Atteindre l'excellence
Les secrets de la maîtrise
la vie.
De ce point de vue, toute sa vie prenait un sens. Ce fut en fait une
bénédiction pour lui d’être un enfant illégitime : cela lui avait permis de se
développer à sa façon. La présence de papier sous son toit était un autre
signe de prédestination. Que lui serait-il arrivé s’il s’était rebellé contre
cette force ? Si, après avoir été écarté de la chapelle Sixtine, il s’était
obstiné à aller à Rome avec les autres et à entrer dans les bonnes grâces du
pape, au lieu de suivre son propre chemin ? Il était capable de décider tout
seul. Que serait-il devenu s’il s’était essentiellement consacré à la peinture
pour en vivre confortablement ? Ou bien si, comme tout le monde, il avait
exécuté ses commandes en toute hâte pour les finir plus rapidement ? Il
aurait vécu dans l’aisance, mais il n’aurait jamais été Léonard de Vinci. Sa
vie serait partie à la dérive, et elle aurait inévitablement mal fini.
Cette force cachée en lui était celle dont il avait deviné la présence
dans l’iris tant d’années auparavant ; elle avait suscité le plein
épanouissement de ses capacités. Il lui avait fidèlement obéi jusqu’au bout
et, parvenant au terme de ses jours, il se remémora peut-être des mots qu’il
avait griffonnés sur un cahier : « De même qu’une journée bien remplie
attire un sommeil paisible, de même une vie bien remplie attire une mort
paisible. »
LES SECRETS DE LA MAÎTRISE
« Parmi ses personnalités possibles, chaque homme trouve
toujours celle qui incarne son moi véritable et authentique. Cette
voix qui l’appelle à devenir son vrai moi est ce que nous appelons
la vocation. Mais la majorité des hommes se consacrent à faire
taire l’appel de la vocation et refusent de l’entendre. Ils
parviennent à faire du bruit jusqu’en eux-mêmes… pour
détourner leur attention afin de ne pas l’entendre ; et ils
s’escroquent eux-mêmes en renonçant à leur moi authentique
pour faire suivre à leur vie un cours erroné. »
JOSÉ ORTEGA Y GASSET
Beaucoup des grands maîtres de l’histoire avouent qu’ils ont ressenti une
force, un appel ou un signe du destin qui les a guidés dans le bon sens.
Napoléon Bonaparte parlait de son étoile, dont il avait toujours perçu le
lever quand il faisait le bon choix. Socrate évoquait son démon, une voix
qu’il entendait, peut-être celle des dieux, et lui parlait toujours par tournures
négatives, pour lui dire ce qu’il devait éviter. Goethe aussi affirmait avoir
un démon, tapi en lui, qui le contraignait à accomplir son destin. À une
époque plus récente, Albert Einstein parlait d’une sorte de voix intérieure
orientant ses réflexions. Toutes sont des variantes de ce dont Léonard de
Vinci a fait l’expérience, un sentiment de fatalité.
Ce type de perception peut être considéré comme purement mystique
et échappant à toute explication, ou même assimilé à une hallucination,
voire un délire. Mais il y a une autre façon de la voir, comme quelque chose
de parfaitement réel, concret et explicable de la façon suivante : chaque
homme est unique de naissance. Cette unicité est génétiquement inscrite
dans notre ADN. Tout homme est un phénomène unique dans l’univers :
son clone génétique n’a jamais existé avant et ne se retrouvera plus jamais.
Pour chacun de nous, cette unicité s’exprime d’abord, pendant l’enfance, à
travers certaines inclinations primales. Pour Léonard de Vinci, ce fut
l’exploration du monde naturel autour de son village et le désir de lui
donner vie, à sa façon, sur le papier. Pour d’autres, cela peut être un attrait précoce pour l’analyse des formes, souvent signe d’un intérêt à venir pour
les mathématiques. Chez d’autres encore, on remarque une attirance pour
des mouvements physiques particuliers ou des dispositions dans l’espace.
Comment expliquer ces propensions ? Il y a en nous des forces d’origine
profonde que l’on ne saurait expliquer consciemment par des mots. Elles
nous poussent à faire certaines expériences et à nous écarter des sentiers
battus. Comme ces forces nous conduisent çà et là, elles influencent le
développement de notre esprit de façon très particulière.
Cette unicité primale cherche naturellement à s’affirmer et à
s’exprimer, mais certaines personnes en font l’expérience plus fortement
que d’autres. Chez les grands maîtres, elle est si puissante qu’elle semble
avoir une réalité propre. Dans les moments où nous entreprenons une
activité correspondant à nos tendances les plus profondes, il se peut que
nous fassions l’expérience suivante : nous avons la sensation que les mots
que nous écrivons ou les mouvements que nous exécutons nous viennent de
façon si rapide et facile qu’ils semblent surgir d’en dehors de nous. Nous
sommes littéralement « inspirés », c’est-à-dire happés par un souffle venant
de l’extérieur.
Autrement dit, une graine est semée à notre naissance, elle constitue
notre unicité. Elle aspire à croître, à se transformer et à épanouir tout son
potentiel. Elle est dotée d’une énergie naturelle bien affirmée. L’œuvre de
notre vie consiste à laisser cette graine devenir fleur, pour exprimer notre
unicité à travers notre travail. Nous avons une destinée à réaliser. Plus nous
percevons et entretenons avec vigueur cette perception – cette force, cet
appel, etc. –, meilleures sont nos chances d’accomplir l’œuvre de notre vie
et de parvenir à la maîtrise.
En revanche, dans la mesure où l’on succombe au conformisme et aux
pressions de son milieu, on laisse la force s’affaiblir, on la perçoit de façon moins nette et on en vient même à douter de son existence. En effet, la force
contraire peut s’avérer très puissante, car chacun souhaite s’intégrer à son
groupe. Inconsciemment, on ressent parfois que ce qui fait notre différence
est gênant, voire douloureux. Ce sont souvent les parents qui incarnent la
contre-force. Ils ont tendance à orienter la carrière de leur progéniture afin
qu’elle soit lucrative. Quand les contre-forces sont trop puissantes, on
risque de perdre complètement le contact avec son unicité, avec ce que l’on
est vraiment. On calque ses inclinations et ses désirs sur ceux des autres.
Et c’est là un chemin très dangereux. Nous finissons par choisir une
carrière qui ne nous convient pas vraiment. Nos désirs et nos intérêts
véritables s’estompent lentement et notre travail en souffre. Nous cherchons
notre plaisir et notre épanouissement en dehors de notre travail. Comme on
est de moins en moins motivé par son métier, on n’accorde pas l’attention
qu’il faudrait aux évolutions de notre domaine, on est dépassé et on en paie
le prix. Au moment de prendre des décisions importantes, on hésite et on
fait comme tout le monde car on ne reçoit plus les signaux de notre radar
intérieur. On perd le contact avec notre destin inné.
Vous devez à tout prix éviter cette fatalité. À n’importe quel âge, vous
pouvez entreprendre l’œuvre de votre vie jusqu’à la maîtrise. La force
cachée qui est en vous peut être activée du jour au lendemain.
Le processus de réalisation de l’œuvre de toute une vie comporte trois
stades : d’abord, vous devez prendre ou reprendre contact avec vos
penchants naturels, le sentiment de votre unicité. Ce premier stade est
toujours intérieur. Cherchez dans votre passé les indices de cette petite voix,
de cette force latente. Faites taire les bruits intempestifs émanant de vos
parents et de vos proches. Détectez les schémas répétitifs sous-jacents, le
cœur de votre personnalité qu’il vous faut comprendre de façon aussi
profonde que possible.
Au second stade, une fois ce lien établi, analysez le chemin de carrière
qui est le vôtre ou que vous êtes sur le point de parcourir. Le choix de ce
chemin est critique, il exige éventuellement un changement de cap.
Élargissez la notion que vous avez du travail. Trop souvent, votre vie est
marquée par une fracture : d’un côté, le travail, et de l’autre tout le reste, le
plaisir, l’épanouissement, etc. Le travail nous permet de gagner l’argent que
nous dépensons pendant l’autre partie de notre vie. Il arrive que même ceux
qui aiment leur métier tendent à le séparer du reste de leur existence. C’est
une attitude déprimante, étant donné le temps que nous consacrons à
travailler. Si nous vivons ce temps comme quelque chose à subir pour
atteindre le vrai plaisir, les longues heures consacrées à travailler
représentent un gâchis tragique vu la brièveté de notre existence.
Il faut considérer le travail comme gratifiant, comme la réponse à notre
vocation. Le mot « vocation » vient du latin vocare qui signifie « appeler ».
Son utilisation à propos du travail est entrée en usage au premier temps de
la chrétienté : certaines personnes étaient appelées à se consacrer à l’Église,
c’était leur vocation. Elles la reconnaissaient en entendant la voix de Dieu,
qui les choisissait pour telle ou telle fonction. Au fil du temps, le mot s’est
laïcisé et s’applique aujourd’hui à tout type de travail ou d’étude convenant
aux intérêts d’une personne, surtout en termes de travail manuel. Mais il est
temps de revenir à l’origine étymologique du mot, qui est beaucoup plus
proche de la maîtrise et de l’idée que l’on peut avoir de l’œuvre d’une vie.
La voix que vous entendez dans ce cas n’est pas nécessairement celle
de Dieu, mais celle de votre conscience. Elle se dégage de votre
individualité. Elle vous dit quel type d’activité convient à votre caractère. Et
dans une certaine mesure, elle vous invite à embrasser tel ou tel type de
carrière. Votre travail est alors en harmonie profonde avec ce que vous êtes, et non un espace à part de votre vie. Vous prenez conscience de votre
vocation.
Au troisième stade, vous devez concevoir votre carrière ou votre
chemin de vocation davantage comme un itinéraire sinueux que comme une
ligne droite. Commencez par choisir un domaine ou un poste qui
correspondent à peu près à vos inclinations. Ce poste initial vous donne la
place de manœuvrer et la possibilité d’acquérir d’importantes compétences.
Abstenez-vous de choisir quelque chose de trop ambitieux : qu’il vous
suffise initialement de gagner votre vie et de prendre confiance en vous-
même. Une fois sur ce chemin, vous découvrirez des carrefours conduisant
soit à un avenir qui vous attire, soit à des activités qui vous laissent de
marbre. Adaptez-vous et orientez-vous éventuellement vers un domaine
voisin, tout en continuant à apprendre sur vous-même et à développer votre
base de compétences. Comme Léonard de Vinci, assimilez ce que vous
faites en travaillant pour les autres.
En dernier lieu, vous déboucherez sur l’opportunité, le domaine ou le
créneau qui conviennent à la perfection. Vous le reconnaîtrez aisément car
vous y retrouverez votre émerveillement et votre passion d’enfant. Vous
sentirez que vous êtes à votre place et tout le reste s’ajustera en
conséquence. Vous apprendrez plus vite et plus en profondeur. Votre
qualification professionnelle atteindra un point où vous pourrez revendiquer
votre indépendance par rapport au groupe dans lequel vous travaillez, et
vous pourrez vous installer à votre compte. Dans un monde où il y a tant
d’éléments qui nous échappent ou nous dépassent, vous aurez acquis une
forme suprême de pouvoir. Vous choisirez votre style de vie. Étant devenu
votre propre maître, vous ne serez plus soumis aux lubies de chefs
tyranniques ni de collègues intrigants.
Cette insistance sur votre unicité et sur l’œuvre de votre vie peut
apparaître comme une illusion poétique sans lien avec la réalité concrète ;
en vérité, ce sont des concepts hautement pertinents par les temps qui
courent. Désormais, vous ne pouvez plus vous fier à l’État, à l’entreprise, à
la famille ou aux amis pour vous aider et vous protéger. Nous vivons dans
un environnement mondialisé férocement concurrentiel. Nous devons
apprendre à nous développer nous-mêmes. Dans le même temps, le monde
grouille de problèmes critiques et d’opportunités que seuls peuvent résoudre
des entrepreneurs individuels ou de petits groupes qui pensent de façon
indépendante, qui s’adaptent rapidement et qui possèdent un point de vue
unique. Vos compétences et votre créativité individuelle seront un avantage.
Il faut voir les choses de la façon suivante : ce dont le monde moderne
manque le plus, c’est de raisons de vivre. Par le passé, les religions s’en
chargeaient. Mais la plupart de nos contemporains vivent dans un monde
laïc ou athée. Il reste que chacun de nous est unique, et il nous appartient de
bâtir notre propre monde. Nous ne saurions nous contenter de réagir aux
événements selon un scénario biologique immuable. Personne ne nous
indique la direction à suivre et nous ne savons comment organiser ni utiliser
notre temps. Nos vies semblent sans but. Nous n’avons peut-être pas
conscience de ce vide, mais il nous ronge de toutes sortes de façons.
Le sentiment que nous sommes appelés à accomplir quelque chose est
la façon la plus positive de nous procurer une raison de vivre. Il s’agit pour
chacun de nous d’une quête quasi religieuse. Elle ne doit pas être perçue
comme égoïste ni asociale. Elle est en fait liée à une réalité beaucoup plus
vaste que nos vies individuelles. Notre évolution en tant qu’espèce s’est fait
grâce à l’apparition d’une diversité étourdissante de compétences et de
façons de penser. Notre prospérité est issue de l’activité collective de personnes dont chacune fournit ses talents individuels. Sans cette diversité,