Titan

Frédéric Zumbiehl · Chapitre 32 sur 77

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Titan

Chapitre 27 · Moffat surgit de l’ascenseur comme un diable…

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CHAPITRE 27

 

Moffat surgit de l’ascenseur comme un diable en boite et se rua vers le radar météorologique. Il observa quelques instant l’aberration avec incrédulité. En tant que programmeur, son premier réflexe était de se méfier de tout matériel électronique et informatique, source potentielle d’erreur car sujet aux interférences électromagnétiques, aux programmations défectueuses, virus et autres bugs. Il s’assit et se lança dans une série d’autotests, qui le renseignèrent en quelques secondes sur le bon fonctionnement de la chaîne complexe du radar météo. Il propulsa ensuite son fauteuil un mètre plus à gauche, vers la console du radar panoramique de suivi aérien. Adepte de la redondance, Moffat avait pour principe le recoupement d’informations en cas de doute.

Il entra dans le système de commande du radar aérien afin d’orienter la grande parabole vers un azimut zéro, autrement dit, vers l’horizon. Si la longueur d’onde était différente de celle du radar météo, le principe en était le même : l’antenne tournant sur elle-même à douze tours par seconde, émettait dans l’éther une onde radio-électrique très directive. Lorsque celle-ci rencontrait un obstacle, elle était réfléchie et le radar, captant cette onde retour, mesurait la direction et la distance.

Le radar capta bien quelque chose ; la forme tourbillonnante s’afficha bientôt sur l’écran de suivi aérien.

Moffat passa la main sur son crane lisse.

- Bon, cette saloperie existe bien, marmonna-t-il entre ses dents.

Il observa les chiffres annexés à l’aberration. Quarante nœuds de vitesse relative, donnaient soixante-quatorze kilomètres-heure, soit vingt mètres par seconde.

Moffat fit la grimace ; quoi que fut cette chose, elle bougeait diablement vite, beaucoup trop rapidement pour un typhon ou une tempête conventionnelle. Mais le plus déroutant n’était pas sa vitesse, mais son cap. Elle fonçait droit sur Titan, au degré près.

Un long frisson lui parcourut l’échine tandis qu’il observait la forme tourbillonnante qui l’attirait comme un œil maléfique. Moffat se secoua ; une autre tâche urgente l’attendait, celle de rétablir les liaisons téléphoniques et numériques, car, d’ici peu, ils allaient avoir sacrément besoin d’aide.

Il se leva et rejoignit la console des communications. Kanamura s’y trouvait déjà, essayant tous les téléphones les uns après les autres dans une excitation proche de la panique.

- Calme-toi, Ruitchi, lança Moffat à son collègue surexcité.

Kanamura lui jeta un regard torve et reposa le téléphone qu’il tenait en main.

- Toutes les liaisons sont baisées, Don, marmonna le jeune météorologue.

- C’est ce qu’on va voir, répondit Moffat en s’asseyant dans un fauteuil.

Ses doigts agiles volèrent bientôt sur le tabulateur, tandis que les deux écrans lui faisant face affichaient des colonnes de données.

- Précepte de base : il y a une solution à tout problème, murmura-t-il plus pour lui-même que pour son collègue.

A l’écran, une symbologie complexe dans les intitulés, mais limpide dans les conclusions, s’afficha.

- Le circuit primaire est okay… le secondaire aussi. Essayons ça.

Il frappa plusieurs touches.

- Les paraboles sont correctement orientées, le signal part normalement vers le sat…

Sur leur droite, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur un flot de paroles excitées qui leur firent tous deux tourner la tête. Mc Pherson, Sandra Stavanger, Ellen Menken, Matthias et Chimo entrèrent dans le Central. Le cadre de la Norstrom les entraîna vers le radar et chacun y alla de son commentaire.

- Est-ce que l’un de vous a le début d’une explication ? s’écria Mc Pherson en se tournant vers eux.

- Plus tard, Mc Pherson, répondit Deville.

L’ingénieur était venu se placer derrière Moffat et Kanamura, les mains appuyées sur les dossiers de leur fauteuil.

- Alors ?

- C’est pas notre système qui merde, chef, c’est le satellite. Il ne reçoit pas. C’est un COM-SAT ERS 60 en orbite géostationnaire équatoriale, un joujou à cinq millions de dollars qui ne tombe jamais en panne. Enfin d’habitude.

Il jeta un regard en coin à l’ingénieur en chef.

- Il est toujours possible qu’il se soit mangé quelque chose. Y’a plus de dix mille déchets qui tournent en orbite, des morceaux de Spoutnik, des boulons, bref, tout un tas de bazar pas toujours rentrés dans les équations orbitales. Mais ce que je trouve bizarre, c’est que personne ne s’en soit aperçu. Ruitchi a raté la transmission de quatre heures. Ça fait plus de trente minutes maintenant. Tout le réseau est hyper surveillé ; on aurait logiquement dû nous basculer sur un relais.

- Pour ce qui est de la logique, cette nuit, répondit Deville. A-t-on une solution de rechange ?

- Peut-être. Il y a un satellite militaire pas très loin, un FLEET-SAT COM de la marine. J’ai déjà orienté la parabole, mais j’ai un problème avec la fréquence, j’arrive pas à la choper, et mon petit doigt me dit qu’il doit y avoir en plus un code d’accès.

- Avec les militaires, fallait s’y attendre. Tu penses pourvoir te débrouiller ?

Moffat fit la grimace.

- J’en sais rien. Si le FLEET n’est qu’un relais, je suis prêt à parier que c’est un encodage simplifié, un truc à trois ou quatre clés. Avec un peu de bol et l’aide du CRAY, je devrais y arriver, mais…

- Mais ?

- Mais si ces connards ont placé un cryptage dur, du genre codage à plusieurs niveaux, avec clé dérivante, là, c’est une autre paire de manche. Même avec les algorithmes hyper rapides du CRAY, ça prendra des jours. Je vais faire une programmation de recherche simplifiée. On sera vite fixé.

Moffat se concentra sur le moniteur face à lui et ses doigts agiles survolèrent bientôt le clavier à un rythme effréné.

Deville se redressa tandis que le buzzer de sa radio bourdonnait. Il s’éloigna de quelques pas afin de ne pas perturber Moffat.

- Marc, tu me reçois ? fit la voix de Paxton avec puissance.

Deville régla le volume avant de répondre.

- Cinq sur cinq. Tu en es où ?

- Ça avance, mais j’ai besoin d’une deuxième tronçonneuse !

- Très bien, je t’envoie Sandra.

Cette dernière avait entendu.

- Je fonce ! lança-t-elle.

La jeune femme courait déjà vers les ascenseurs lorsque Deville se retourna. Elle lui fit un petit signe de la main en attendant que les portes se referment sur elle.

Kanamura jeta plus qu’il ne posa un lourd classeur sur la table à côté de Moffat. Sur la couverture uniformément rouge, apparaissait un titre en larges lettres noires :

INSTRUCTIONS 2027 RELATIVE AUX PROCEDURES D’URGENCE

DIFFUSION RESTREINTE AUX PERSONNELS DE NORSTROM OFFSHORE

COMPANY LTD

Le météorologue ouvrit le classeur d’un geste brusque.

- Qu’est-ce que tu cherches ? demanda Moffat sans cesser de taper sur son clavier.

- La section des télécommunications.

- Ruitchi, tu ne trouveras pas le code là-dedans !

L’eurasien ne répondit pas, trop occupé à parcourir la nomenclature.

Moffat lui lança un regard sévère, en secouant imperceptiblement la tête en un geste muet de désapprobation.

Le visage en sueur, Kanamura tournait maintenant frénétiquement les pages. Ce qu’ignorait son collègue, c’est que, de toutes les personnes à bord, lui seul était vraiment à même de saisir toutes les implications de ce qui était en train de se passer. Il était comme un mathématicien à qui l’on venait de démontrer que le théorème de Pythagore n’est qu’une vaste fumisterie. Mais l’incompréhensible opposition au sein de son domaine de référence n’était pas la seule raison de sa peur. Kanamura avait déjà subi l’expérience traumatisante d’une confrontation directe avec un cyclone et le souvenir qu’il en gardait le remplissait de terreur.

La concentration de Moffat fut perturbée une nouvelle fois. Quelqu’un se penchait sur son épaule ; le visage de Mc Pherson apparut dans son champ visuel.

- Dites-moi, cette liaison radio, c’est bien beau, mais ça ne va pas arrêter ce… cette chose.

Ce fut Deville qui répondit.

- Non, mais cela nous permettra de lancer un S.O.S et d’avoir une assistance rapidement.

- Ruitchi, poursuivit l’ingénieur chef, tu vas t’asseoir à la console radar s’il te plait, et tu nous tiens au courant.

- Bien, écoutez-moi tout le monde, lança-t-il d’une voix forte pendant que le jeune eurasien, la tête basse, rejoignait son poste. Nous ne connaissons pas la teneur exacte de ce qui nous fonce dessus, mais nous allons nous préparer à le recevoir. Le Central Opération n’est pas seulement le centre nerveux de la plate-forme, c’est aussi l’endroit le plus solide. Il est prévu pour résister à une charge de plusieurs tonnes tombant d’une des grues du pont supérieur. Les parois sont en acier de deux centimètres d’épaisseur, le toit est renforcé de poutrelles d’acier à haute résistance et les baies vitrées sont blindées. Nous allons donc rester ici. En principe, nous ne risquons rien. J’ai bien dit en principe, mais, comme cette nuit semble être celle de toutes les surprises, nous allons donc prévoir le pire, c’est à dire la rupture de l’une des baies vitrées. Docteur Menken, je vous demanderai de vous équiper, vous et votre fils, de parkas polaires. Vous en trouverez dans l’armoire à côté des ascenseurs. Vous serez aimables d’en faire ensuite une distribution générale. Mc Pherson, veuillez aider le docteur, je vous prie. Ruitchi ?

- Distance : sept nautiques. Impact dans neuf minutes, déclara Kanamura d’une voix blanche.

Deville approcha la radio de ses lèvres.

- John, tu me reçois ? »

La flamme bleutée du chalumeau faisait danser des ombres lugubres sur le visage de John Paxton. L’ingénieur sécurité était à genoux devant la dernière des quatre fixations du pied du support de torche, sur le pont inférieur. Il coupa les arrivées d’acétylène et d’oxygène, puis échangea le chalumeau pour sa radio.

- Je t’écoute Marc !

- Il reste neuf minutes.

- Ça va être juste, mais on devrait y arriver. J’ai envoyé Sandra et Cole, sur le pont supérieur, pour attaquer les haubans à la tronçonneuse.

- Faudra qu’ils cèdent en même temps pour que le support tombe tout droit, sinon, on risque de sérieux dégâts !

- C’est tout l’art de la synchronisation. Bon, tu m’excuses, mais faut que je m’y remette.

Paxton coupa sa radio et la rangea dans sa poche. Dans le froid piquant, le métal incandescent commençait déjà à refroidir en émettant de petits craquements. Il régla ses molettes, présenta la buse devant un morceau d’acier encore rouge. Avec un léger chuintement, la petite flamme se matérialisa comme par enchantement. Pendant quelques secondes, il affina ses réglages, puis reprit patiemment sa découpe.

Sur le pont supérieur, l’ambiance était nettement plus bruyante.

Les yeux protégés par de grosses lunettes, les deux pilotes tronçonnaient les énormes câbles de haubanage dans un capharnaüm de bruit et d’étincelles.

Peu à l’aise avec les grosses disqueuses de huit cents watt, ils les maniaient prudemment, conscients que les disques à métaux tournant à six mille tours minute entameraient la chair comme du beurre à la moindre erreur.

Sandra stoppa sa machine, releva ses lunettes pour mieux examiner la trace brûlante que le disque avait laissée dans le câble. A peine un quart du diamètre avait été coupé. Avec un soupir de lassitude, elle actionna l’interrupteur. La tronçonneuse vibra aussitôt entre ses mains gantées. Dans un hurlement de métal torturé, elle se remit au travail.