Titan
Chapitre 10 · OceanofPDF.com
Mardi 24 Décembre, quelque part au-dessus de la Pennsylvanie…
Ellen déboucla sa ceinture et s’étira longuement sur son siège de cuir. Le jet d’affaire Golfstream IV qui les emmenait, elle et son fils, vers l’aéroport de Charlottesville, en Virginie, avait décollé de Trenton quelques minutes plus tôt. Il filait maintenant dans l’éther comme un bolide.
En son for intérieur, Ellen ne put s’empêcher de penser aux moyens financiers mis à la disposition d’Hellmann. Karl avait envoyé un puissant jet d’affaire rien que pour elle et Matthias. Un appareil de vingt millions de dollars, deux pilotes et une hôtesse à son entière disposition. Ça la changeait des classes économiques !
Si les différences de moyens liés à la recherche étaient du même ordre, et bien… ce qu’elle allait découvrir dans le complexe militaire où travaillait son ancien mentor risquait fort de la surprendre.
Ce n’était pas pour lui déplaire. Un petit frisson d’excitation la parcourut, vite tempéré par le souvenir du carnet du moine, et de ses implications. Ce qui s’était passé dans le monastère de Gabal Umm Naqqat un siècle et demi plus tôt avait un rapport direct avec sa présence à bord de cet avion. Elle ne pouvait le nier, juste espérer que les choses horribles qui s’y étaient déroulées ne seraient pas un sinistre augure pour ce qu’elle s’apprêtait à faire avec Hellmann.
Karl lui avait demandé son aide. Après dix ans de silence – mais à dire vrai, cet interlude avait été scellé par une sorte d’accord tacite, suite au décès de son mari, dont elle lui imputait une part de responsabilité – lui, le génie secret, se manifestait pour lui demander son aide, à elle, la chercheuse médiatique.
Ellen n’en revenait toujours pas, bien qu’au fond d’elle même, elle n’en soit pas si surprise.
La conversation téléphonique qu’ils avaient eue lorsqu’elle se fut décidée à l’appeler, deux jours plus tôt, juste après le cauchemar de Matthias, avait duré plus d’une heure. Il lui avait expliqué qu’il avait besoin de sa notoriété pour rendre public ses travaux. Elle en était tombée des nues. Mais son argumentation était logique ; Hellmann avait, d’après ses dires, fait des découvertes bien trop énormes pour rester confinées sous le sceau du secret militaire. Le plus grand crime serait, non pas de briser ce secret, mais au contraire, de ne pas le divulguer. L’humanité entière devait en bénéficier.
Il ne lui avait pas dit de quoi il s’agissait, pas au téléphone avait-il insisté, mais ses convictions lui avaient paru assez fortes pour emporter les siennes. Toutefois, c’est surtout les conséquences sur la vie personnelle d’Hellmann qui avaient finalement emporté ses dernières réticences. Sa carrière militaire serait brisée, il ferait même probablement de la prison, mais il s’en moquait.
Elle retrouvait soudain le Karl enjoué et passionné qu’elle avait rencontré dix huit ans plus tôt, lorsqu’elle était étudiante. Et qu’elle avait perdu, lorsqu’il était entré sous la coupe du département de la défense. Bien sûr, elle ne pouvait effacer d’un trait toute la rancœur que sa décision avait fait naître en elle. Lui, le prof génial qui subjuguait ses élèves par ses idées, ses intuitions et sa vision presque philosophique de la recherche paranormale, le mentor charismatique qui avait su déceler ses aptitudes, l’avait prise sous sa coupe et lui avait promis un avenir radieux, avait soudainement tout lâché, l’avait abandonné elle, ainsi que ses autres étudiants pour travailler avec les militaires. Sa déception avait été totalement consommée lorsqu’il avait voulu l’entraîner avec lui.
Il y avait presque réussi, en un sens. Marcus, son mari, l’avait suivi.
Et ça lui avait coûté la vie. Et la sienne avait basculé. A jamais.
Leur association serait détonante, un parfait cocktail de génie et de relations publiques, avait dit Hellmann.
On verrait bien.
Tout lui semblait tout à coup si confus.
Un gémissement étouffé attira subitement son attention. Ellen regarda son fils qui faisait la sieste, allongé sur la banquette située en face de son fauteuil.
Matthias avait huit ans. C’était un petit garçon merveilleux, tout le portrait de son père : intelligent, vif, enjoué, et beau comme un dieu. Le seul bémol à sa personnalité était ses cauchemars.
Chaque nuit, invariablement, il se réveillait en hurlant, le regard fou, le cœur battant à tout rompre. Curieusement, il ne pleurait jamais.
- Tout va bien madame ?
L’hôtesse s’approcha et regarda Matthias. C’était une grande fille plutôt jolie, malgré son uniforme vert olive qui mettait peu en valeur ses formes. La jupe, surtout, aurait bien eu besoin des retouches d’un tailleur. Ellen s’était toujours demandé pourquoi des femmes pouvaient bien vouloir devenir militaires. Après tout, la guerre était plutôt une affaire d’homme.
- Il fait un cauchemar on dirait !
Elle se pencha sur lui d’un air soucieux.
- C’est juste une agitation passagère, ne vous inquiétez pas, lança-t-elle à la jeune femme.
Elle aurait pu ajouter que le vrai cauchemar viendrait plus tard, mais elle n’avait pas envie d’en parler. En tout cas pas à une inconnue qui ne saurait que se montrer compatissante devant un phénomène qui dépassait tout le monde, même les soi-disant spécialistes.
Freud voyait dans les rêves l’expression des désirs de l’inconscient, et dans les cauchemars, l’expression des désirs refoulés. Une angoisse résultait ainsi de l’opposition entre la censure du désir et le désir lui-même. Mais c’était bien plus que de l’angoisse qui jetait son fils hurlant dans ses bras tous les soirs à la même heure, et cela depuis maintenant presque six mois.
Elle avait beau être psychiatre et parapsychologue, le symbolisme des terreurs nocturnes de son fils lui échappaient complètement. Quelque chose n’allait pas et malgré toutes ses connaissances, elle était impuissante.
Elle avait d’abord pensé que cela avait un rapport avec la disparition prématurée de son père. Mais non. Alors elle avait creusé. Elle avait mené des investigations avec les meilleurs pédiatres, sondant son passé, menant une véritable enquête, faisant subir un authentique interrogatoire au malheureux garçon, sans rien trouver de probant.
Le plus inquiétant venait de la récurrence du cauchemar. Matthias rêvait toujours de la même chose, ou plus exactement, du même personnage. Un ogre. Ce qui est étrange, c’est qu’une image symbolique aussi forte n’aurait pas dû être difficile à décrypter. Et pourtant…
Forte de ses connaissances en parapsychologie, Ellen avait alors pensé à une autre forme de conflit, quelque chose remontant de beaucoup plus loin, une peur ancestrale intrinsèquement liée à son patrimoine génétique, un conflit remontant à ses ancêtres.
Une discipline relativement nouvelle, nommée psychobiologie, s’intéressait aux conflits trans-générationnels. Ellen avait consulté les meilleurs spécialistes. En vain, encore une fois.
Elle en était réduit pour le moment à espérer que ces cauchemars s’arrêtent aussi soudainement qu’ils étaient apparus. En soit, c’était, du point de vue statistique, ce qui avait le plus de chance d’arriver. Sauf qu’elle n’y croyait pas vraiment.
Le Gulfstream se posa sur l’aéroport de Charlottesville après seulement trente minutes de vol.
Une limousine les attendait au pied de l’avion. L’hôtesse les y conduisit, puis, après les avoir aimablement salués, les laissa à la charge d’un jeune officier qui se tenait droit comme un i devant la portière grande ouverte de la luxueuse voiture. Ellen et son fils montèrent à bord et la voiture quitta le tarmac sans autre forme de procès.
Cinq minutes plus tard, le véhicule serpentait dans les Appalaches en direction de l’institut.
Lorsque les immenses portes blindées qui en barraient l’accès glissèrent sur leurs rails scellés directement dans la roche, Matthias écarta de grands yeux. La limousine s’enfonça au ralenti dans un tunnel brillamment éclairé, creusé à même la montagne, qui menait à un immense parking souterrain.
C’est à cet endroit que le docteur Leviticus Crane, l’assistant de Karl Hellmann, vint accueillir les nouveaux arrivants pour les conduire dans le bureau de son patron.