le buzzer de sa radio portable vibra. Il la sortit de sa poche.

- Je t’écoute Ruitchi !

- J’ai quelques problèmes de liaison ici. Je n’arrive plus à joindre Terre-Neuve, ni le Polar-Tracker. On dirait que la liaison est HS, sûrement un problème d’antenne ; tu pourrais aller voir ?

- Pas de problème, laisse-moi dix minutes. Les radars, ça fonctionne toujours ?

- Oui, et ça se précise ; un front nuageux vient d’apparaître, cent nautiques plus au nord. Il se rapproche doucement. Tu vas pouvoir sortir tes raquettes !

- C’est pas trop tôt, Noël sans neige, ça manque de charme !

Paxton rangea sa radio, puis leva la tête vers le sommet de Titan. Vingt mètres au-dessus, le bord de la plate-forme d’appontage arrêta son regard, empêchant tout examen visuel du mât des antennes paraboliques de réception satellite. Il allait devoir monter sur le pont supérieur, affronter de nouveau le vent. De face, cette fois-ci.

Chaque chose en son temps. Il avait d’abord une vérification plus importante à faire.

Plus importante ? Le superlatif lui sauta à l’esprit. En quoi la onzième vérification d’une série d’attaches incassables en acier inoxydable pouvait-elle être plus importante que la résolution d’un problème existant ?

Pendant une seconde, Paxton se demanda si le surmenage n’avait pas aggravé sa psychose naturelle. Puis il baissa les yeux vers les modules et tout devint clair. La paranoïa n’avait rien à y voir, c’était juste une question d’instinct.

*

Ruitchi Kanamura remonta d’un geste machinal ses lunettes sur l’arête de son nez. Une pellicule de sueur recouvrait son visage, conséquence d’une nervosité qu’il n’arrivait plus à maîtriser. Car ses instruments lui offraient un problème de taille, nommé « incohérence météorologique observée avec la prévision numérique ».

Juste quelques mots pour désigner un sacré problème, songea Kanamura.

Néanmoins, il aurait pu l’exposer de façon assez simple.

La finalité de son métier était la prévision de l’évolution d’un fluide turbulent, voire chaotique : l’atmosphère. Comme tout fluide, celle-ci est régie par les lois invariables de la physique, ce qui avait permis de définir des modèles mathématiques exploités en trois étapes : observation, incorporation des données, et calculs.

Le CRAY C-98 installé à bord de Titan qui simulait l’évolution de l’atmosphère à raison de huit milliards d’opérations à la seconde, ne se trompait jamais sur les prévisions à court terme. Chaque particule d’air subissait les lois de l’hydrodynamique et de la thermodynamique sans autre possibilité que d’y obéir. Il ne pouvait en être autrement.

Les incertitudes commençaient avec le moyen terme – au-delà de deux à trois jours – à cause non pas de la complexité, mais de l’instabilité du système.

Une toute petite différence entre les mesures et la réalité suffisait à faire évoluer la situation de façon exponentielle, finissant par donner un résultat radicalement inattendu. C’était le fameux « effet papillon », cher aux partisans de la théorie du chaos, où le battement d’aile d’un gracieux coléoptère pouvait déclencher un ouragan quelques mois plus tard à l’autre bout du globe.

Là était toute la difficulté du métier de météorologue : le moyen et le long terme.

Mais pour l’instant, on était dans le court terme, et Kanamura sentait l’incompréhension monter en lui au rythme de son angoisse, car ce qu’il voyait sur ses instruments ne devait pas exister. Une perturbation de cette ampleur, avec une évolution aussi rapide, ne pouvait tout simplement pas naître d’un simple anti-cyclone sans aucun signe avant-coureur.

Kanamura enleva ses lunettes pour s’essuyer le visage avec sa manche de chemise. Puis il allongea le bras pour saisir sa tasse de café et en but une longue gorgée. Outre l’apport hydrique, le liquide fortement sucré lui offrit le carburant que son organisme survolté brûlait comme un réacteur d’avion.

Son regard s’arrêta sur la grande pendule murale surmontant sa console. Quatre heures du matin. Avec un pincement au cœur, il prit conscience des implications de son deuxième problème de la nuit : la coupure de la liaison satellite.

Sa frustration de ne pouvoir communiquer à personne son incompréhensible problème menaçait d’atteindre son paroxysme lorsque la porte extérieure s’ouvrit à la volée sur un John Paxton transi. Un courant d’air glacé enveloppa Kanamura un instant ; il se retourna en frissonnant.

- Alors ?

Paxton se débarrassa promptement de sa parka, avant de se laisser tomber dans un fauteuil à côté du météorologue.

- Les antennes sont parfaitement orientées. J’ai aussi vérifié les câblages. Tout est normal.

- Pour les connexions, je ne suis pas étonné, répondit Kanamura. J’ai fait deux fois l’auto-test. Le circuit est opérationnel, du clavier aux antennes. Mais si ce n’est pas un problème d’orientation de l’antenne…

Son regard se perdit dans le vague tandis que Paxton terminait la phrase.

- Ça ne vient pas d’ici.

Il se saisit du thermos et se servit un café.

- Je ne connais pas grand-chose en électronique, mais je suppose qu’une tempête ne peut quand même pas interférer avec une liaison satellite ?

- La question ne se pose même pas, grogna Kanamura en montrant l’écran du radar météo. Elle est encore à quatre vingt dix nautiques de nous, au nord.

- Alors, peut-être que c’est notre satellite qui est en panne ?

- C’est une possibilité, mais je n’y crois guère. La fiabilité de ces engins est exemplaire, John. De plus, il y a une redondance des systèmes embarqués.

Chacun retomba dans un mutisme propice aux réflexions, laissant le silence reprendre possession des lieux.

Paxton méditait sur les implications de leur nouvelle situation d’isolement lorsqu’il prit lentement conscience d’un changement. Il se pencha en avant, reposant sa tasse vide sur la console devant lui.

A ses côtés, Kanamura semblait n’avoir rien remarqué ; il se servit un nouveau café.

- On devrait peut-être…, commença-t-il, les yeux rivés sur le liquide noir et fumant coulant du thermos.

- Chut, écoute !

- Quoi ?

- Le vent, Ruitchi !

- Et alors ?

- On ne l’entend plus !

Durant quelques secondes, le météorologue fixa son collègue sans comprendre. Puis il se pencha sur sa console pour lire les indications de l’anémomètre, ce qui lui arracha un cri de surprise.

- C’est dingue ! L’anémo, il indique zéro !

Kanamura regarda Paxton d’un air éberlué. Mû par une impulsion subite, ce dernier se leva précipitamment pour venir se planter devant l’écran du radar de veille.

Le sang se retira de son visage, lui donnant soudain une teinte cendreuse.

Paxton fixa l’énormité qui emplissait l’écran d’un regard vide, comme hypnotisé par une apparition.

- Ruitchi, je crois que tu devrais venir voir, parvint-il à articuler.

Le jeune ingénieur s’approcha lentement. Lorsqu’il se pencha sur l’écran, ses lunettes couvrant ses yeux exorbités renvoyèrent une étrange image tourbillonnante. L’écho de sa tasse se brisant sur le sol carrelé résonna comme un coup de tonnerre dans le silence du Central. Il ne prit même pas garde au liquide brûlant qui lui éclaboussait les chevilles.

- Ah merde, prononça Kanamura d’une voix blanche.

*

La plainte stridente du klaxon d’alerte déchira l’air jusqu’aux coins les plus reculés de la plate-forme pétrolière.

Dans la chambre des Menken, tout le monde fut réveillé en sursaut. Ellen s’assit brusquement dans son lit et regarda autour d’elle, totalement désorientée.

- Maman, qu’est-ce que c’est ?

La sirène se tut aussi soudainement qu’elle avait démarré. Maintenant, c’était le silence qui semblait hurler quelque chose.

- Je ne sais pas, mais je crois qu’on ferait bien de s’habiller.

Des bruits commencèrent à parvenir de la coursive ; claquements de portes, éclats de voix étouffés par les murs de métal. Elle crut reconnaître celle de Deville criant quelque chose sur un ton alarmant.

Elle se saisit de ses vêtements et les enfila à la hâte.