Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 29 sur 77

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Chapitre 24 · La petite pendule de voyage qu’Ellen avait…

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CHAPITRE 24

 

La petite pendule de voyage qu’Ellen avait posé sur un coin du minuscule bureau métallique indiquait 2 : 25. Elle soupira puis se rejeta en arrière contre le dossier de sa chaise, se massant les globes oculaires de la paume de la main.

Malgré la fatigue accumulée, elle avait tenu à consigner par écrit ses réflexions à chaud sur les évènements des dernières heures. C’était un vieux réflexe qui ne la quittait plus depuis ses années de fac, quand elle avait pris conscience qu’une situation apparemment confuse le devenait beaucoup moins lorsque l’on prenait le temps de l’examiner calmement devant une feuille blanche.

Ellen laissa ses yeux errer un instant sur les murs bleus. Elle se demanda fugitivement si la couleur était due au simple hasard ou bien si on l’avait choisie pour ses vertus reposantes. Tout semblait tellement étudié dans cet endroit qu’elle pencha pour la deuxième solution.

Par contre, l’espace était un problème qu’ils n’avaient apparemment pas su maîtriser ; l’étroite cabine possédait deux lits superposés, deux chaises en fer devant la toute petite table où elle était assise, et un cabinet de toilette qui lui rappelait les vacances de ses vingt ans, lorsqu’elle avait traversé les Etats Unis à bord d’un camping-car.

Son regard s’attarda un moment sur son fils qui dormait dans la couchette du bas, le petit chien lové à ses pieds. Le jeune garçon remua doucement la tête puis se mit à gémir. La psychologue se leva et s’approcha du lit. Chimo redressa la tête et la fixa d’un air inquiet.

Ellen s’assit doucement sur le rebord de la couchette, observant avec attention le visage de son fils, cherchant à détecter s’il débutait son cauchemar récurrent ou s’il ne s’agissait que de l’agitation passagère. Elle prit conscience que l’heure habituelle de déclenchement du cauchemar – aux alentours de minuit – était largement dépassée. Peut-être aurait-il un répit, cette nuit ?

Mais le rêve reprenait. Elle le voyait à ses yeux qui tournaient dans les orbites, agitant la peau mince des paupières, à son souffle saccadé que perçait des gémissements de plus en plus rapprochés. Matthias se mit soudain à hurler et se dressa brutalement sur son séant. Ellen le prit dans ses bras et le serra contre elle. La psychologue lui caressa tendrement les cheveux tout en murmurant des paroles de réconfort. Le jeune garçon se pelotonna contre sa mère ; il haletait et tremblait de tous ses membres. Curieusement, il ne pleurait pas.

- C’était l’Ogre, Maman. L’Ogre Rouge, fit-il d’une voix désincarnée.

On frappa doucement à la porte. Elle s’ouvrit et Cole Nootak passa la tête.

- J’ai entendu crier. Tout va bien ?

- Mon fils a fait un cauchemar.

- Ah… Je peux entrer ?

Sur un signe affirmatif d’Ellen, le jeune pilote pénétra dans la cabine, tira une chaise et vint s’asseoir près du lit.

La diversion fut salutaire. Matthias se tourna vers lui. Sa respiration redevint normale en quelques instants tandis que Cole lui sourait. Ils avaient eu l’occasion de passer un moment ensemble dans le cockpit de l’hélicoptère, pendant le voyage aller, et la relation de confiance que Cole avait alors établie fut réanimée dans l’instant. Matthias, avec la faculté propre aux enfants de changer d’état mental en un éclair, répondit à son sourire.

- Hé Matt, c’est la nuit de Noël et t’es sur une plate-forme pétrolière, la plus grande au monde. Je suis sûr que tes copains vont être vert de jalousie quand ils vont savoir ça !

Ellen sentit son fils se détendre instantanément. Il s’échappa de ses bras pour se rapprocher de Cole.

- Tu me le montres ? demanda Matthias en désignant l’énorme poignard glissé dans la botte droite du pilote.

Cole hocha la tête en souriant. Il avait déjà remarqué l’intérêt du garçon pendant le transit, mais, apparemment impressionné par l’ambiance du cockpit, il n’avait rien osé demander. Maintenant qu’il était dans sa cabine en compagnie de sa mère, c’était autre chose. Cole dégaina l’arme et la tint à l’horizontale par le dos de la lame, entre leur visage. L’objet artistiquement travaillé semblait énorme, mais ce qui retenait le plus l’attention, était le manche en os de baleine, incrusté de pierres noires.

- Il appartenait à mon père, et à son père avant lui, et au père de son père encore avant, et ainsi de suite sur des générations.

- Ouahh ! fit Matthias.

Le jeune garçon semblait fasciné par la façon étrange dont les incrustations accrochaient la lumière ambiante.

Ellen, quant à elle, était plus intéressée par l’aisance naturelle du pilote avec les enfants. Il avait su capter l’attention de son fils en un éclair, ce qui en soit était remarquable, car Matthias n’était pas un garçon sociable. D’un naturel renfermé, il n’accordait que très rarement sa confiance, surtout envers les adultes, et la décision d’Ellen de rester célibataire n’était pas étrangère à cet état de fait.

Elle observa Cole discuter avec son fils. Ses dents d’une blancheur parfaite luisaient dans la pénombre de la pièce dès qu’il souriait, contrastant avec le teint mat de sa peau. Il était à l’évidence d’origine inuit, mais un métissage harmonieux lui avait profité, ovalisant le visage rond des peuples du Grand Nord dont il avait toutefois gardé les yeux noirs.

A le voir capter ainsi l’attention de son fils, Ellen fut rassurée. Matthias aurait au moins un compagnon avec qui s’entendre pendant qu’elle serait accaparée par l’expérience.

Cole s’occupa de Matthias encore quelques instants, puis, sur un dernier sourire, il prit congé.

Ellen recoucha son fils. Elle attendit patiemment qu’il s’endorme et le veilla quelques minutes encore, mais Matthias ne manifesta pas d’autres signes d’agitation. Elle se leva enfin, ôta ses vêtements qu’elle déposa sur le dossier de sa chaise. Elle dégrafait son soutien-gorge lorsqu’elle sentit un regard posé sur elle. Chimo l’observait depuis la couchette. Ellen ne put retenir un sourire. Depuis la disparition de son mari, aucun mâle d’aucune race ne l’avait vue dans cette tenue.

- Petit veinard, murmura-t-elle à l’adresse du chien.

Elle termina d’enlever ses sous-vêtements, puis se dirigea vers la minuscule salle de bains.

La tête posée entre ses pattes, Chimo regarda Ellen refermer la porte. Le bruit étouffé de la douche emplit bientôt la pièce d’un murmure aquatique, mais ce n’était pas cela qui retenait l’attention de l’animal. Le faible éclairage du bureau qui baignait la pièce d’une douce lueur accrocha ses yeux lorsqu’il les leva vers le plafond, les faisant miroiter d’un éclat doré qui, pendant un instant, leur sembla propre. Son ouie hypersensible percevait avec netteté les vibrations sourdes que le mugissement du vent provoquait dans la structure de la plate-forme. Au bout d’un moment, il baissa les paupières.

Dans la pénombre de la chambre redevenue complètement calme, le jeune chien semblait dormir. Mais un observateur attentif aurait pu s’apercevoir par des signes discrets, tels qu’une respiration au rythme supérieur à la normale ou par des poils hérissés, qu’il n’en était rien.

Le plus petit des deux dormeurs n’arrivait pas à trouver le sommeil. Etrangement, c’était aussi celui dont l’instinct était le plus développé.