Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 1 sur 82

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Atteindre l'excellence

Dédicace

À Anna

 

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INTRODUCTION

 

LE POUVOIR SUPRÊME

 

« Chacun tient sa fortune entre ses propres mains, comme le

sculpteur la matière brute qu’il cisèlera. Mais il en est de ce type

d’activité artistique comme de toutes les autres : nous possédons

de façon innée la capacité à les exécuter. La manière de modeler

un matériau pour en faire ce que nous voulons doit être apprise et

attentivement entretenue. »

JOHANN WOLFGANG VON GOETHE

 

Il existe une forme de pouvoir et d’intelligence qui représente la fine pointe

du potentiel de l’homme. C’est la source des plus hautes réalisations et des

plus grandes découvertes de l’histoire. C’est une forme d’intelligence qui

n’est ni enseignée dans les écoles ni analysée par les professeurs, mais que

l’on a tous, à des degrés divers, entrevue personnellement. Cette révélation

nous apparaît pendant une période de tension : l’arrivée d’une échéance, le

besoin urgent de résoudre un problème, une crise quelconque. Mais elle

peut aussi résulter d’un travail opiniâtre sur un projet. De toute façon, la nécessité est mère de l’invention : ce sont les circonstances qui nous

donnent une énergie et une capacité de concentration exceptionnelles. Notre

esprit est alors totalement investi dans la tâche qui nous attend. Cette

intense concentration fait jaillir toutes sortes d’idées, qui nous parviennent

de notre inconscient jusque pendant notre sommeil, comme sorties de nulle

part. Dans ces moments-là, on dirait que les autres résistent moins à notre

influence ; peut-être sommes-nous alors plus attentifs à eux, ou dégageons-

nous une aura particulière qui force le destin. En général, on vit sa vie de

façon passive, en réagissant au coup par coup à chaque incident ; pendant

ces jours et ces semaines particuliers, en revanche, nous avons l’impression

de pouvoir déterminer les événements et faire arriver certaines choses.

Ce pouvoir peut s’exprimer de la façon suivante : la plupart du temps,

notre cinéma intérieur est fait de rêves, de désirs et de pensées

obsessionnelles. Mais dans les périodes de créativité exceptionnelle, la

nécessité nous oblige à des résultats. Nous sommes alors contraints de sortir

du carcan de nos pensées habituelles et de nous brancher sur le monde, sur

les autres et sur la réalité. Au lieu de papillonner dans un état de distraction

perpétuelle, notre esprit se focalise et pénètre au cœur d’une certaine réalité.

À ces moments-là, on dirait que notre esprit, tourné entièrement vers

l’extérieur, est envahi par la lumière du monde qui nous entoure et détecte

brusquement de nouveaux détails et de nouvelles idées ; nous avons

l’inspiration, nous devenons créatifs.

Une fois la date limite passée ou la crise finie, ce sentiment de

puissance et de créativité exacerbée s’estompe. Nous retombons dans notre

état de distraction, et notre sentiment de tout contrôler s’évanouit. Si

seulement nous pouvions déclencher cet état d’esprit à notre bon vouloir, et

d’une certaine façon, rester vivants plus longtemps… Hélas, ce processus

apparaît bien mystérieux et indéfinissable.

Notre problème est que cette forme de puissance et d’intelligence ne

constitue pas un sujet d’étude, et elle est auréolée par toutes sortes de

mythes et d’idées fausses qui ne font qu’en épaissir le mystère. Nous

imaginons que la créativité et le génie arrivent de nulle part, fruits d’un

talent naturel, d’une humeur favorable ou d’une conjonction astrale. Il serait

immensément utile de résoudre cette énigme, de donner un nom à ce

sentiment de puissance, d’étudier ses racines, de définir le type

d’intelligence auquel il conduit et comprendre la façon dont on peut le

produire et l’entretenir.

Appelons cette sensation la maîtrise – la sensation d’avoir davantage

de prise sur la réalité, sur les autres et sur nous-mêmes. Pour beaucoup,

cette expérience n’est que passagère, mais pour d’autres – les maîtres dans

leur domaine –, elle devient une habitude, une façon de voir le monde.

(Parmi tant de maîtres, citons Léonard de Vinci, Napoléon Bonaparte,

Charles Darwin, Thomas Edison et Martha Graham.) Et à la source de ce

pouvoir, il y a un processus simple et accessible à tous.

Ce processus peut être illustré de la façon suivante : pour apprendre

par exemple le piano ou occuper un nouveau poste, on a besoin d’acquérir

certaines compétences. Au début, on est totalement étranger à l’affaire. Nos

premières impressions du piano ou du milieu de travail sont fondées sur des

préjugés, nous éprouvons une certaine crainte. Quand on commence l’étude

du piano, le clavier a quelque chose de rebutant : on ne comprend pas les

relations entre les touches, les cordes, les pédales et tout ce qu’il faut pour

faire de la musique. En débarquant dans un nouveau milieu de travail, on

ignore les relations de pouvoir, la psychologie du chef, les règles et

procédures considérées comme essentielles au succès. On est désorienté :

on se sent dépassé par la quantité de connaissances à acquérir.

On a beau aborder avec enthousiasme l’acquisition de nouvelles

compétences et connaissances, on comprend vite l’étendue du travail à

fournir. Le grand danger est de se laisser submerger par l’ennui,

l’impatience, la peur et la confusion. On cesse d’observer et d’apprendre :

le processus finit par s’arrêter.

Si, en revanche, on gère ses émotions et qu’on laisse le temps faire son

œuvre, quelque chose de remarquable commence à se dessiner. À force

d’observation et d’imitation, on gagne en clarté, on apprend les règles et on

voit comment tout se met ensemble. Avec la pratique, on acquiert l’aisance ;

les connaissances de base sont maîtrisées et on est en mesure de relever des

défis de plus en plus intéressants. On entrevoit des liens naguère invisibles.

On gagne en confiance face aux difficultés et on dépasse ses faiblesses à

force de persévérance.

À un moment donné, on cesse d’être un étudiant et on devient un

praticien. On teste ses propres idées et on observe avec intérêt les réactions

qu’elles suscitent. On utilise ses nouvelles connaissances de façon de plus

en plus créative. On n’apprend plus seulement des autres, on se crée un

style et une personnalité.

Après des années d’observation diligente, on atteint un nouveau seuil :

la maîtrise. Le clavier du piano semble désormais faire partie de nous-

mêmes, il est intégré et devient un élément de notre système nerveux : on le

connaît « sur le bout des doigts ». Dans notre milieu professionnel, nous

percevons la dynamique du groupe et la situation présente de l’entreprise.

On peut appliquer cette sensation dans les relations avec les autres, quand

on les comprend en profondeur et que l’on peut prévoir leurs réactions. On

est capable de prendre des décisions rapides et très créatives. Les idées nous

viennent. On a si bien appris les règles que l’on peut désormais les

enfreindre ou les reformuler.

Le processus conduisant à cette forme suprême de pouvoir se

décompose en trois niveaux. Le premier est l’apprentissage, le deuxième

est le créatif-actif et le troisième est la maîtrise. Dans la première phase, on

est comme étranger au domaine, on apprend de son mieux les éléments et

règles de base. On n’a qu’une vision partielle du domaine et donc des

pouvoirs limités. À la deuxième phase, grâce à la pratique et l’immersion,

on voit les rouages du mécanisme et la façon dont ces éléments sont liés

entre eux ; on acquiert une compréhension plus profonde du sujet. Cela

confère un pouvoir nouveau : la capacité de faire des expériences et de

jouer de façon créative avec les éléments concernés. À la troisième phase,

on possède un niveau de connaissance, d’expérience et de concentration si

profond qu’on a désormais une vision d’ensemble parfaitement claire. On

perce à jour le cœur de la vie, aussi bien dans la nature humaine que dans

les phénomènes naturels. C’est pourquoi les œuvres d’un maître nous

touchent au plus profond : l’artiste saisit l’essence de la réalité. C’est

pourquoi le scientifique brillant découvre une loi nouvelle de la physique, et

que l’inventeur ou l’entrepreneur produit quelque chose que nul n’avait

imaginé avant lui.

On peut appeler ce pouvoir intuition, mais celle-ci n’est rien de plus

qu’une perception soudaine et immédiate de la réalité, sans qu’il faille

mettre dessus des mots ou des formules. Les mots et les expressions

viendront peut-être plus tard, mais c’est cet éclair d’intuition qui, en

définitive, conduit plus près de la réalité notre esprit soudain illuminé par

une parcelle de vérité qui nous était précédemment cachée, à nous et aux

autres.

L’animal a une capacité d’apprentissage, mais il se fie essentiellement

à son instinct pour réagir à son environnement et se garder à l’écart du

danger. Grâce à l’instinct, il est capable d’agir vite et de façon efficace. L’homme, en revanche, se fie à sa pensée rationnelle pour comprendre son

milieu. Par conséquent, une bonne part de nos pensées obsessionnelles nous

coupent du monde. Au niveau de la maîtrise, l’intuition est un mélange

d’instinct et de rationalité, de conscient et d’inconscient, d’humain et

d’animal. C’est notre façon à nous de saisir les événements de façon

soudaine et puissante, et de penser et ressentir les choses « de l’intérieur ».

L’enfant a une certaine capacité d’intuition et de spontanéité, mais chez

l’adulte, ce pouvoir est en général écrasé par une pléthore d’informations

qui encombrent l’esprit et s’y accumulent avec le temps. Les maîtres

retournent à l’état d’enfance, leurs travaux font preuve d’un niveau élevé de

spontanéité et d’un bon accès à l’inconscient, mais à un degré beaucoup

plus développé que chez l’enfant.

Si nous suivons ce processus jusqu’à son terme, nous activons la

capacité d’intuition latente dans tout cerveau humain, un pouvoir dont nous

avions fait l’expérience fugitive quand nous nous concentrions sur un

problème ou un projet unique. En vérité, il arrive fréquemment que l’on ait

un aperçu de ce pouvoir : par exemple, quand nous avons une vague idée de

ce qui va survenir dans une situation particulière, ou quand la réponse

idéale à un problème surgit en nous comme venue de nulle part. Mais ces

moments sont éphémères, ils ne se fondent pas sur une expérience

suffisante pour être déclenchés sur demande. Quand on atteint la maîtrise,

l’intuition devient une faculté qui se commande, le fruit d’un long travail.

Et comme le monde récompense la créativité et la capacité à découvrir des

aspects nouveaux de la réalité, cela nous confère en pratique un pouvoir

immense.

Il faut voir la maîtrise de la façon suivante : tout au long de l’Histoire,

des hommes et des femmes se sont sentis prisonniers des limites de leur

conscience, de leur manque de contact avec la réalité et de leur faible capacité à changer le monde autour d’eux. Ils ont cherché toutes sortes de

raccourcis pour parvenir à un état de conscience supérieur et une meilleure

maîtrise de leurs sens, grâce à des rituels magiques, des transes, des

incantations et des drogues. Ils ont consacré leur vie à l’alchimie, à la

recherche de cette pierre philosophale qui transforme toute matière en or.

Cet appétit de raccourci magique fait encore florès aujourd’hui sous la

forme de recettes simples conduisant au succès, de secrets antiques enfin

dévoilés selon lesquels un simple changement d’attitude attirera l’énergie

qui convient. Il y a dans tous ces efforts des traces de vérité : par exemple,

l’effet magique d’une concentration maximum. Mais au bout du compte,

toute cette quête est centrée sur quelque chose qui n’existe pas : un chemin

facile vers le pouvoir, une solution rapide ne demandant pas d’efforts,

l’eldorado de l’esprit.

Pendant que tant de gens s’égarent dans ces fantasmes sans fin, ils

ignorent le seul véritable pouvoir qu’ils possèdent réellement. Et on peut

constater les effets concrets de ce pouvoir qui n’a rien à voir avec la magie

ni les formules simplistes : on le trouve dans les grandes inventions et

découvertes, les chefs-d’œuvre de l’architecture et des arts plastiques, les

exploits technologiques, tous les travaux d’un esprit parvenu à la maîtrise.

Ce pouvoir confère à ceux qui le possèdent un lien particulier avec la réalité

et une capacité à changer le monde dont les mystiques et magiciens du

passé ne pouvaient que rêver.

Au fil des siècles, on a érigé un rempart autour de la maîtrise. Celle-ci

a été baptisée génie et jugée inaccessible. On l’a étiquetée comme le résultat

d’un privilège, d’un talent inné ou d’une conjonction planétaire

extraordinaire. On en a fait quelque chose d’aussi insaisissable que

magique. Mais ce rempart est imaginaire. Voilà le véritable secret : notre

cerveau est le résultat de six millions d’années d’évolution et, plus que tout autre chose, l’évolution de ce cerveau a été conçue pour nous conduire à la