Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 15 sur 82

Pages du PDF

Atteindre l'excellence

Les trois étapes de la phase d’apprentissage

phase d’apprentissage, on doit retrouver un côté juvénile et aventureux.

Darwin aurait pu se montrer plus prudent, ramasser juste le nécessaire et

passer davantage de temps à bord à étudier ce qu’il avait récolté, mais il a

choisi d’explorer de façon active. Il serait ainsi devenu non pas un

scientifique illustre, mais un aimable collectionneur. Il resta à l’affût des

défis et s’aventura loin de son cadre familier. Il mesura ses progrès aux

dangers qu’il affrontait et aux difficultés qu’il surmontait. Il voulut adopter

cet état d’esprit et vivre l’apprentissage comme une métamorphose, non

comme une morne adaptation au monde du travail.

 

Les trois étapes de la phase d’apprentissage

 

Nous venons de voir le principe qui doit guider nos choix ; réfléchissons à

présent aux trois étapes essentielles de l’apprentissage, qui se recouvrent

légèrement les unes les autres. Ces étapes sont : l’observation (mode passif),

l’acquisition des connaissances (mode pratique) et l’expérimentation (mode

actif). Il ne faut pas oublier qu’un apprentissage peut prendre des formes

très différentes. Il peut se dérouler au même endroit pendant plusieurs

années, ou se composer de différents postes en plusieurs lieux pour réunir

des compétences très différentes. Il peut associer études supérieures et

stages pratiques. Dans tous les cas, il est bon d’avoir à l’esprit les trois

étapes, même si l’une ou l’autre peut faire l’objet d’une pondération plus

importante en fonction de la nature du domaine concerné.

 

Première étape : l’observation attentive — mode passif Quand on débute dans une carrière ou un milieu nouveau, on pénètre dans

un monde qui a ses règles, ses procédures et sa dynamique relationnelle.

Pendant des décennies et même des siècles, les professionnels y ont

accumulé de l’expérience sur la façon de faire les choses, chaque génération

bénéficiant de l’acquis des précédentes. En outre, chaque bureau, chaque

atelier, chaque laboratoire a ses propres conventions, ses règles de

comportement et ses normes de qualité. Chaque personne s’inscrit dans la

pyramide hiérarchique. L’ensemble représente une réalité qui dépasse les

besoins et les désirs de chacun. Par conséquent, quand on pénètre dans ce

milieu, il faut d’abord observer et assimiler de façon aussi profonde que

possible. La pire erreur que l’on puisse commettre pendant les premiers

mois d’apprentissage, c’est de croire qu’il faut attirer l’attention,

impressionner les gens et s’affirmer. Ce type d’attitude encombre l’esprit et

le ferme à la réalité. L’attention dont on bénéficie est trompeuse. Elle n’est

pas fondée sur des compétences ni sur quoi que ce soit de réel, et se

retourne contre celui qui l’adopte. Tâchez au contraire d’accueillir la réalité

et de vous y soumettre, en gardant un profil bas et en vous fondant dans le

décor ; en demeurant passif, vous vous donnez une latitude pour observer.

Débarrassez-vous des préjugés éventuels que vous aviez sur ce milieu à

votre arrivée. Si vous devez impressionner les gens au cours de ces

premiers mois, ce doit être par le sérieux de votre désir d’apprendre, et non

votre hâte de vous hisser au sommet avant d’y être préparé.

Dans ce nouveau milieu, vous observerez deux réalités essentielles.

D’abord, vous analyserez les règles et procédures qui conduisent au succès,

c’est-à-dire « c’est comme ça que l’on fait ici ». Certaines de ces règles

vous seront dictées de façon explicite : ce sont les plus superficielles,

essentiellement des questions de bon sens. Accordez leur votre attention.

Mais plus importantes encore sont les règles non écrites, qui constituent la culture sous-jacente d’entreprise. Elles concernent le style et les valeurs

considérés comme importants. Elles reflètent souvent le tempérament du

dirigeant.

On peut déchiffrer ces règles en observant ceux qui sont en train de

s’élever dans la hiérarchie. Mieux encore, il faut observer le parcours des

inadaptés et de ceux qui sont sanctionnés, voire licenciés. Leur exemple

doit servir de mise en garde : qui les imite souffrira.

La deuxième réalité à observer, c’est la dynamique de pouvoir existant

au sein du groupe : qui est le vrai patron, par qui passe la communication ;

qui monte et qui décline. (Pour en savoir plus sur l’intelligence sociale, se

reporter au chapitre IV.) Ces procédures et ces usages ont beau être

paralysants et contre-productifs, votre tâche n’est pas de les condamner

d’un point de vue moral ni de vous plaindre, mais de les comprendre pour

avoir une vision complète de la situation. Soyez comme l’anthropologue qui

étudie une culture étrangère et se met au diapason de toutes ses nuances et

conventions. Vous n’êtes pas là pour changer cette culture : vous risqueriez

de vous faire tuer ou, en l’espèce, licencier. Plus tard, quand vous aurez

acquis le pouvoir et la maîtrise, il vous reviendra de réécrire les règles ou de

les détruire.

Toutes les tâches que l’on vous confie, aussi subalternes soient-elles,

présentent des opportunités pour observer votre milieu de travail. Aucun

détail ne doit vous échapper. Tout ce que vous voyez et entendez doit être

décodé. Avec le temps, vous apprendrez à voir et à comprendre une part

plus importante de la réalité, qui vous échappait au début. Par exemple,

quelqu’un à qui vous attribuiez initialement beaucoup de pouvoir s’avérera

un cuistre tenu à l’écart des vraies décisions. Progressivement, vous jugerez

au-delà des apparences. Tandis que vous accumulez des informations

concernant les usages et le partage du pouvoir de votre nouvel environnement, vous commencez à analyser pourquoi ils existent et de

quelle façon ils s’inscrivent dans les tendances générales du secteur. Après

des mois d’attention sans faille, passez de l’observation à l’analyse : vous

affinerez vos capacités de raisonnement.

Nous voyons que Charles Darwin a clairement respecté ces étapes. En

consacrant les premiers mois à étudier la vie du bord, il en a pénétré les

règles tacites et a rendu plus productif le temps qu’il allait consacrer à la

science. En s’adaptant à son environnement, il s’est épargné d’inutiles

conflits qui auraient ultérieurement perturbé son travail, sans parler des

tourments qu’il aurait endurés. Plus tard, il appliqua la même méthode avec

les gauchos et les villages indigènes avec lesquels il entrait en contact. Cela

lui permit d’étendre son domaine d’exploration et d’augmenter la quantité

de spécimens qu’il ramassa. À un autre niveau, il a fait de lui-même un des

observateurs de la nature les plus fins que le monde ait connu. En se

libérant de tout préjugé sur la vie et ses origines, Darwin s’est entraîné à

voir les choses telles qu’elles sont. Il n’a pas extrapolé à partir de ses

observations tant qu’il n’avait pas accumulé suffisamment d’informations.

C’est plus tard qu’il a généralisé et formulé sa théorie. En se soumettant aux

contraintes bien réelles de son voyage, il en est venu à découvrir une des

réalités les plus fondamentales de la nature : l’évolution des êtres vivants.

Comprenons-nous bien : il y a plusieurs raisons dirimantes pour

lesquelles vous devez suivre son exemple. En premier lieu, apprenez à tout

connaître de votre milieu, vous pourrez vous y mouvoir avec aisance et

éviter de coûteuses erreurs. Tel le chasseur, familiarisez-vous avec tous les

détails de la forêt et de l’écosystème dans son ensemble, cela vous ouvrira

davantage d’options en vue de votre survie et de votre succès. En second

lieu, la capacité à observer un milieu qui ne vous est pas familier vous

servira énormément toute votre vie. Vous prendrez l’habitude de faire taire votre ego et de poser votre regard sur l’autre et non sur votre nombril. À