Atteindre l'excellence
II. Se soumettre à la réalité : l’apprentissage idéal
CHAPITRE II
Se soumettre à la réalité : l’apprentissage
idéal
Après les études, on entre dans la phase la plus critique de son existence :
une deuxième éducation, sur le terrain cette fois, appelée apprentissage.
Chaque fois que l’on change de carrière ou que l’on acquiert de nouvelles
compétences, on entre dans une nouvelle phase de son existence. Les pièges
ne manquent pas. Si l’on n’y prend pas garde, on cède aux doutes, on
s’embrouille dans des questions affectives et des conflits qui dominent nos
pensées ; on traîne toute sa vie des peurs et des difficultés d’apprentissage.
Avant qu’il ne soit trop tard, il faut apprendre les leçons et suivre le chemin
tracé par les grands maîtres du passé et du présent : une sorte
d’apprentissage idéal qui transcende tous les domaines. Ce faisant, on
acquiert les compétences nécessaires, la discipline de l’esprit et
l’indépendance de pensée, qui préparent aux défis créatifs sur le chemin de
la maîtrise.
LA PREMIÈRE TRANSFORMATION
Quand il était petit, Charles Darwin (1809-1882) était terriblement
impressionné par son père. Celui-ci était un riche médecin de campagne,
qui nourrissait les plus grandes espérances à propos de ses deux fils.
Charles était le benjamin, et celui qui avait le moins de chance de répondre
à ses espoirs. Il avait du mal en grec, en latin et en algèbre, c’était un élève
médiocre. Mais il avait de l’ambition. Simplement, ce qu’on lui enseignait
dans les livres ne l’intéressait pas. Il aimait le grand air de la campagne : la
chasse, la recherche d’espèces rares de scarabées, la création d’herbiers et
les collections de minéraux. Il était capable d’observer pendant des heures
le comportement des oiseaux, et de noter de façon précise leurs différences.
Il avait l’œil pour ce genre de chose. Mais un violon d’Ingres ne fait pas
une carrière et, tandis qu’il grandissait, son père s’impatientait. Un jour,
celui-ci lui adressa des remontrances qu’il n’oublierait jamais : « Tu n’es
bon qu’à chasser, dresser des chiens et attraper des rats. Tu es la honte de la
famille. »
Quand Charles eut quinze ans, son père le prit en main. Il l’envoya
faire sa médecine à Édimbourg, mais le jeune homme, incapable de
supporter la vue du sang, dut abandonner. Sans désemparer, le père assura à
son fils une situation dans l’Église en qualité de pasteur de village. Charles
y gagnerait bien sa vie et il ne manquerait pas de temps libre pour s’adonner
à sa manie de faire collection de spécimens. Pour cela, il fallait néanmoins
un diplôme d’une bonne université, et Charles fut inscrit à Cambridge. Là
aussi, il se heurta à son manque d’intérêt pour l’enseignement académique.
Il fit des efforts. Il s’intéressa à la botanique et lia amitié avec son
enseignant, le professeur Henslow. Il travailla tant qu’il put et, au grand
soulagement de son père, parvint de justesse à décrocher une licence de
lettres en mai 1831.
Espérant ne plus jamais devoir user ses pantalons sur les bancs d’une
école, il partit pour un tour d’Angleterre afin de s’abandonner à sa passion
pour le grand air et oublier provisoirement l’avenir.
Quand il rentra à la fin du mois d’août, il eut la surprise de trouver
chez lui une lettre du professeur Henslow. Celui-ci le recommandait pour
un poste de naturaliste bénévole à bord du HMS Beagle ; ce navire allait
appareiller quelques mois plus tard pour un tour du monde de plusieurs
années, consacré à l’étude de nombreuses zones côtières. Charles serait
chargé de recueillir des spécimens d’êtres vivants et de minéraux et de les
envoyer en Angleterre pour étude. Manifestement, Henslow avait été frappé
par le remarquable talent de Darwin à ramasser et identifier les plantes. Le
jeune homme hésita. Il n’avait jamais songé à voyager si loin, ni à devenir
naturaliste. Sans lui laisser le temps de réfléchir, son père s’interposa : il
était radicalement contre ce départ. Charles n’avait jamais pris la mer et
risquait de mal supporter la navigation. Il n’avait pas de formation
scientifique et manquait de discipline. De surcroît, le fait de partir si
longtemps risquait de lui fermer toute carrière ecclésiastique.
M. Darwin se montra si décidé et convaincant que Charles ne put
qu’entrer dans ses vues : il refusa l’offre. Mais son imagination avait été
frappée et il se demandait à quoi ce voyage pourrait ressembler ; plus il y
pensait, plus celui-ci l’attirait. Peut-être était-ce l’appel de l’aventure après
une enfance rangée, ou la chance d’explorer une éventuelle carrière de
naturaliste en observant toutes les formes de vie de la planète. Enfin, il avait
peut-être besoin de se soustraire à l’influence étouffante de son père pour
frayer son propre chemin. De toute façon, quelle qu’en fût la raison, il
changea d’avis. Il persuada un oncle de plaider sa cause et finit par arracher
l’accord de son père. La veille de l’appareillage, Charles écrivit à Robert FitzRoy, capitaine du Beagle : « Une deuxième vie va commencer pour
moi, c’est comme une nouvelle naissance. »
Le navire mit à la voile en décembre de la même année et, tout de
suite, le jeune homme regretta sa décision. Le bateau était petit, un fétu de
paille sur les vagues. Darwin souffrait du mal de mer et n’avait pas le pied
marin. La perspective de ne pas revoir sa famille avant longtemps lui brisait
le cœur, et il allait passer des années enfermé avec des inconnus. Il se mit à
faire de la tachycardie, il crut sa fin prochaine. Les marins du bord, voyant
qu’il ne s’amarinait pas, le regardaient de travers. Le capitaine FitzRoy
s’avéra fantasque : il se mettait brusquement en fureur pour des broutilles.
C’était aussi un intégriste qui prenait la Bible au pied de la lettre ; il
expliqua au jeune naturaliste qu’ils prouveraient en Amérique du Sud
l’exactitude du récit de la création et du déluge, tels que le livre de la
Genèse les décrit. Darwin s’en voulait d’avoir pris sa décision contre l’avis
de son père et sa solitude était écrasante. Comment supporter pendant des
mois la promiscuité du bord, et côtoyer en permanence un capitaine à demi-
fou ?
Au bout de quelques semaines de voyage, désespéré, il opta pour une
stratégie nouvelle. En Angleterre, quand il avait du vague à l’âme, il sortait
prendre l’air et observait les êtres vivants. Il oubliait ainsi ses problèmes.
Mais il était désormais dans un environnement nouveau. Il décida alors
d’observer la vie du bord et notamment les caractères du capitaine et de
l’équipage, comme s’il étudiait les dessins sur les ailes d’un papillon. Il
observa par exemple que personne ne se plaignait de la nourriture, du temps
ou des durs travaux à faire. Il admira ce stoïcisme. Il s’efforça de l’imiter. Il
jugea que FitzRoy manquait de confiance en lui et avait souvent besoin de
tester son autorité et son grade élevé dans la marine royale. Darwin le flatta dans ce sens. Petit à petit, il prit le rythme du bord. Il adopta certains
comportements des marins. Tout cela le distrayait de sa solitude.
Au bout de plusieurs mois, le Beagle toucha le Brésil et Darwin
comprit pourquoi il avait si ardemment désiré faire partie de l’expédition. Il
fut ébloui par la variété inouïe de la faune et de la flore sauvages : le paradis
pour un naturaliste. Tout y était différent de ce qu’il avait observé et
collectionné en Angleterre. Un jour qu’il marchait en forêt, il observa un
phénomène d’une étrangeté et d’une cruauté stupéfiantes : une colonne de
minuscules fourmis noires, longue d’une centaine de mètres, dévorait tout
sur son passage. Où qu’il se tournât, il observait la férocité de la lutte pour
la survie dans cette jungle regorgeant de vie. En faisant son travail, il
comprit rapidement que sa tâche allait être rude : tous les oiseaux, les
papillons, les crabes et les araignées qu’il attrapait étaient extrêmement
bizarres. Une partie de son travail consistait à choisir de façon judicieuse les
échantillons à envoyer en Angleterre, mais comment discerner ce qui
méritait d’être ramassé de ce qui ne l’était pas ?
Il manquait de connaissances. Il passait des heures à étudier tout ce qui
lui tombait sous les yeux lors de ses excursions et à prendre des notes
détaillées. Il devait aussi organiser toutes ces informations, cataloguer ses
spécimens et mettre de l’ordre dans ses observations. Cela représentait un
travail colossal mais, à la différence des devoirs scolaires, cela le
passionnait. Il s’agissait d’êtres vivants et non de vagues notions dans des
livres.
Tandis que le navire longeait la côte vers le sud, Darwin comprit qu’il
existait dans l’intérieur du continent des régions où aucun naturaliste
n’avait encore posé le pied. Pour observer le plus de formes de vie possible,
il fit de grandes excursions dans la pampa argentine, accompagné seulement
de quelques gauchos. Il y ramassa toutes sortes d’animaux étranges et des spécimens d’insectes inconnus. Comme à bord du Beagle, il s’intéressa aux
mœurs des gauchos et les adopta. Chemin faisant, il fit face à de multiples
dangers : Amérindiens en maraude, insectes venimeux, jaguars tapis dans la
végétation. Mine de rien, il avait acquis un goût de l’aventure qui aurait
choqué sa famille et ses amis.
Au bout d’un an de voyage, à quelque 650 kilomètres au sud de
Buenos Aires, Darwin fit sur une plage une découverte qui allait lui donner
à réfléchir pendant des années. Il tomba sur de gros objets blancs encastrés
dans une falaise. C’étaient des os énormes. Il attaqua le rocher à la pioche et
fit extraire autant de fossiles qu’il put. Ils étaient d’une taille et d’une nature
jamais rencontrées auparavant : les cornes et la cuirasse d’une sorte de tatou
géant, d’énormes dents de mastodonte et, curieusement, une dent de cheval.
Quand les Espagnols et les Portugais étaient arrivés en Amérique du Sud, il
n’y avait pas de chevaux. Pourtant cette dent était très ancienne,
précolombienne assurément. Cela posait une question : si ces espèces
avaient disparu depuis longtemps, l’idée de la création de toutes les espèces
d’un coup semblait illogique. Et surtout, comment tant d’espèces s’étaient-
elles éteintes ? Est-ce que la vie sur la planète était dans un état continuel de
flux et de reflux ?
Quelques mois plus tard, il s’aventura dans la cordillère des Andes. À
3 650 mètres d’altitude, il découvrit des coquillages fossiles et des dépôts
de rochers marins, ce qui était surprenant à une pareille hauteur. Il les
examina ainsi que la flore de la région et émit l’hypothèse que ces
montagnes se dressaient jadis dans l’océan Atlantique. Une série
d’éruptions volcaniques avaient dû hisser ces fossiles de plus en plus haut
des milliers d’années auparavant. Bref, au lieu de trouver confirmation des
récits de la Bible, Darwin tombait sur des preuves radicalement contraires.
Au fil de son voyage, le naturaliste changeait profondément. Lui que le
travail ennuyait profondément se démenait maintenant de l’aube au
crépuscule ; il avait tant à explorer et à apprendre qu’il ne voulait pas perdre
une minute. Il avait désormais un œil acéré pour identifier la faune et la
flore d’Amérique du Sud. Il reconnaissait les oiseaux à leur chant, aux
taches sur leurs œufs et à leur façon de s’envoler. Il notait et classait toutes
ces informations de façon parfaite. Et surtout, son mode de pensée avait
changé. Quand il observait quelque chose, il se documentait sur le sujet,
rédigeait des notes, puis en tirait une théorie qu’il éprouvait avec de
nouvelles observations et ainsi de suite. Grâce aux nombreux détails relevés
dans le monde qu’il explorait, les idées lui venaient en foule.
En septembre 1835, le Beagle quitta la côte pacifique de l’Amérique
du Sud et mit le cap à l’ouest pour rentrer en Europe. Sa première escale fut
une série d’îles pratiquement inhabitées, les Galápagos. Elles étaient déjà
célèbres pour leur faune et leur flore, mais rien n’avait préparé Darwin à ce
qu’il y trouva. Le capitaine FitzRoy lui donna une semaine pour explorer
une des îles. Dès l’instant où Darwin débarqua, il comprit qu’il pénétrait
dans un monde nouveau. Ce petit archipel grouillant de vie recélait des
espèces que l’on ne trouvait nulle part ailleurs : la plage et les eaux peu
profondes grouillaient de milliers d’iguanes marins noirs ; des tortues de
plus de 200 kg se traînaient sur la côte ; des phoques, des pingouins et des
cormorans aptères – espèces habituées aux eaux froides – vivaient sur cette
île tropicale.
En une semaine, le naturaliste releva sur cette île vingt-six espèces
endémiques d’oiseaux. Il remplit ses bocaux de plantes, de serpents, de
lézards, de poissons et d’insectes plus bizarres les uns que les autres. De
retour à bord, il se mit à classer le nombre extraordinaire de spécimens qu’il
avait ramassés. Il fut frappé par le fait que tous ou presque étaient d’espèces complètement nouvelles. Il fit alors une découverte plus remarquable
encore. Les espèces différaient d’île en île, même lorsqu’elles n’étaient
éloignées que de quatre-vingts kilomètres. Les carapaces des tortues
portaient des dessins différents. Les pinsons n’avaient pas le même bec,
chacun était adapté à la nourriture disponible sur son île.
Et soudain, comme si quatre ans de voyage et d’observation avaient
affûté sa capacité de réflexion, une théorie radicale se forma dans son
esprit : il fit l’hypothèse que les Galápagos avaient initialement émergé de
l’océan grâce à des éruptions volcaniques, un peu comme les Andes. Au
début, il ne s’y trouvait pas de vie. Petit à petit, des oiseaux de passage y
avaient déposé des graines. Différents animaux étaient arrivés par la mer :
des lézards et des insectes sur des bois flottés, des tortues et autres animaux
marins par leurs propres moyens. Pendant des millénaires, chaque être
vivant s’était adapté à la nourriture et aux prédateurs trouvés sur place, et
avait profondément changé. Ceux qui n’avaient pas su s’adapter s’étaient
éteints, comme les fossiles géants que Darwin avait extraits en Argentine.
La lutte pour la vie était donc sans merci. La vie n’avait pas été créée sur
ces îles une fois pour toutes par Dieu. Les créatures avaient en revanche
évolué progressivement jusqu’à leur forme actuelle. Et ces îles
représentaient un microcosme montrant comment l’ensemble de la planète
s’était développé.
Pendant son voyage de retour, Darwin commença à affiner sa théorie,
tellement révolutionnaire dans ce qu’elle impliquait. Il venait de découvrir
ce qui allait être l’œuvre de sa vie.
En octobre 1836, le Beagle rentra en Angleterre après presque cinq ans
de mer. Darwin se hâta de rentrer chez lui et, quand son père le vit, il fut
stupéfié. Son fils avait complètement changé physiquement, sa tête semblait
avoir grossi. Toute sa façon d’être était différente, il avait acquis un sérieux et une acuité de pensée qui se lisaient dans ses yeux. Où était le jeune