Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 69 sur 82

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Atteindre l'excellence

VI. Fusionner l’intuitif et le rationnel : la maîtrise

CHAPITRE VI

 

Fusionner l’intuitif et le rationnel : la maîtrise

 

Nous avons tous accès à une forme d’intelligence qui nous permet de mieux

voir le monde, de prévoir les tendances et de réagir avec agilité et précision

en toutes circonstances. Cette intelligence se cultive en s’immergeant dans

un domaine d’étude et en restant fidèle à ses propres inclinations, aussi

incongru que cela paraisse à nos contemporains. Par immersion intense

pendant de longues années, nous intégrons et nous acquérons une

perception intuitive des éléments complexes de notre domaine. Quand nous

avons cette perception intuitive des processus rationnels, nous élargissons

les limites de notre esprit et de notre potentiel et nous touchons au cœur

secret de la vie même. Nous obtenons des pouvoirs comparables avec la

force et la vitesse instinctive des animaux, mais couronnés par la

conscience humaine. Notre cerveau est fait pour ça, et il nous conduit

naturellement à ce type d’intelligence si nous suivons nos inclinations

jusqu’au bout.

 

LA TROISIÈME TRANSFORMATION

Le destin de Marcel Proust (1871-1922) semblait scellé dès sa naissance.

Anormalement frêle et petit, il resta aux frontières de la mort pendant ses

quinze premiers jours, et s’en sortit de justesse. Ce fut un enfant

souffreteux, parfois incapable de sortir pendant des mois. À neuf ans, sa

première crise d’asthme manqua bien de l’emporter. Sa mère Jeanne,

constamment inquiète pour sa santé, s’attacha passionnément à lui ; elle

l’accompagnait lors de ses longues convalescences à la campagne.

Au cours de ces séjours, il prit des habitudes qu’il devait garder sa vie

durant. Souvent seul, il s’abandonnait à sa passion pour la lecture. Il aimait

l’histoire et toutes les formes de littératures. Il faisait de longues

promenades dans la campagne, où des tas de choses le captivaient. Il

s’attardait des heures devant des fleurs de pommier ou d’aubépine, et

devant la moindre plante qui lui paraissait exotique. Il était fasciné par les

colonnes de fourmis et par les araignées sur leur toile. Il se plongeait dans

des livres de botanique et d’entomologie. La plus proche compagne de ses

jeunes années fut sa mère, à laquelle il s’attacha au-delà du raisonnable. Ils

se ressemblaient et avaient les mêmes penchants artistiques. Il ne pouvait

être séparé d’elle plus d’une journée et, pendant les rares heures sans elle, il

lui écrivait des lettres interminables.

En 1886, il lut un livre qui changea le cours de sa vie. Il s’agissait

d’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, d’Augustin

Thierry. L’auteur avait une plume si alerte que le petit Proust se crut

transporté en arrière dans le temps. Thierry citait des lois immémoriales de

la nature humaine dévoilées dans son récit ; la possibilité de découvrir ces

lois donnait à Proust le vertige. Les entomologistes étaient capables de

découvrir les principes cachés gouvernant le comportement des insectes. Un

écrivain pouvait-il faire la même chose avec l’homme, si complexe ?

Captivé par la capacité de Thierry à rendre l’Histoire si vivante, Marcel Proust eut en un éclair l’intuition qu’il s’agissait de l’œuvre de sa vie :

devenir écrivain et éclairer les lois de la nature humaine. Talonné par la

certitude qu’il mourrait jeune, il décida de hâter ce processus et de faire tout

ce qu’il pouvait pour apprendre l’écriture.

Dans l’école qu’il fréquentait à Paris, Marcel Proust frappait ses

camarades par sa bizarrerie. Il avait tant lu que sa tête bouillonnait de toutes

sortes d’idées ; il pouvait parler dans la même conversation d’histoire, de

littérature latine et de l’organisation sociale des hyménoptères. Il mélangeait

le passé et le présent, parlait d’un auteur romain comme s’il était vivant et

décrivait tel ou tel de leurs amis comme un personnage historique. Il avait

de grands yeux, qu’un ami compara plus tard à ceux d’une mouche ; son

regard transperçait son interlocuteur. Dans ses lettres à ses amis, il

disséquait leurs émotions et leurs problèmes avec une telle précision que

c’en était agaçant ; puis il tournait son attention sur lui-même, avouant sans

pitié ses propres faiblesses. Malgré son goût pour la solitude, il était

étonnamment sociable et faisait preuve d’un charme immense. Il savait

flatter et s’attirer les bonnes grâces des gens. Nul ne savait comment cet

excentrique allait évoluer.

En 1888, Marcel Proust rencontra une courtisane de 37 ans, Laure

Hayman, qui était l’une des nombreuses maîtresses de son oncle. Il en

tomba éperdument amoureux. Elle ressemblait à un personnage de roman ;

ses toilettes, ses façons coquettes et son pouvoir sur les hommes fascinaient

Proust. Il la séduisit grâce à son esprit et à ses bonnes manières : ils

devinrent amis. La tradition française des salons était très vivante à

l’époque ; on y parlait littérature et philosophie. Ces salons étaient en

général tenus par des femmes et, en fonction de leur niveau social, ils

attiraient des artistes majeurs, des penseurs et des personnages politiques.

Laure Hayman avait elle-même un salon de mauvaise réputation, fréquenté par des artistes bohèmes, des acteurs et des actrices. Marcel Proust s’y

montra de façon assidue.

Il se passionnait pour la vie mondaine des couches supérieures de la

société française. C’était un monde riche en subtilités : selon les invitations

que l’on recevait aux bals ou la place que l’on vous donnait à table, on

savait si on était sur le chemin du succès ou du déclin. Telle façon de

s’habiller, tel geste ou telle phrase donnaient lieu à toutes sortes de critiques

ou de jugements. Il souhaita explorer ce domaine et en apprendre toute la

complexité. L’attention qu’il avait apportée à l’étude de l’histoire et de la

littérature, il l’appliqua à la haute société. Il s’introduisit dans d’autres

salons et se mit à frayer avec les grands aristocrates.

Toujours décidé à devenir écrivain, Proust n’avait pas encore été

capable de déterminer sur quel thème il écrirait ; et cela le tourmentait.

Mais la réponse finit par lui venir : la bonne société serait la fourmilière

qu’il analyserait avec l’acharnement glacé d’un entomologiste. À cet effet,

il se mit à réunir les personnages de ses romans. L’un d’eux était le comte

Robert de Montesquiou, poète et esthète décadent qui avait un faible pour

les beaux jeunes gens. Un autre était Charles Haas, arbitre des élégances et

collectionneur averti d’œuvres d’art, qui ne cessait de tomber amoureux de

souillons. Il étudia leur personnalité, écouta attentivement leur façon de

parler, imita leurs tics et en fit dans ses carnets de petits portraits littéraires.

Dans son écriture, Proust était le maître de l’imitation.

Tout ce qu’il écrivait devait surgir du réel, c’est-à-dire d’une scène à

laquelle il avait personnellement assisté. Faute de quoi, son écriture était

atone. Néanmoins, sa propre crainte des relations intimes constituait un

obstacle pour lui. Attiré autant par les hommes que par les femmes, il ne

pouvait se défendre de garder ses distances quand la relation menaçait de

devenir trop tendre, voire physique. Il avait donc du mal à décrire les sentiments amoureux de l’intérieur. Par conséquent, il prit une habitude qui

allait bien lui servir. Quand il se sentait attiré par une femme, il se liait

d’amitié avec son fiancé ou son petit ami et, ayant gagné sa confiance, il

l’interrogeait sur les détails les plus intimes de leur relation. Fin

psychologue, il était à même de leur prodiguer d’excellents conseils.

Ensuite, il rebâtissait dans son esprit toute l’affaire, en en percevant aussi

profondément que possible les hauts et les bas, et même les crises de

jalousie, comme si elles le concernaient personnellement. Il pratiquait cela

avec les deux sexes.

Le père de Marcel Proust était un médecin renommé et il en vint à

désespérer de son fils. Celui-ci faisait la fête tous les soirs, rentrait dans la

matinée et dormait toute la journée. Pour fréquenter la haute société, il

dépensait un argent fou. Il semblait n’avoir ni discipline ni ambition

professionnelle. À cause de sa santé fragile et du fait que sa mère le gâtait,

le docteur Proust craignit que son fils ne fût un raté, et un poids continuel. Il

tenta de lui trouver une situation. Marcel Proust essayait de le rassurer

comme il pouvait : un jour il déclarait qu’il voulait faire son droit, le

lendemain il voulait devenir bibliothécaire. En vérité, il misait tout sur la

publication de son premier roman, Les plaisirs et les jours, dont le titre était

un pastiche ironique de l’œuvre d’Hésiode, Les travaux et les jours. Ce

serait un recueil d’histoires et de portraits reflétant la société qu’il avait

infiltrée. Tel Augustin Thierry avec sa conquête de l’Angleterre, il donnerait

vie à ce milieu grâce à son écriture. Le succès de ce livre lui gagnerait

l’estime de son père et de tous ceux qui doutaient de lui. Pour garantir le

succès de l’ouvrage, il y publierait les superbes dessins d’une dame de la

haute société devenue son amie et il le ferait imprimer sur le plus beau des

papiers.

Après de nombreux retards, son œuvre fut enfin publiée en 1896.

Même si la critique fut élogieuse, on jugea qu’il avait une plume exquise et

raffinée, ce qui impliquait que son travail était un peu superficiel. Pire, ce

fut un échec commercial. Étant donné le coût de fabrication, il s’avéra un

fiasco financier et l’image de Marcel Proust en souffrit : c’était un dandy,

un snob qui n’écrivait que sur ce qu’il connaissait, un jeune homme sans le

moindre sens pratique, bref, un dilettante vaguement frotté de littérature.

Couvert de honte, il en resta très affligé.

Sa famille insistait pour qu’il se décide à choisir un métier. Toujours

confiant dans son talent, il estima que la seule solution était d’écrire un

autre roman, dans un style contraire à celui des Plaisirs et des jours. Il

serait beaucoup plus long, on y trouverait à la fois des souvenirs d’enfance

et des expériences mondaines récentes. Il décrirait la vie des Français de

toutes les classes et la description d’une période de l’histoire du pays. Nul

ne pourrait le juger superficiel. Les pages s’entassaient, mais Proust

n’arrivait pas à en faire un tout cohérent et logique, ni à raconter une

histoire. Il s’égara dans l’immensité de son ambition et, au bout de quelques

centaines de pages, il abandonna le projet.

On était en 1899 et Proust était accablé de découragement. Il en avait

assez des salons et de la société des riches. Il n’avait pas de situation pour

se nourrir. À près de 30 ans, il vivait toujours chez ses parents et dépendait

d’eux pour son entretien. Il s’inquiétait en permanence de sa santé, sûr

d’être condamné à mourir jeune. Tous ses camarades de classe occupaient

des postes importants, et avaient fondé une famille. Il avait donc le

sentiment d’être un raté. Ce à quoi il était arrivé, c’était à publier quelques

articles dans des journaux concernant la haute société et un livre qui avait

fait de lui la risée du Tout-Paris. La seule chose sur laquelle il pouvait

encore compter, c’était le dévouement de sa mère.

Dans son désespoir, une idée lui vint. Il dévorait depuis plusieurs

années les œuvres d’un penseur anglais qui était aussi critique d’art, John

Ruskin. Il décida d’apprendre l’anglais et de traduire Ruskin en français.

Cela exigeait qu’il y consacre plusieurs années de recherche sur les thèmes

favoris de Ruskin, telle l’architecture gothique. Cela lui prendrait du temps,

il lui fallait différer son projet de roman, mais cela prouverait à ses parents

qu’il voulait vraiment gagner sa vie et choisir un métier. Agrippé à ce

dernier espoir, il se plongea dans ce travail de toute son énergie.

Au bout de plusieurs années de labeur, il publia quelques-unes de ses

traductions de Ruskin. Ce fut un triomphe. Les présentations de ses

traductions le débarrassèrent enfin de la réputation de dilettante oisif qui le

poursuivait. On le considérait désormais comme un intellectuel sérieux.

Grâce à ce travail, il améliora sa plume ; en intégrant l’œuvre de Ruskin, il

devint capable d’écrire des dissertations précises et réfléchies. Il avait enfin

acquis de la discipline, ce sur quoi il pouvait se construire. Mais au beau

milieu de ce modeste succès, son réseau de soutien affectif vacilla, puis

disparut. Il perdit son père en 1903, puis son inconsolable mère deux ans

plus tard. Ils n’avaient pratiquement jamais été séparés et Proust redoutait

depuis son enfance le moment de leur mort. Il se sentit dans une solitude

totale, et craignit d’avoir perdu toute raison de vivre.

Pendant quelques mois, il resta à l’écart de la vie mondaine et, quand il

fit le point de ce qu’avait été sa vie, il y observa une ligne directrice qui le

réconforta un peu. Pour compenser sa fragilité physique, il s’était adonné à

la lecture et avait ainsi découvert l’œuvre de sa vie. Depuis vingt ans, il

avait accumulé une connaissance immense de la société française ; il avait

en tête un fourmillement incroyable de personnages réels appartenant à

toutes les classes sociales. Il avait écrit des milliers de pages, dont un roman

raté, quelques articles de journaux et un certain nombre d’essais. En prenant Ruskin comme mentor et en traduisant ses œuvres, il avait développé son

sens de la discipline et de l’organisation. Depuis longtemps, il considérait la

vie comme une école dans laquelle on découvre progressivement comment

fonctionne le monde. L’apprentissage enseigne à certains comment

déchiffrer les signes du temps et tenir compte de ses leçons, cela les

épanouit. D’autres n’y arrivent pas. Pendant vingt ans, Marcel Proust s’était

passionné pour l’écriture et la nature humaine, ce qui l’avait profondément

marqué. Malgré sa santé et ses échecs, il n’avait jamais abandonné. C’était

peut-être un signe, un clin d’œil du destin. Tous ses échecs avaient un sens

s’il apprenait à les exploiter. Il n’avait pas perdu son temps.

Ce dont il avait besoin, c’était de faire fructifier ses connaissances,

c’est-à-dire remettre sur le métier ce roman qui lui échappait sans cesse. Il

n’avait toujours aucune idée de ce qu’en serait l’histoire et ne savait pas qui

serait le narrateur. Tout le « matériel » dont il avait besoin était dans sa tête.

Désormais seul, il ne pouvait pas faire revenir sa mère, son enfance ni sa

jeunesse ; mais il pouvait les faire revivre dans le bureau de l’appartement

où il se terrait. Il suffisait qu’il se mette au travail. Quelque chose finirait

par en sortir.

Pendant l’automne 1908, il acheta une dizaine de carnets d’écolier et

se mit à les couvrir de notes. Il écrivit des passages sur l’esthétique, fit des

portraits de personnages, ressuscita des souvenirs d’enfance. Tandis qu’il

s’abîmait dans ce labeur, il se sentit changer. Quelque chose s’était

débloqué. Il ignorait d’où cela venait, mais une voix se faisait entendre, la

sienne, qui serait celle du narrateur. L’histoire serait celle d’un jeune

homme attaché de façon névrotique à sa mère et incapable de forger sa

propre identité. Il veut devenir écrivain, mais n’arrive pas à décider ce qu’il

doit écrire. En grandissant, il découvre deux milieux, celui de l’aristocratie

terrienne et celui des artistes bohèmes. Il dissèque la personnalité des gens qu’ils croisent et analyse l’essence de leur tempérament cachée sous leur

personnage mondain. Il a plusieurs aventures sentimentales qui le

consument de jalousie. Au terme de nombreuses aventures et en dépit d’un

sentiment insidieux d’échec, il avance dans la vie et découvre à la fin du

roman ce qu’il souhaitait écrire : le présent ouvrage.

Le roman s’appellerait À la recherche du temps perdu et constituerait

une autobiographie, mettant en scène tous les gens que Proust connaissait,

sous des noms d’emprunt. Au fil de sa narration, il écrirait l’histoire

contemporaine de la France depuis le jour de sa naissance jusqu’à celui du

point final du livre. Il offrirait un portrait de la société dans son ensemble.

L’auteur serait l’entomologiste découvrant les lois qui gouvernent le

comportement de tous les habitants de la fourmilière. La tâche était

immense et le seul souci de Proust était sa santé. Vivrait-il assez longtemps

pour aller au bout de son projet ?

Après plusieurs années, il vint à bout de la première partie de son

ouvrage, sous le titre Du côté de chez Swann. Il fut publié en 1913 et la

critique fut dithyrambique. Nul n’avait jamais vu pareil roman. Proust avait

en quelque sorte créé un genre littéraire nouveau, une sorte de dissertation

romancée. Mais tandis qu’il faisait le plan de la deuxième et dernière partie

du livre, la guerre éclata et l’édition française s’arrêta sur place. Proust

continua sans relâche à travailler à son roman, mais à sa grande surprise, sa

longueur et sa portée ne cessaient d’augmenter, les volumes se succédaient.

Sa méthode de travail était en partie responsable de cette prolifération. Il

avait recueilli au fil des ans des milliers d’anecdotes, de personnages, de

leçons de vie, de lois psychologiques qu’il assemblait dans son roman

comme les pièces d’une mosaïque. Il n’en voyait pas la fin.

Tandis que son livre grossissait, il adopta brusquement une forme

différente : la réalité et le roman devenaient inextricablement liés. Quand Proust avait besoin d’un personnage nouveau – une riche débutante par

exemple – il en cherchait le parangon dans tout Paris et se faisait inviter à

des bals et des soirées où il pouvait l’étudier. Il glissait ensuite dans son

livre des citations littérales de la personne. Un soir, il réserva plusieurs

loges au théâtre pour ses amis. Il y réunit les véritables personnes qui

l’avaient inspiré pour ses personnages. Après le spectacle, pendant le dîner,

il les observa autour de la table comme un chimiste qui mélange différents

éléments et étudie le résultat. Naturellement, nul n’était au courant de ce qui

se passait. Tout était matière à étude pour Proust : pas seulement le passé,

mais également les rencontres et les événements présents qui lui

suggéraient soudain une nouvelle idée ou une nouvelle direction.

Quand il souhaitait décrire telle plante ou telle fleur qui l’avait obsédé

quand il était enfant, il partait à la campagne et passait des heures à les

étudier : il cherchait à retrouver la fascination qu’elles avaient exercée sur

lui, afin de reproduire la même sensation chez son lecteur. Il s’inspira du

comte de Montesquiou, homosexuel de mauvaise réputation, et visita, pour

brosser le personnage du baron de Charlus, les bordels masculins les plus

secrets de Paris, que le comte avait la réputation de fréquenter. Il voulait

que son livre soit aussi réaliste que possible, y compris dans les scènes

d’amour. Lorsqu’il ne pouvait personnellement y assister, il payait des gens

pour lui fournir des informations et des ragots, et même jouer les voyeurs à

sa place. Au fur et à mesure que le livre devenait plus long et plus intense,

Proust avait la sensation que le microcosme mondain qu’il décrivait avait

développé en lui une vie propre ; il avait l’impression que, grâce à la

perception fine qu’il en avait, les pages lui venaient avec de moins en moins

d’efforts. Pour expliquer cela, il cite dans son roman une image : de même

que l’araignée, embusquée sur sa toile, perçoit la moindre vibration, il

ressentait chaque frémissement du monde qu’il avait créé.