Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 70 sur 82

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Atteindre l'excellence

Les secrets de la maîtrise

Après la guerre, le livre de Proust continua à être publié, un volume à

la fois. La critique était stupéfaite de la profondeur et de l’étendue de son

œuvre. Il avait créé un véritable monde. Ce n’était pas seulement un roman

réaliste, car une grande partie du texte comportait des considérations sur

l’art, la psychologie, les secrets de la mémoire et le fonctionnement du

cerveau lui-même. Proust avait tellement approfondi sa propre psychologie

qu’il avait fait des découvertes sur la mémoire et l’inconscient qui

semblaient étrangement précises. Le lecteur qui le suivait volume après

volume avait la sensation de vivre dans le monde de Proust et que les

pensées du narrateur devenaient les siennes propres : la frontière entre

narrateur et lecteur disparaissait. C’était magique : on aurait dit la vie

même.

Il déployait d’immenses efforts pour terminer le dernier volume, le

point auquel le narrateur serait enfin capable d’écrire le roman que le

lecteur venait de lire. Proust était pressé. Il sentait que son énergie diminuait

et que sa mort approchait. Pendant tout le processus de publication, il ne

cessa de harceler l’éditeur pour suspendre l’impression car il voulait coûte

que coûte inclure dans son ouvrage un nouvel incident auquel il venait

personnellement d’assister. Désormais proche de la mort, il fit prendre

quelques notes finales par sa gouvernante. Il comprit in extremis ce que

signifie être mourant : il tint à réécrire une scène d’agonie qui n’était pas

suffisamment véridique sur le plan psychologique. Il mourut deux jours

plus tard et ne vit jamais son septième et dernier volume.

 

LES SECRETS DE LA MAÎTRISE

 

« Le cuisinier Ting était en train de découper un bœuf pour le

seigneur Wen-hui… “Ah, c’est merveilleux ! s’exclama le

seigneur Wen-hui. Imaginer que l’adresse peut atteindre de tels

sommets !” Le cuisinier Ting posa son couteau et répondit : “Ce

qui m’importe, c’est la voie, qui dépasse toute adresse. Quand

j’ai pour la première fois entrepris de découper un bœuf, je ne

voyais qu’un bœuf. Trois ans plus tard, je ne voyais plus le bœuf

entier. Et maintenant, maintenant je tourne vers lui mon esprit et

je ne le regarde pas avec mes yeux. Perception et compréhension

ont cessé, et c’est l’esprit qui va où il veut.” »

C E HUANG T ZU, ÉCRIVAIN ANTIQUE, IV SIÈCLE AV. J.-C.

 

Tout au long de l’Histoire, on relève la présence de maîtres dans tous les

types d’activité humaine ; ils décrivent la même sensation d’avoir acquis

brusquement des capacités intellectuelles décuplées après des années

d’immersion dans leur domaine. Le grand maître d’échecs Bobby Fischer

s’affirmait capable de voir plus loin que le mouvement de ses pièces sur

l’échiquier. À partir d’un certain stade, il était capable de percevoir des

« champs de force » qui lui permettaient de prévoir toute l’évolution de la

partie. Le pianiste Glenn Gould ne se concentrait plus sur les notes ni sur

les portées de la musique qu’il jouait, mais il avait sous les yeux toute

l’architecture du morceau, et il était capable de l’exprimer. Albert Einstein

comprit d’un coup non seulement la réponse à un problème, mais

l’ensemble de l’univers contenu dans une image dont il avait eu l’intuition.

L’inventeur Thomas Edison avait eu la vision d’une ville entière éclairée à

l’électricité ; ce réseau complexe lui avait été communiqué sous la forme

d’une seule image.

Dans tous ces cas, ces spécialistes décrivent la même sensation de

vision supérieure. Ils parviennent à saisir en un éclair l’entièreté d’une situation grâce à une image ou une idée, ou à une combinaison des deux. Ils

font alors l’expérience de ce qu’est la puissance de l’intuition.

Considérant le pouvoir que ce type d’intelligence confère et

l’extraordinaire apport à la culture des maîtres qui la possèdent, il

semblerait logique que ce type d’intuition de haut niveau fasse l’objet de

nombreux livres et débats et que la forme de pensée qui l’accompagne soit

un idéal proposé à tous. Mais curieusement, ce n’est pas du tout le cas.

Cette forme d’intelligence est soit ignorée, soit attribuée au génie et à la

génétique, soit enfin écartée comme relevant des domaines inexplicables de

la mystique et de l’occulte. Certains cherchent même à discréditer de façon

générale ce type de pouvoir, affirmant que les maîtres exagèrent leur

expérience et que leur prétendue intuition n’est qu’une forme étendue de

pensée ordinaire, fondée sur une connaissance supérieure.

La raison de ce mépris général est simple : nous autres humains en

sommes venus à n’admettre qu’une forme de pensée et d’intelligence – la

rationalité cartésienne. La pensée rationnelle est séquentielle par nature.

Nous voyons un phénomène A, nous en inférons une cause B et nous

prévoyons une conséquence C. Dans tous les cas de pensée rationnelle,

nous pouvons reconstituer les étapes parcourues pour arriver à une

conclusion ou à une réponse. Cette forme de pensée est extrêmement

efficace et nous a conféré d’immenses pouvoirs. Nous l’avons développée

pour expliquer le monde et en acquérir la maîtrise. Le processus permettant

de parvenir à une réponse conformément à une analyse rationnelle peut en

général être examiné et vérifié, c’est pourquoi nous le tenons en si haute

estime. Nous préférons tout ce qui peut être réduit à une formule, et décrit

avec des mots précis. Mais le type d’intuition décrite par les différents

maîtres ne saurait se réduire à une formule, et les étapes qu’ils ont

empruntées pour arriver à ce résultat ne sauraient être reconstituées. Nul ne peut fouiller dans la cervelle d’Albert Einstein et refaire l’expérience

inattendue de la relativité du temps. Et du fait que nous voyons, dans la

pensée cartésienne, la seule forme légitime d’intelligence, cette expérience

de « vision supérieure » doit être une forme de pensée rationnelle, soit un

peu plus rapide que les autres, soit tout bonnement miraculeuse.

La difficulté à laquelle nous nous heurtons ici est le fait que l’intuition

de haut niveau, signe ultime de maîtrise, découle d’un processus

qualitativement différent de la pensée cartésienne ; l’intuition est à la fois

plus précise et plus pénétrante. Elle perce à jour les couches les plus

profondes de la réalité. C’est un type d’intelligence hautement légitime, qui

doit être comprise comme une démarche à part. En comprenant cela, nous

entrevoyons que ses pouvoirs ne sont pas miraculeux, mais foncièrement

humains et accessibles à tous.

Essayons de mieux cerner cette forme de pensée en analysant

comment elle serait susceptible de fonctionner dans deux types de

connaissance très différents : les sciences de la vie et l’art de la guerre.

Si nous souhaitions étudier tel ou tel animal pour le comprendre, nous

diviserions cette analyse en plusieurs parties. Nous décririons les différents

organes, le cerveau et la structure anatomique pour déterminer comment

notre spécimen s’est adapté à son environnement d’une façon différente des

autres animaux. Nous nous pencherions sur ses schémas comportementaux,

la façon dont il se procure sa nourriture, ses rites d’accouplement, etc. Nous

observerions comment il fonctionne au sein de son biotope. Ainsi, nous

nous ferions peu à peu une idée précise de cet animal, vu sous plusieurs

angles. Dans le domaine de la polémologie, nous ferions appel à un

processus analogue, la décomposition d’un tout en parties : l’étude du

terrain, l’armement, la logistique, la stratégie, etc. Possédant une

connaissance profonde de ces sujets, nous saurions analyser les résultats d’une bataille et parvenir à des conclusions intéressantes ou encore, forts

des expériences du terrain, nous pourrions conduire une armée à la bataille

et nous y montrer efficaces.

Mais aussi poussées que soient ces analyses, elles manquent toujours

de quelque chose. Un animal n’est pas que la somme de ses parties. Ce sont

ses propres expériences et émotions qui jouent un rôle énorme dans son

comportement et que nous sommes incapables de voir et de mesurer. Il a sa

manière à lui de réagir à son milieu, et elle est faussée quand nous la

morcelons. Les réactions souples et permanentes de l’animal dans son

environnement ne sont pas visibles à notre regard. Dans l’art de la guerre,

une fois la bataille engagée, nous tendons à nous faire prendre par le feu de

l’action, élément extrêmement imprévisible qui entre en jeu dès l’instant où

deux forces ennemies se rangent en bataille et que nul ne peut plus rien

prévoir de façon précise. La situation demeure fluide en permanence,

chaque camp réagit à l’autre et l’inattendu surgit. Cette bataille en temps

réel possède une interactivité changeante impossible à réduire en différents

éléments ; elle résiste à la simple analyse, elle ne peut être ni vue ni

mesurée.

Cet élément invisible qui constitue l’expérience de l’animal dans sa

globalité et qui fait d’une bataille une entité souple et vivante peut porter

différents noms. Pour les Chinois de l’Antiquité, qui la comprenaient fort

bien, c’est le tao, c’est-à-dire la voie ; cette voie habite tout, elle est gravée

dans les relations entre les choses. La voie n’est visible que par le

« spécialiste », qu’il s’agisse de cuisine, de menuiserie, de stratégie

militaire ou de philosophie. Nous pouvons l’appeler la dynamique, la force

vivante qui intervient inévitablement dans tout ce que nous étudions ou

faisons. C’est la façon dont toute chose fonctionne et dont les relations

évoluent de l’intérieur. Ce n’est pas le mouvement des pièces sur l’échiquier, mais le jeu dans son entièreté, compte tenu de la psychologie

des joueurs, de leur stratégie en temps réel, de la manière dont leurs

expériences précédentes influent sur le présent, du confort des sièges sur

lesquels ils sont assis et de la façon dont leurs énergies vitales influent l’une

sur l’autre : bref, de tout ce qui entre en jeu, en même temps.

Par l’étude intensive d’un domaine donné pendant une longue période,

les maîtres en viennent à comprendre tous les éléments concernés. Ils en

arrivent à un point où tout est intégré ; ils cessent de n’en voir que des

parties assemblées, et acquièrent une perception intuitive de l’ensemble.

Ainsi, ils voient littéralement la dynamique en œuvre, ils la sentent. Dans

les sciences de la vie, nous avons l’exemple de Jane Goodall, qui étudia les

chimpanzés dans les profondeurs sauvages d’Afrique de l’Est pendant les

années où elle vécut parmi eux. En échangeant continuellement avec eux,

elle a atteint un point où elle s’est mise à penser comme un chimpanzé, et à

comprendre leur vie de groupe comme nul autre chercheur avant elle. Elle a

acquis la perception intuitive non seulement de la façon dont chacun

fonctionne en tant qu’individu, mais au niveau du groupe, qui est une partie

inséparable de leur vie. Elle a fait sur la vie sociale des chimpanzés des

découvertes qui ont modifié à jamais notre conception de l’animal ; cette

démarche a beau faire appel à un niveau élevé d’intuition, elle n’en est pas

moins scientifique que les autres.

Dans l’art de la guerre, on peut citer le célèbre général allemand Erwin

Rommel, dont on dit qu’il possédait à son plus haut degré la perception

intuitive de la façon dont se déroule une bataille. Il savait avec précision

l’endroit où l’ennemi envisageait d’attaquer : il pouvait ainsi déjouer ses

plans ; et il pouvait lancer une contre-attaque sur le point faible de sa ligne

de défense. Il semblait posséder un troisième œil et la capacité de prévoir

l’avenir, tel un oracle. Il faisait tout cela dans les déserts d’Afrique du Nord, où il est pratiquement impossible d’avoir une idée claire du terrain. Mais

cette capacité de Rommel n’était pas de nature occulte. Il avait simplement

une connaissance plus profonde que les autres généraux de tous les aspects

de la bataille. Il survolait sans cesse le désert à bord de son avion, observant

le terrain de haut. C’était un mécanicien qualifié, qui connaissait à fond ses

blindés et savait ce qu’il pouvait en attendre. Il étudiait méticuleusement la

psychologie de l’ennemi et de ses généraux. Il avait un rapport personnel

avec la quasi-totalité de ses soldats, et savait exactement jusqu’où il pouvait

les pousser. Quoi qu’il étudiât, il le faisait avec une intensité et une

profondeur incroyables. Et il était parvenu à un niveau où tous les détails

étaient intégrés en lui. Il les fusionnait dans son cerveau, et il en retirait une

intuition globale de la situation et de sa dynamique.

Cette capacité à percevoir l’ensemble d’un problème de façon intuitive

et d’en ressentir la dynamique n’est qu’une question de temps. On a

démontré que le cerveau est modifié après 10 000 heures environ de

pratique, mais ces pouvoirs sont le résultat d’une transformation qui

survient après 20 000 heures ou davantage. Une fois accumulées tant de

pratique et d’expérience, toutes les connexions possibles ont été mises en

place dans le cerveau entre les différentes formes de connaissances. Les

maîtres perçoivent donc la manière dont tous les éléments réagissent entre

eux de façon interactive : ils sont capables d’avoir instantanément

l’intuition des solutions et des schémas répétitifs. Cette forme fluide de

pensée ne s’obtient pas à travers un processus composé de x étapes, mais

plutôt comme une illumination : le cerveau fait soudain, à la vitesse de

l’éclair, des connexions entre des formes disparates de connaissances,

offrant ainsi une sensation dynamique en temps réel.

Certains se plaisent même à imaginer que ce type d’intuition se

déroule de façon séquentielle, mais trop vite pour que le penseur en identifie le cheminement. Ils veulent réduire toute forme d’intelligence au

simple niveau rationnel. Mais avec une découverte comme la théorie de la

relativité simple, si Einstein lui-même est incapable de reconstituer

rétrospectivement les étapes ayant conduit à l’évidence de la relativité du

temps, pourquoi devrait-on imaginer que ces étapes existent ? Faisons

confiance à l’expérience et au témoignage des maîtres.

Ce serait toutefois une méprise que d’imaginer les maîtres suivant tout

bonnement leurs intuitions et dépassant la pensée rationnelle. D’abord, c’est

grâce à un dur labeur, à l’étendue de leurs connaissances et au

développement de leurs facultés d’analyse qu’ils obtiennent la forme la plus

élevée d’intelligence. Ensuite, quand ils vivent cette intuition ou cette

illumination, ils ne manquent pas de l’analyser en profondeur et de

l’évaluer par le raisonnement. Dans le domaine scientifique, ils sont

capables de passer des mois, voire des années, à vérifier leurs intuitions.

Dans le domaine artistique, ils appliquent les idées qui leur viennent en se

servant à la fois de l’intuition et de la raison pour leur donner forme. Cela

est difficile à imaginer car nous estimons souvent que l’intuition et la

pensée cartésienne s’excluent mutuellement ; en réalité, au niveau

supérieur, elles travaillent la main dans la main. Le raisonnement des

maîtres est guidé par l’intuition et leur intuition découle d’une

concentration rationnelle intense. Les deux fusionnent.

Le temps est un facteur clef pour parvenir à la maîtrise et à cette

perception intuitive ; mais le temps dont nous parlons n’est pas neutre ni

simplement quantitatif. Une heure de réflexion d’Einstein à 16 ans

n’équivaut pas à une heure consacrée par un lycéen moyen à un problème

de physique. Il ne suffit pas d’étudier un sujet pendant vingt ans pour

acquérir la maîtrise. Le temps qu’il faut pour arriver à la maîtrise dépend de

l’intensité de la concentration. Le secret pour parvenir à ce degré supérieur de l’intelligence dépend de la qualité des années d’étude que l’on y

consacre. Il ne faut pas simplement absorber de l’information ; il faut

l’intégrer et la faire nôtre en trouvant des moyens de mettre ce savoir à

contribution de façon concrète. Nous cherchons les connexions entre les

différents éléments qui ont fait l’objet d’un apprentissage, nous apprenons

les lois cachées que nous pouvons percevoir pendant cette phase. Si nous

rencontrons des échecs, nous ne les oublions pas vite car ils blessent notre

amour-propre. Nous y réfléchissons en profondeur, nous cherchons à

comprendre où nous nous sommes trompés, nous nous demandons si nos

erreurs suivent un schéma répétitif. En progressant, nous mettons en cause

les hypothèses et les conventions admises en cours de route. Puis nous nous

mettons à faire des expériences et à prendre de plus en plus d’initiatives. À

toutes les étapes conduisant à la maîtrise, nous attaquons avec vigueur.

Chaque moment et chaque expérience sont riches de leçons. Nous sommes

vigilants en permanence, nous ne nous contentons pas de fonctionner

comme des bœufs.

La personne qui offre le meilleur exemple d’utilisation du temps en

vue de la maîtrise est Marcel Proust dont le grand roman, À la recherche du

temps perdu, traite justement ce sujet. Le temps perdu est en somme gâché.

Pour Proust, et pour beaucoup de gens qui l’ont connu jeune, l’écrivain était

la dernière personne dont on puisse imaginer qu’elle parvienne à la maîtrise

car, au premier abord, il donnait l’impression de perdre constamment son

temps. Il semblait ne passer ses journées qu’à lire des livres, se promener,

écrire des lettres sans fin, faire la fête, dormir toute la journée et publier de

frivoles chroniques mondaines. Quand il s’appliqua enfin à traduire Ruskin,

il y consacra un temps ahurissant, allant jusqu’à se rendre sur les lieux

décrits par Ruskin, chose que nul traducteur (NdT : ou presque)

n’imaginerait de faire.

Proust lui-même se plaignait sans cesse du temps qu’il avait perdu

quand il était jeune et du peu de chose qu’il avait accompli, mais il ne faut

pas prendre ses lamentations pour argent comptant car, au fond, il n’a

jamais jeté l’éponge. Malgré sa santé fragile et ses crises de dépression, il se

lança fréquemment dans de nouvelles tentatives pour élargir ses domaines

de connaissance. Il était infatigable et persévérant. Ses moments de doute le

projetaient vers l’avant et lui rappelaient qu’il ne disposait que d’un temps

limité. Il avait un sens aigu du destin, et de la vocation particulière à

laquelle il était appelé à répondre par l’écriture.

Ce qui fit de ces vingt ans quelque chose de qualitativement différent

de ceux d’une personne ordinaire était l’intensité de son attention. Il ne se

contentait pas de survoler des livres ; il les analysait chapitre après chapitre

avec rigueur et en tirait des leçons précieuses à appliquer dans sa propre

vie. Tout ce qu’il lisait gravait dans son cerveau différents styles qui

enrichissaient sa propre plume. Il n’était pas qu’un dandy mondain : il

s’acharnait à comprendre les gens en profondeur et à percer à jour leurs

motivations les plus secrètes. Non seulement il analysait sa propre

psychologie, mais il explorait en lui-même ses différents niveaux de

conscience jusqu’à découvrir des règles de fonctionnement de la mémoire :

il s’avéra précurseur de bien des découvertes en neurosciences. En qualité

de traducteur, il s’efforça de s’immiscer dans l’esprit de Ruskin lui-même.

Enfin, il se servit de la mort de sa propre mère pour approfondir son

introspection. Quand elle eut disparu, il se jeta dans l’écriture pour vaincre

sa dépression et parvint à reconstituer dans le livre qu’il devait écrire les

sentiments partagés qui le liaient à sa mère. Comme il l’écrivit plus tard,

toutes ces expériences étaient pareilles à des graines et, une fois qu’il eut

commencé son roman, il devint comme un jardinier qui cultive et soigne

des plants enracinés de longues années plus tôt.

Grâce à ses efforts, l’apprenti qu’il était au début devint un écrivain et

un traducteur mûrs ; sur cette base, il s’affirma comme un romancier

capable de choisir ce sur quoi il devait écrire, quelle voix il devait faire

entendre et comment il devait aborder son sujet. Une fois lancée la

rédaction de son roman, il subit une troisième transformation. Idées et

souvenirs affluaient à son esprit. Alors que son livre ne faisait que grossir, il

en gardait intuitivement la structure générale et les relations entre les

différentes tesselles de cette mosaïque. Cet immense roman possédait alors

une vie et une respiration dynamique qui étaient totalement vivantes en lui.

Il habitait ses personnages et la tranche de société française qu’il décrivait.

Mieux, il s’identifiait totalement au narrateur (c’est-à-dire lui-même) ;

quand on lit son roman, on a l’impression de vivre les pensées et les

sensations d’un autre. Il parvint à cet effet grâce à l’intuition acquise en près

de trente ans de travail et d’analyse ininterrompus.

Comme Proust, conservez votre sens du destin, et sentez-vous en

permanence connecté à celui-ci. Vous êtes unique et cette unicité a un sens.

Vous devez considérer tout échec et toute difficulté comme une épreuve du

chemin, comme une graine à planter en vue d’une culture ultérieure, si pour

le moment vous ne savez pas comment la faire croître. Pas un instant n’est

gâché si vous prêtez attention aux leçons à tirer de chaque expérience. En

vous appliquant constamment au sujet qui convient à vos inclinations et en

l’attaquant sous de nombreux angles différents, vous enrichissez le sol dans

lequel ces graines ont pris racine. Vous pouvez ne pas distinguer ce

processus dans le moment présent, mais il est bel et bien en cours. Il ne faut

jamais perdre la connexion avec l’œuvre de sa vie, cela permet de prendre

inconsciemment les bonnes décisions. Et avec le temps, la maîtrise viendra.

Le degré supérieur d’intuition dont nous parlons a ses racines dans

notre développement en tant qu’animal doté de pensée ; cette intuition s’inscrit dans une logique de l’évolution qu’il est extrêmement fructueux de