Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 21 sur 82

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Atteindre l'excellence

3. Retrouver un sentiment d’infériorité

relationnelles. Fréquentez des personnes aussi différentes que possible. Ces

cercles grandiront progressivement. Tout type d’éducation extrascolaire

ajoutera à cette dynamique. Cherchez opiniâtrement à vous ouvrir au

maximum. Quand vous sentez que vous vous repliez sur un cercle donné,

secouez-vous et cherchez de nouveaux défis, comme Zora Hurston quand

elle quitta Howard pour Harlem. Fort de ce nouvel élargissement, vous

redéfinirez les limites de votre monde. Les idées et les opportunités

viendront inévitablement à vous et votre apprentissage progressera de façon

naturelle.

 

3. Retrouver un sentiment d’infériorité

 

Quand il était au lycée à la fin des années 1960, Daniel Everett se sentait un

peu perdu. Il tournait en rond dans une petite ville frontière de Californie,

Holtville. Il avait grandi là, mais se sentait totalement étranger au style de

vie des cow-boys locaux. Comme on l’a vu au chapitre I (voir page 40),

Everett avait toujours été attiré par la culture mexicaine représentée par les

travailleurs immigrés vivant en banlieue. Il aimait leurs rituels et leur style

de vie, le son de leur langue et de leurs chants. Everett était doué pour les

langues et il apprit l’espagnol assez vite, ce qui lui donna accès à ce milieu.

La culture des Chicanos lui faisait entrevoir que le monde devait être plus

intéressant en dehors d’Holtville. Mais il désespérait de jamais en sortir. Il

commença à se droguer, seule échappatoire à sa portée.

À l’âge de dix-sept ans, il fit la connaissance de Keren Graham, une

camarade de lycée, et tout changea pour lui. Keren avait passé le plus clair

de son enfance dans le nord-est du Brésil, où ses parents étaient des

missionnaires chrétiens. Il aimait passer du temps avec cette jeune fille et l’écouter narrer sa vie au Brésil. Il rencontra sa famille, qui l’invita

régulièrement à dîner. Il admirait leur détermination et leur dévouement à la

cause missionnaire. Quelques mois plus tard, il devint chrétien évangéliste

et, au bout d’un an, Keren et lui se marièrent. Leur intention était de fonder

une famille et de devenir eux-mêmes missionnaires.

Everett commença ses études supérieures au Moody Bible Institute à

Chicago et obtint une licence de missions étrangères ; en 1976, sa femme et

lui s’inscrivirent au Summer Institute of Linguistics (SIL) – institution

chrétienne qui apprenait aux futurs missionnaires les langues indigènes pour

traduire la Bible et diffuser l’Évangile. À l’issue de ce cycle, sa famille (qui

comptait désormais deux enfants) et lui-même furent envoyés dans un camp

du SIL en pleine jungle, dans la région du Chapas, au sud du Mexique, pour

se préparer aux rigueurs de la vie missionnaire. Avec sa famille, il passa un

mois dans un village et apprit le dialecte maya qu’on y parlait. Everett fut

brillamment reçu à ses examens. Voyant son succès, les enseignants du SIL

décidèrent de lui proposer, ainsi qu’à sa famille, le défi suprême :

l’installation dans un village pirahã, en plein cœur de la selva amazonienne.

Les Pirahã comptent parmi les plus anciens habitants de l’Amazonie.

Quand les Portugais arrivèrent dans la région au début du XVIIIe siècle, la

plupart des tribus apprirent le portugais et adoptèrent les façons des

Européens, mais les Pirahã résistèrent et se retirèrent plus loin dans la forêt.

Ils vivaient totalement isolés, sans guère de contact avec l’extérieur. Quand

les missionnaires arrivèrent dans leurs villages dans les années 1950, il ne

restait que quelque 350 Pirahã, dispersés dans la région. Les missionnaires

qui avaient tenté d’apprendre leur langue jugèrent la tâche impossible. Les

Pirahã ne parlaient pas le portugais, ils ne connaissaient pas l’écriture et

leurs mots, aux oreilles d’un Occidental, semblaient tous pareils. Le SIL

avait envoyé un couple en 1967 pour apprendre leur langue et traduire une partie de la Bible en pirahã, sans aucun résultat. Après plus de dix ans

d’acharnement, les deux missionnaires faillirent devenir fous et souhaitèrent

partir. Apprenant cela, Everett s’empressa d’accepter le défi. Sa femme et

lui étaient décidés à être les premiers à percer le secret de la langue pirahã.

La famille Everett arriva dans un village pirahã en décembre 1977. Les

premiers jours, Daniel fit appel à toutes les stratégies qu’on lui avait

apprises : par exemple, attraper un bâton et demander quel était son nom,

puis le jeter et demander comment on décrivait le geste. En quelques mois,

il fit des progrès remarquables pour apprendre le vocabulaire de base. La

méthode apprise au SIL fonctionnait et il travaillait avec diligence. Chaque

fois qu’il apprenait un mot nouveau, il l’écrivait sur des fiches de 12 cm x

7 cm qu’il enfilait sur une ficelle accrochée à sa taille, afin de répéter ces

mots avec les villageois. Il tentait d’utiliser mots et phrases dans différents

contextes, ce qui faisait parfois rire ses interlocuteurs. Quand il se sentait

découragé, il observait les enfants qui apprenaient à parler avec facilité. Si

eux en étaient capables, pourquoi pas lui ? se demandait-il. Mais chaque

fois qu’il croyait avoir appris davantage de phrases, il avait la pénible

sensation de ne faire aucun progrès. Il commença à comprendre

l’exaspération du couple qui les avait précédés.

Par exemple, il entendait sans cesse un mot qui semblait vouloir dire

« tout de suite », comme dans « l’homme vient tout juste de partir ». Plus

tard, en l’entendant dans différents contextes, il comprit que ce mot se

référait au moment précis où quelque chose apparaît ou disparaît : une

personne, un son, n’importe quoi. Cette expression évoquait en réalité un

moment passager ; et cela sembla éveiller un écho chez les Pirahã. La

simple expression « tout de suite » n’épuisait pas la riche signification du

mot correspondant en pirahã. Il s’aperçut qu’il en était de même pour toutes

sortes de mots qu’il croyait avoir compris. Il se rendit compte progressivement que, contrairement à toutes les théories linguistiques qu’on

lui avait enseignées, il y avait probablement des éléments sémantiques qui

n’existaient pas dans cette langue. Par exemple, les Pirahã n’avaient pas de

nombres, de droite ni de gauche, ni de mots simples pour désigner des

couleurs. Qu’est-ce que cela signifiait ?

Après plus d’un an de séjour, il décida un jour d’accompagner

quelques hommes dans la jungle et, à sa grande surprise, il découvrit un tout

autre aspect de leur existence et de leur langue. Ils agissaient et parlaient de

façon différente ; ils employaient des formes différentes de communication,

par exemple avec des sifflements complexes qui remplaçaient

manifestement la langue parlée, mais leur permettaient d’être plus discrets

dans leurs parties de chasse. Leur capacité à se déplacer dans cet

environnement dangereux était impressionnante.

Soudain, tout s’éclaira pour Everett : son problème résidait dans le fait

qu’il s’était limité à la vie au village pour apprendre cette langue. Celle-ci

ne pouvait être séparée de leurs techniques de chasse, de leur culture et de

leurs habitudes quotidiennes. Il avait inconsciemment cultivé un sentiment

de supériorité vis-à-vis de ces gens et de leur style de vie : il vivait parmi

eux à la manière d’un entomologiste qui étudie des fourmis. Son incapacité

à percer le secret de leur langue prouvait les lacunes de sa méthode. S’il

voulait apprendre à parler pirahã comme les enfants, il fallait qu’il devienne

l’un d’entre eux : qu’il dépende d’eux pour sa survie, qu’il participe à leurs

activités quotidiennes, qu’il s’intègre à leurs cercles de relations, bref, qu’il

se sente inférieur à eux et dépende de leur soutien. (Le fait de perdre tout

sentiment de supériorité allait le conduire à une crise intérieure : il perdit la

foi dans son rôle de missionnaire et quitta définitivement l’Église.)

Il se mit à appliquer sa stratégie à tous les niveaux, pénétrant alors un

pan de leur vie qui lui était resté inconnu jusqu’alors. Bientôt, de nombreuses idées lui vinrent à propos de leur étrange langue. Les

particularités linguistiques des Pirahã reflétaient le caractère unique de leur

culture, fruit d’un long isolement. En partageant leur vie comme s’il était

l’un de leurs enfants, il parvint à vivre ce langage de l’intérieur et fit des

progrès en pirahã comme aucun de ses prédécesseurs.

 

À la suite de cet apprentissage dans la jungle amazonienne, Daniel Everett

allait faire une carrière de linguiste révolutionnaire : il découvrit des vérités

qui eurent un retentissement dépassant largement son domaine d’études. Ce

qui empêche les gens d’apprendre, fût-ce quelque chose d’aussi difficile

que le pirahã, ce n’est pas le sujet lui-même, car l’esprit humain a des

capacités sans limites, mais c’est plutôt certains handicaps d’apprentissage

qui tendent à envahir et à paralyser notre esprit quand nous prenons de

l’âge. C’est un mélange de suffisance et de supériorité qui se met en place

chaque fois que nous rencontrons quelque chose qui nous est étranger,

doublé d’une rigidité acquise à l’école et en famille. Quand on a la certitude

de savoir, on se ferme l’esprit. On n’admet que le reflet de vérités

précédemment acceptées. Ce sentiment de supériorité et ce rejet sont

souvent inconscients et découlent d’une peur de la différence et de

l’inconnu, et de ce que l’on se prend facilement pour un parangon

d’impartialité.

Les enfants ne souffrent pas de ce genre de handicap. Ils dépendent des

adultes pour leur survie et se sentent spontanément inférieurs. Cette position

leur confère naturellement une soif d’apprendre. Par l’apprentissage, ils

peuvent combler le fossé et se sentir moins impuissants. Leurs esprits sont

complètement ouverts, ils savent faire attention ; c’est pourquoi les enfants apprennent si vite et de façon si profonde. À la différence des autres