Atteindre l'excellence
Les trois étapes de la phase d’apprentissage
phase d’apprentissage, on doit retrouver un côté juvénile et aventureux.
Darwin aurait pu se montrer plus prudent, ramasser juste le nécessaire et
passer davantage de temps à bord à étudier ce qu’il avait récolté, mais il a
choisi d’explorer de façon active. Il serait ainsi devenu non pas un
scientifique illustre, mais un aimable collectionneur. Il resta à l’affût des
défis et s’aventura loin de son cadre familier. Il mesura ses progrès aux
dangers qu’il affrontait et aux difficultés qu’il surmontait. Il voulut adopter
cet état d’esprit et vivre l’apprentissage comme une métamorphose, non
comme une morne adaptation au monde du travail.
Les trois étapes de la phase d’apprentissage
Nous venons de voir le principe qui doit guider nos choix ; réfléchissons à
présent aux trois étapes essentielles de l’apprentissage, qui se recouvrent
légèrement les unes les autres. Ces étapes sont : l’observation (mode passif),
l’acquisition des connaissances (mode pratique) et l’expérimentation (mode
actif). Il ne faut pas oublier qu’un apprentissage peut prendre des formes
très différentes. Il peut se dérouler au même endroit pendant plusieurs
années, ou se composer de différents postes en plusieurs lieux pour réunir
des compétences très différentes. Il peut associer études supérieures et
stages pratiques. Dans tous les cas, il est bon d’avoir à l’esprit les trois
étapes, même si l’une ou l’autre peut faire l’objet d’une pondération plus
importante en fonction de la nature du domaine concerné.
Première étape : l’observation attentive — mode passif Quand on débute dans une carrière ou un milieu nouveau, on pénètre dans
un monde qui a ses règles, ses procédures et sa dynamique relationnelle.
Pendant des décennies et même des siècles, les professionnels y ont
accumulé de l’expérience sur la façon de faire les choses, chaque génération
bénéficiant de l’acquis des précédentes. En outre, chaque bureau, chaque
atelier, chaque laboratoire a ses propres conventions, ses règles de
comportement et ses normes de qualité. Chaque personne s’inscrit dans la
pyramide hiérarchique. L’ensemble représente une réalité qui dépasse les
besoins et les désirs de chacun. Par conséquent, quand on pénètre dans ce
milieu, il faut d’abord observer et assimiler de façon aussi profonde que
possible. La pire erreur que l’on puisse commettre pendant les premiers
mois d’apprentissage, c’est de croire qu’il faut attirer l’attention,
impressionner les gens et s’affirmer. Ce type d’attitude encombre l’esprit et
le ferme à la réalité. L’attention dont on bénéficie est trompeuse. Elle n’est
pas fondée sur des compétences ni sur quoi que ce soit de réel, et se
retourne contre celui qui l’adopte. Tâchez au contraire d’accueillir la réalité
et de vous y soumettre, en gardant un profil bas et en vous fondant dans le
décor ; en demeurant passif, vous vous donnez une latitude pour observer.
Débarrassez-vous des préjugés éventuels que vous aviez sur ce milieu à
votre arrivée. Si vous devez impressionner les gens au cours de ces
premiers mois, ce doit être par le sérieux de votre désir d’apprendre, et non
votre hâte de vous hisser au sommet avant d’y être préparé.
Dans ce nouveau milieu, vous observerez deux réalités essentielles.
D’abord, vous analyserez les règles et procédures qui conduisent au succès,
c’est-à-dire « c’est comme ça que l’on fait ici ». Certaines de ces règles
vous seront dictées de façon explicite : ce sont les plus superficielles,
essentiellement des questions de bon sens. Accordez leur votre attention.
Mais plus importantes encore sont les règles non écrites, qui constituent la culture sous-jacente d’entreprise. Elles concernent le style et les valeurs
considérés comme importants. Elles reflètent souvent le tempérament du
dirigeant.
On peut déchiffrer ces règles en observant ceux qui sont en train de
s’élever dans la hiérarchie. Mieux encore, il faut observer le parcours des
inadaptés et de ceux qui sont sanctionnés, voire licenciés. Leur exemple
doit servir de mise en garde : qui les imite souffrira.
La deuxième réalité à observer, c’est la dynamique de pouvoir existant
au sein du groupe : qui est le vrai patron, par qui passe la communication ;
qui monte et qui décline. (Pour en savoir plus sur l’intelligence sociale, se
reporter au chapitre IV.) Ces procédures et ces usages ont beau être
paralysants et contre-productifs, votre tâche n’est pas de les condamner
d’un point de vue moral ni de vous plaindre, mais de les comprendre pour
avoir une vision complète de la situation. Soyez comme l’anthropologue qui
étudie une culture étrangère et se met au diapason de toutes ses nuances et
conventions. Vous n’êtes pas là pour changer cette culture : vous risqueriez
de vous faire tuer ou, en l’espèce, licencier. Plus tard, quand vous aurez
acquis le pouvoir et la maîtrise, il vous reviendra de réécrire les règles ou de
les détruire.
Toutes les tâches que l’on vous confie, aussi subalternes soient-elles,
présentent des opportunités pour observer votre milieu de travail. Aucun
détail ne doit vous échapper. Tout ce que vous voyez et entendez doit être
décodé. Avec le temps, vous apprendrez à voir et à comprendre une part
plus importante de la réalité, qui vous échappait au début. Par exemple,
quelqu’un à qui vous attribuiez initialement beaucoup de pouvoir s’avérera
un cuistre tenu à l’écart des vraies décisions. Progressivement, vous jugerez
au-delà des apparences. Tandis que vous accumulez des informations
concernant les usages et le partage du pouvoir de votre nouvel environnement, vous commencez à analyser pourquoi ils existent et de
quelle façon ils s’inscrivent dans les tendances générales du secteur. Après
des mois d’attention sans faille, passez de l’observation à l’analyse : vous
affinerez vos capacités de raisonnement.
Nous voyons que Charles Darwin a clairement respecté ces étapes. En
consacrant les premiers mois à étudier la vie du bord, il en a pénétré les
règles tacites et a rendu plus productif le temps qu’il allait consacrer à la
science. En s’adaptant à son environnement, il s’est épargné d’inutiles
conflits qui auraient ultérieurement perturbé son travail, sans parler des
tourments qu’il aurait endurés. Plus tard, il appliqua la même méthode avec
les gauchos et les villages indigènes avec lesquels il entrait en contact. Cela
lui permit d’étendre son domaine d’exploration et d’augmenter la quantité
de spécimens qu’il ramassa. À un autre niveau, il a fait de lui-même un des
observateurs de la nature les plus fins que le monde ait connu. En se
libérant de tout préjugé sur la vie et ses origines, Darwin s’est entraîné à
voir les choses telles qu’elles sont. Il n’a pas extrapolé à partir de ses
observations tant qu’il n’avait pas accumulé suffisamment d’informations.
C’est plus tard qu’il a généralisé et formulé sa théorie. En se soumettant aux
contraintes bien réelles de son voyage, il en est venu à découvrir une des
réalités les plus fondamentales de la nature : l’évolution des êtres vivants.
Comprenons-nous bien : il y a plusieurs raisons dirimantes pour
lesquelles vous devez suivre son exemple. En premier lieu, apprenez à tout
connaître de votre milieu, vous pourrez vous y mouvoir avec aisance et
éviter de coûteuses erreurs. Tel le chasseur, familiarisez-vous avec tous les
détails de la forêt et de l’écosystème dans son ensemble, cela vous ouvrira
davantage d’options en vue de votre survie et de votre succès. En second
lieu, la capacité à observer un milieu qui ne vous est pas familier vous
servira énormément toute votre vie. Vous prendrez l’habitude de faire taire votre ego et de poser votre regard sur l’autre et non sur votre nombril. À