Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 5 sur 82

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Atteindre l'excellence

Les secrets de la maîtrise

la vie.

De ce point de vue, toute sa vie prenait un sens. Ce fut en fait une

bénédiction pour lui d’être un enfant illégitime : cela lui avait permis de se

développer à sa façon. La présence de papier sous son toit était un autre

signe de prédestination. Que lui serait-il arrivé s’il s’était rebellé contre

cette force ? Si, après avoir été écarté de la chapelle Sixtine, il s’était

obstiné à aller à Rome avec les autres et à entrer dans les bonnes grâces du

pape, au lieu de suivre son propre chemin ? Il était capable de décider tout

seul. Que serait-il devenu s’il s’était essentiellement consacré à la peinture

pour en vivre confortablement ? Ou bien si, comme tout le monde, il avait

exécuté ses commandes en toute hâte pour les finir plus rapidement ? Il

aurait vécu dans l’aisance, mais il n’aurait jamais été Léonard de Vinci. Sa

vie serait partie à la dérive, et elle aurait inévitablement mal fini.

Cette force cachée en lui était celle dont il avait deviné la présence

dans l’iris tant d’années auparavant ; elle avait suscité le plein

épanouissement de ses capacités. Il lui avait fidèlement obéi jusqu’au bout

et, parvenant au terme de ses jours, il se remémora peut-être des mots qu’il

avait griffonnés sur un cahier : « De même qu’une journée bien remplie

attire un sommeil paisible, de même une vie bien remplie attire une mort

paisible. »

 

LES SECRETS DE LA MAÎTRISE

 

« Parmi ses personnalités possibles, chaque homme trouve

toujours celle qui incarne son moi véritable et authentique. Cette

voix qui l’appelle à devenir son vrai moi est ce que nous appelons

la vocation. Mais la majorité des hommes se consacrent à faire

taire l’appel de la vocation et refusent de l’entendre. Ils

parviennent à faire du bruit jusqu’en eux-mêmes… pour

détourner leur attention afin de ne pas l’entendre ; et ils

s’escroquent eux-mêmes en renonçant à leur moi authentique

pour faire suivre à leur vie un cours erroné. »

JOSÉ ORTEGA Y GASSET

 

Beaucoup des grands maîtres de l’histoire avouent qu’ils ont ressenti une

force, un appel ou un signe du destin qui les a guidés dans le bon sens.

Napoléon Bonaparte parlait de son étoile, dont il avait toujours perçu le

lever quand il faisait le bon choix. Socrate évoquait son démon, une voix

qu’il entendait, peut-être celle des dieux, et lui parlait toujours par tournures

négatives, pour lui dire ce qu’il devait éviter. Goethe aussi affirmait avoir

un démon, tapi en lui, qui le contraignait à accomplir son destin. À une

époque plus récente, Albert Einstein parlait d’une sorte de voix intérieure

orientant ses réflexions. Toutes sont des variantes de ce dont Léonard de

Vinci a fait l’expérience, un sentiment de fatalité.

Ce type de perception peut être considéré comme purement mystique

et échappant à toute explication, ou même assimilé à une hallucination,

voire un délire. Mais il y a une autre façon de la voir, comme quelque chose

de parfaitement réel, concret et explicable de la façon suivante : chaque

homme est unique de naissance. Cette unicité est génétiquement inscrite

dans notre ADN. Tout homme est un phénomène unique dans l’univers :

son clone génétique n’a jamais existé avant et ne se retrouvera plus jamais.

Pour chacun de nous, cette unicité s’exprime d’abord, pendant l’enfance, à

travers certaines inclinations primales. Pour Léonard de Vinci, ce fut

l’exploration du monde naturel autour de son village et le désir de lui

donner vie, à sa façon, sur le papier. Pour d’autres, cela peut être un attrait précoce pour l’analyse des formes, souvent signe d’un intérêt à venir pour

les mathématiques. Chez d’autres encore, on remarque une attirance pour

des mouvements physiques particuliers ou des dispositions dans l’espace.

Comment expliquer ces propensions ? Il y a en nous des forces d’origine

profonde que l’on ne saurait expliquer consciemment par des mots. Elles

nous poussent à faire certaines expériences et à nous écarter des sentiers

battus. Comme ces forces nous conduisent çà et là, elles influencent le

développement de notre esprit de façon très particulière.

Cette unicité primale cherche naturellement à s’affirmer et à

s’exprimer, mais certaines personnes en font l’expérience plus fortement

que d’autres. Chez les grands maîtres, elle est si puissante qu’elle semble

avoir une réalité propre. Dans les moments où nous entreprenons une

activité correspondant à nos tendances les plus profondes, il se peut que

nous fassions l’expérience suivante : nous avons la sensation que les mots

que nous écrivons ou les mouvements que nous exécutons nous viennent de

façon si rapide et facile qu’ils semblent surgir d’en dehors de nous. Nous

sommes littéralement « inspirés », c’est-à-dire happés par un souffle venant

de l’extérieur.

Autrement dit, une graine est semée à notre naissance, elle constitue

notre unicité. Elle aspire à croître, à se transformer et à épanouir tout son

potentiel. Elle est dotée d’une énergie naturelle bien affirmée. L’œuvre de

notre vie consiste à laisser cette graine devenir fleur, pour exprimer notre

unicité à travers notre travail. Nous avons une destinée à réaliser. Plus nous

percevons et entretenons avec vigueur cette perception – cette force, cet

appel, etc. –, meilleures sont nos chances d’accomplir l’œuvre de notre vie

et de parvenir à la maîtrise.

En revanche, dans la mesure où l’on succombe au conformisme et aux

pressions de son milieu, on laisse la force s’affaiblir, on la perçoit de façon moins nette et on en vient même à douter de son existence. En effet, la force

contraire peut s’avérer très puissante, car chacun souhaite s’intégrer à son

groupe. Inconsciemment, on ressent parfois que ce qui fait notre différence

est gênant, voire douloureux. Ce sont souvent les parents qui incarnent la

contre-force. Ils ont tendance à orienter la carrière de leur progéniture afin

qu’elle soit lucrative. Quand les contre-forces sont trop puissantes, on

risque de perdre complètement le contact avec son unicité, avec ce que l’on

est vraiment. On calque ses inclinations et ses désirs sur ceux des autres.

Et c’est là un chemin très dangereux. Nous finissons par choisir une

carrière qui ne nous convient pas vraiment. Nos désirs et nos intérêts

véritables s’estompent lentement et notre travail en souffre. Nous cherchons

notre plaisir et notre épanouissement en dehors de notre travail. Comme on

est de moins en moins motivé par son métier, on n’accorde pas l’attention

qu’il faudrait aux évolutions de notre domaine, on est dépassé et on en paie

le prix. Au moment de prendre des décisions importantes, on hésite et on

fait comme tout le monde car on ne reçoit plus les signaux de notre radar

intérieur. On perd le contact avec notre destin inné.

Vous devez à tout prix éviter cette fatalité. À n’importe quel âge, vous

pouvez entreprendre l’œuvre de votre vie jusqu’à la maîtrise. La force

cachée qui est en vous peut être activée du jour au lendemain.

Le processus de réalisation de l’œuvre de toute une vie comporte trois

stades : d’abord, vous devez prendre ou reprendre contact avec vos

penchants naturels, le sentiment de votre unicité. Ce premier stade est

toujours intérieur. Cherchez dans votre passé les indices de cette petite voix,

de cette force latente. Faites taire les bruits intempestifs émanant de vos

parents et de vos proches. Détectez les schémas répétitifs sous-jacents, le

cœur de votre personnalité qu’il vous faut comprendre de façon aussi

profonde que possible.

Au second stade, une fois ce lien établi, analysez le chemin de carrière

qui est le vôtre ou que vous êtes sur le point de parcourir. Le choix de ce

chemin est critique, il exige éventuellement un changement de cap.

Élargissez la notion que vous avez du travail. Trop souvent, votre vie est

marquée par une fracture : d’un côté, le travail, et de l’autre tout le reste, le

plaisir, l’épanouissement, etc. Le travail nous permet de gagner l’argent que

nous dépensons pendant l’autre partie de notre vie. Il arrive que même ceux

qui aiment leur métier tendent à le séparer du reste de leur existence. C’est

une attitude déprimante, étant donné le temps que nous consacrons à

travailler. Si nous vivons ce temps comme quelque chose à subir pour

atteindre le vrai plaisir, les longues heures consacrées à travailler

représentent un gâchis tragique vu la brièveté de notre existence.

Il faut considérer le travail comme gratifiant, comme la réponse à notre

vocation. Le mot « vocation » vient du latin vocare qui signifie « appeler ».

Son utilisation à propos du travail est entrée en usage au premier temps de

la chrétienté : certaines personnes étaient appelées à se consacrer à l’Église,

c’était leur vocation. Elles la reconnaissaient en entendant la voix de Dieu,

qui les choisissait pour telle ou telle fonction. Au fil du temps, le mot s’est

laïcisé et s’applique aujourd’hui à tout type de travail ou d’étude convenant

aux intérêts d’une personne, surtout en termes de travail manuel. Mais il est

temps de revenir à l’origine étymologique du mot, qui est beaucoup plus

proche de la maîtrise et de l’idée que l’on peut avoir de l’œuvre d’une vie.

La voix que vous entendez dans ce cas n’est pas nécessairement celle

de Dieu, mais celle de votre conscience. Elle se dégage de votre

individualité. Elle vous dit quel type d’activité convient à votre caractère. Et

dans une certaine mesure, elle vous invite à embrasser tel ou tel type de

carrière. Votre travail est alors en harmonie profonde avec ce que vous êtes, et non un espace à part de votre vie. Vous prenez conscience de votre

vocation.

Au troisième stade, vous devez concevoir votre carrière ou votre

chemin de vocation davantage comme un itinéraire sinueux que comme une

ligne droite. Commencez par choisir un domaine ou un poste qui

correspondent à peu près à vos inclinations. Ce poste initial vous donne la

place de manœuvrer et la possibilité d’acquérir d’importantes compétences.

Abstenez-vous de choisir quelque chose de trop ambitieux : qu’il vous

suffise initialement de gagner votre vie et de prendre confiance en vous-

même. Une fois sur ce chemin, vous découvrirez des carrefours conduisant

soit à un avenir qui vous attire, soit à des activités qui vous laissent de

marbre. Adaptez-vous et orientez-vous éventuellement vers un domaine

voisin, tout en continuant à apprendre sur vous-même et à développer votre

base de compétences. Comme Léonard de Vinci, assimilez ce que vous

faites en travaillant pour les autres.

En dernier lieu, vous déboucherez sur l’opportunité, le domaine ou le

créneau qui conviennent à la perfection. Vous le reconnaîtrez aisément car

vous y retrouverez votre émerveillement et votre passion d’enfant. Vous

sentirez que vous êtes à votre place et tout le reste s’ajustera en

conséquence. Vous apprendrez plus vite et plus en profondeur. Votre

qualification professionnelle atteindra un point où vous pourrez revendiquer

votre indépendance par rapport au groupe dans lequel vous travaillez, et

vous pourrez vous installer à votre compte. Dans un monde où il y a tant

d’éléments qui nous échappent ou nous dépassent, vous aurez acquis une

forme suprême de pouvoir. Vous choisirez votre style de vie. Étant devenu

votre propre maître, vous ne serez plus soumis aux lubies de chefs

tyranniques ni de collègues intrigants.

Cette insistance sur votre unicité et sur l’œuvre de votre vie peut

apparaître comme une illusion poétique sans lien avec la réalité concrète ;

en vérité, ce sont des concepts hautement pertinents par les temps qui

courent. Désormais, vous ne pouvez plus vous fier à l’État, à l’entreprise, à

la famille ou aux amis pour vous aider et vous protéger. Nous vivons dans

un environnement mondialisé férocement concurrentiel. Nous devons

apprendre à nous développer nous-mêmes. Dans le même temps, le monde

grouille de problèmes critiques et d’opportunités que seuls peuvent résoudre

des entrepreneurs individuels ou de petits groupes qui pensent de façon

indépendante, qui s’adaptent rapidement et qui possèdent un point de vue

unique. Vos compétences et votre créativité individuelle seront un avantage.

Il faut voir les choses de la façon suivante : ce dont le monde moderne

manque le plus, c’est de raisons de vivre. Par le passé, les religions s’en

chargeaient. Mais la plupart de nos contemporains vivent dans un monde

laïc ou athée. Il reste que chacun de nous est unique, et il nous appartient de

bâtir notre propre monde. Nous ne saurions nous contenter de réagir aux

événements selon un scénario biologique immuable. Personne ne nous

indique la direction à suivre et nous ne savons comment organiser ni utiliser

notre temps. Nos vies semblent sans but. Nous n’avons peut-être pas

conscience de ce vide, mais il nous ronge de toutes sortes de façons.

Le sentiment que nous sommes appelés à accomplir quelque chose est

la façon la plus positive de nous procurer une raison de vivre. Il s’agit pour

chacun de nous d’une quête quasi religieuse. Elle ne doit pas être perçue

comme égoïste ni asociale. Elle est en fait liée à une réalité beaucoup plus

vaste que nos vies individuelles. Notre évolution en tant qu’espèce s’est fait

grâce à l’apparition d’une diversité étourdissante de compétences et de

façons de penser. Notre prospérité est issue de l’activité collective de personnes dont chacune fournit ses talents individuels. Sans cette diversité,