Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 43 sur 82

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Atteindre l'excellence

2. Se donner l’image qui convient

gardez votre sang-froid et ne tombez pas dans la mesquinerie. En restant

concentré sur l’essentiel et en vous exprimant à travers votre travail, vous

améliorerez sans cesse vos compétences et vous vous démarquerez de ceux

qui font beaucoup de tapage mais ne produisent rien.

 

2. Se donner l’image qui convient

 

Dès son plus jeune âge, Teresita Fernández (1968-) eut le sentiment que le

monde qui l’entourait était un spectacle dont elle était une simple

observatrice. Pendant son enfance à Miami, en Floride, elle observait les

adultes, étrange faune dont elle épiait les conversations et tentait de percer

les secrets. En grandissant, elle appliqua ses talents d’observation à ses

camarades de classe. Au lycée, tous les élèves appartenaient à des clans.

Elle connaissait les règles et conventions propres à ces groupes, et le type

de comportement considéré comme acceptable. Elle se sentait étrangère à

toutes ces cliques, et se tint à distance.

Avec la ville de Miami proprement dite, elle fit une expérience

analogue. Elle avait une affinité naturelle avec les milieux cubains car elle

était elle-même immigrée cubaine de deuxième génération ; mais elle

n’avait pas d’affinité avec la dolce vita qui régnait dans cette communauté.

Elle avait une personnalité sombre et intransigeante. Elle se sentait

étrangère et n’avait pas de place dans la société. Dans son lycée, elle n’était

pas la seule à se sentir marginalisée. Elle fut attirée comme les autres par le

monde du théâtre et des spectacles, dans lequel on peut être original sans se

faire rejeter. Teresita avait toujours aimé travailler de ses mains et elle prit

des cours d’arts plastiques. Mais les œuvres qu’elle produisit au lycée n’exprimaient pas le côté militant de sa personnalité. Quelque chose

manquait, son activité lui paraissait trop facile et superficielle.

En 1986, ne sachant que faire de sa vie, elle s’inscrivit à l’université

internationale de Floride, à Miami. Elle suivit son orientation du lycée et

s’inscrivit en sculpture. Mais le travail de l’argile, si douce et facile à

façonner, lui donna le même sentiment qu’elle avait eu au lycée de faire de

jolies choses tristement artificielles. Un beau jour, en circulant dans les

locaux consacrés à la sculpture, elle remarqua quelques artistes qui

travaillaient le métal et faisaient des sculptures à grande échelle. La tôle lui

fit un effet comme nul autre matériau : elle sentit que le métal était fait pour

elle. Il était gris, lourd et résistant, il fallait fournir de grands efforts pour le

façonner. Les propriétés de l’acier correspondaient au sentiment intérieur de

force et de résistance qu’elle avait toujours souhaité exprimer, en dépit de sa

petite stature.

Elle se lança avec passion dans le travail de ce nouveau matériau. Elle

apprit à faire de la fonderie et à souder à l’acétylène. Le climat tropical de

Miami rendait insupportable ce genre de travail pendant la journée. Elle ne

travaillait donc à ses sculptures que la nuit. Elle avait des horaires décalés :

elle commençait à vingt et une heures et travaillait jusqu’à deux ou trois

heures du matin, puis dormait tard le lendemain. La nuit, il faisait plus frais

et il y avait moins de monde. L’atelier était calme et permettait de travailler

sérieusement. Elle pouvait se concentrer, faire des expériences insolites et

commettre des erreurs à l’insu de tous. Elle pouvait aussi faire preuve

d’audace et prendre des risques.

Petit à petit, Teresita Fernández acquit une parfaite maîtrise technique :

en fabriquant ses sculptures, elle avait le sentiment de se forger et de se

transformer elle-même. Ce qui l’intéressait, c’était de créer des pièces de

taille impressionnante mais, pour les produire, elle inventa ses propres méthodes. Elle commençait par une maquette en papier, puis divisait son

travail en petits éléments qu’elle pouvait manipuler seule. Ensuite, dans le

cadre de son atelier, elle assemblait l’œuvre proprement dite. Ses créations

furent exposées à l’intérieur de sa faculté et sur le campus.

Elles ne passaient pas inaperçues. Au soleil brûlant de Miami, ces

énormes sculptures d’acier dégageaient une impression de puissance qu’elle

avait toujours ressentie en elle. Mais ses œuvres suscitèrent d’autres

réactions, qui la surprirent : comme personne ne la voyait travailler, on avait

l’impression qu’elles se dégageaient d’elle sans effort, comme si elle avait

un don spécial. Cela attira l’attention sur sa personnalité. La sculpture est

un domaine essentiellement masculin, qui tente pas mal de phallocrates.

Comme elle était l’une des rares artistes de sexe féminin à travailler l’acier

de forte épaisseur, les gens projetèrent sur elle toutes sortes de fantasmes et

de préjugés. Le contraste entre sa silhouette menue et ses œuvres

imposantes était frappant ; on se demandait comment elle arrivait à

fabriquer ces œuvres énormes et qui elle était véritablement. Sa personnalité

et la façon dont elle sortait de nulle part ces magnifiques sculptures

intriguaient ; elle dégageait un charme mystérieux, une formidable douceur

capable de ployer le métal à sa guise.

Désormais célèbre, Teresita Fernández s’aperçut que son regard n’était

plus celui d’un voyeur distancié, mais que c’était elle le centre de

l’attention. Elle se sentait à l’aise dans le monde de l’art. Pour la première

fois de sa vie, elle avait la sensation d’être à sa place et elle voulut

conserver l’intérêt que le public portait à son travail. Projetée sous les feux

de la rampe, il devenait naturel qu’elle parle d’elle-même et de ses

expériences. Mais elle avait l’intuition que cela serait une erreur de

dégonfler l’effet puissant qu’avait son travail en dévoilant au premier venu

combien d’heures de dur travail elle consacrait à la création de ses sculptures ; celles-ci étaient en vérité le résultat de beaucoup d’efforts et de

discipline. Elle se dit que parfois, c’est ce que l’on cache qui est en

définitive le plus convaincant. Elle s’entoura d’une aura de mystère, veilla à

ne jamais parler de ses méthodes, cacha les détails de sa vie personnelle et

permit ainsi au public de projeter sur elle ses fantasmes.

Sa carrière progressait. Désormais, certains aspects du personnage

qu’elle s’était créé à l’université des années plus tôt ne convenaient

probablement plus. Elle se demanda si un élément de son image ne risquait

pas de se retourner contre elle : si elle n’y prenait pas garde, on la jugerait

simplement sur son aspect extérieur, celui d’une jolie jeune femme. On ne

verrait plus en elle une grande artiste. Puisqu’elle se voulait insaisissable,

n’était-ce pas pour cacher un manque d’intelligence ? Était-elle seulement

le jouet de ses sensations, ou pouvait-elle s’imposer dans son domaine aux

côtés d’intellectuels de gros calibre ? Les femmes artistes se heurtent à ce

genre de préjugé. En esquivant les questions techniques sur son œuvre, elle

risquait de passer pour frivole, une simple dilettante sans consistance. Elle

s’attacha alors à se créer un style nouveau qui lui convenait mieux : elle prit

de l’assurance et se mit à parler avec autorité du contenu de son travail, sans

dévoiler les détails techniques de la création. Elle ne se présentait pas

comme faible et vulnérable, mais maîtresse de son sujet. Si ses collègues

hommes avaient besoin de paraître sérieux et cohérents, elle avait

l’obligation en tant que femme de les battre à leur propre jeu. Elle

s’exprimait avec assurance, mais de façon digne et respectueuse : elle

montrait clairement qu’elle n’était pas un poids plume.

Sa renommée d’artiste s’étendait dans le monde entier ; elle continua à

travailler son image et à l’adapter aux changements de circonstance. Les

artistes ont la réputation d’être brouillons et de ne s’intéresser qu’à ce qui

arrive dans leur petit milieu. Teresita Fernández lutta contre ce préjugé. Elle devint une conférencière prisée, et expliqua son travail et ses idées à un

public de plus en plus vaste. Elle faisait réfléchir ses auditoires, intrigués

par le contraste entre son allure calme et agréable, et la complexité

provocante de son discours. Elle étudia en profondeur de nombreux

domaines étrangers à l’art et concilia ses nouveaux centres d’intérêt avec

son travail ; ainsi, elle se fit de nombreuses connaissances en dehors du

milieu artistique. Elle apprit à être aussi à l’aise avec les directeurs de

galerie qu’avec les mineurs du graphite qu’elle sculptait ; grâce à sa

souplesse et à sa déférence, elle rendit plus facile sa vie en tant qu’artiste, et

empêcha qu’on l’assimile à un stéréotype. En somme, le travail sur son

image en vint à représenter une forme de son art : elle était un matériau

qu’elle était capable de fondre dans un moule et de transformer selon ses

besoins et ses désirs.

 

Il est un principe tellement ignoré qu’on en parle rarement : notre image

joue un rôle déterminant dans notre succès et notre ascension vers la

maîtrise. Prenons l’exemple de Teresita Fernández. Si elle était restée dans

son coin pour se concentrer exclusivement sur son travail, elle aurait été

jugée par les autres d’une façon qui aurait bloqué ses progrès. Si, après ses

succès initiaux, elle avait étalé au grand jour les heures de formation

technique qu’elle avait consacrées à apprendre le travail du métal, on

n’aurait vu en elle qu’un artisan doué. Le fait qu’elle ait choisi le métal

aurait été compris comme une astuce pour se faire remarquer en tant que

femme. On aurait trouvé dans sa personnalité des faiblesses à exploiter. Le

milieu artistique est aussi impitoyable que les autres. Et Teresita Fernández,

capable de se détacher d’elle-même et du monde de l’art, eut l’intuition du pouvoir qu’elle pouvait acquérir en travaillant son image et en maîtrisant sa

présentation.

Comprenons-nous bien : les gens auront toujours tendance à vous

juger sur votre apparence. Si vous n’y prenez pas garde et choisissez une

spontanéité primaire, on vous attribuera toutes sortes de qualités

surprenantes, juste conformes à ce que le public veut voir en vous. Cela

risque de vous faire dévier de vos objectifs, douter de vous-même et perdre

du temps. En prenant tout personnellement, vous aurez du mal à vous

focaliser sur votre travail. Le seul remède est de prendre cette dynamique à

contre-pied en modelant consciemment votre image, en vous créant un

personnage adapté et en prenant ainsi le contrôle des jugements portés par

les autres. Il y aura des périodes où il conviendra de vous retirer et de vous

auréoler de mystère, pour donner plus de force à chaque apparition. À

d’autres moments, vous souhaiterez vous montrer partout et imposer une

image bien spécifique. D’une façon générale, il ne faut pas se cantonner à

une seule image ni donner au public une connaissance trop complète de ce

que vous êtes. Il faut toujours garder un coup d’avance.

Il n’y a rien de mal ni de démoniaque à se créer un personnage : c’est

un élément clef de l’intelligence relationnelle. Chacun porte un masque en

public et joue dans chaque milieu un rôle différent. Il faut simplement être

conscient de ce processus. Le monde est une scène de théâtre. En vous

donnant une image mystérieuse, fascinante et pleine d’assurance, vous

jouez avec le public en lui donnant un spectacle intéressant et agréable.

Laissez-le projeter ses fantasmes sur cette image, et vous attribuer des

qualités théâtrales. En privé, laissez tomber le masque. Dans notre monde

divers et pluriculturel, il est bon d’évoluer avec aisance dans tous les

milieux, en s’accordant un maximum de souplesse. Il vous faut prendre du plaisir à créer ces différents personnages, vous n’en serez que meilleur