Atteindre l'excellence
1. Être branché sur son milieu — les pouvoirs primaux
qu’en se tassant dans un moule conventionnel, ils étoufferont leur esprit, et
que la réalité qu’ils recherchent leur échappera.
Il est donc inévitable que les maîtres, en progressant sur leur chemin
de carrière, fassent un choix décisif à un moment clef de leur existence : ils
décident de tracer leur propre route que certains jugeront originale, mais qui
correspond à leur esprit et à leur rythme, et les rapproche de la découverte
de vérités cachées concernant l’objet de leur étude. Cette décision clef exige
de la confiance en soi et de la conscience de soi : c’est le facteur x
indispensable pour parvenir à la maîtrise. Nous allons voir, dans les
exemples ci-dessous, le facteur x en action et les choix stratégiques
auxquels il conduit. Les exemples cités visent à prouver l’importance de
cette qualité et à montrer comment chacun peut les adapter à son cas
personnel.
1. Être branché sur son milieu — les pouvoirs primaux
Parmi les grands exploits maritimes, aucun peut-être n’est aussi
remarquable et mystérieux que les migrations des peuples indigènes
d’Océanie, notamment en Micronésie, en Mélanésie et en Polynésie. Dans
cette région recouverte d’eau à 99,8 %, les hommes ont sillonné pendant
des siècles les vastes étendues marines séparant les îles. Il y a bien
1 500 ans de cela, ils sont parvenus à franchir des milliers de milles jusqu’à
Hawaï et peut-être même jusqu’à l’Amérique du Nord et l’Amérique du
Sud, à bord de pirogues dont la conception et la construction datent de l’âge
de la pierre. Au XIXe siècle, ces antiques compétences en navigation ont
disparu, essentiellement à cause de l’interférence des Occidentaux et
l’introduction des cartes et de la boussole. La source de cette étrange compétence demeure un mystère. Mais dans un archipel de Micronésie, les
îles Caroline, certains insulaires se sont transmis les traditions anciennes
pendant une bonne partie du XXe siècle. Et les premiers Occidentaux qui ont
effectué des traversées avec eux ont été stupéfaits de les voir faire.
Ces insulaires voyageaient dans des pirogues à balancier qui
marchaient à la voile ; sur les trois ou quatre hommes du bord, il y avait un
seul navigateur. Il n’avait ni carte ni instruments et, pour les Occidentaux
qui les accompagnaient, cela fut une expérience déconcertante. Ils
appareillaient de jour comme de nuit, cela leur était égal, et sans méthode
apparente pour se repérer en cours de route. Les îles étaient si éloignées
qu’ils restaient parfois des jours entiers sans apercevoir la terre. S’ils
déviaient de leur course ne serait-ce que de quelques degrés – et la météo
pouvait s’en charger… – ils risquaient de ne jamais arriver à destination et
d’en mourir. L’île suivante était si loin que, le temps de l’atteindre, les
provisions du bord auraient manqué. Pourtant, ils s’embarquaient sans
inquiétude particulière.
Le navigateur jetait de temps en temps un coup d’œil au ciel nocturne
ou à la position du soleil mais, en général, bavardait avec les autres ou
regardait droit devant. De temps à autre, un des hommes s’allongeait sur le
ventre au milieu de la pirogue et signalait ce qu’il avait observé. D’une
façon générale, ils donnaient l’impression de voyager dans un train,
observant paisiblement le paysage. La nuit, ils semblaient encore plus
calmes. Au fur et à mesure qu’ils approchaient de leur destination, ils
donnaient l’impression d’ouvrir davantage l’œil. Ils suivaient du regard le
vol des oiseaux ; ils regardaient en direction des profondeurs, prenant
parfois un peu d’eau au creux de la main pour la renifler. Quand ils
débarquaient, c’était avec l’air serein de ceux qui descendent d’un train qui
arrive à l’heure. Ils semblaient savoir exactement le temps qu’ils étaient censés mettre et la quantité de provisions dont ils avaient besoin pour la
traversée. En cours de route, ils réagissaient parfaitement aux changements
de vent ou de courant.
Curieux de comprendre comment chose pareille était possible, certains
Occidentaux demandèrent à être initiés à leur secret et, en plusieurs
décennies, ces voyageurs sont parvenus à reconstituer le système utilisé par
les insulaires. Un de leurs principaux moyens de navigation était de suivre
le chemin des étoiles dans le ciel nocturne. Au fil des siècles, ils avaient
imaginé une carte donnant le chemin de quatorze constellations différentes.
Ces étoiles, plus le soleil et la lune, décrivaient dans le firmament des arcs
que l’on pouvait traduire en trente-deux directions sur le cercle de
l’horizon. Ces arcs étaient fixes, quelle que soit la saison. À partir de leur
île, ils étaient capables de déterminer l’emplacement de toutes les îles de la
région en localisant les étoiles sous lesquelles il fallait se trouver à tel ou tel
moment de la nuit et ils savaient la façon dont cette position se transférait à
une autre étoile au fur et à mesure de leur progression vers leur destination.
Ces indigènes étaient illettrés. Les apprentis navigateurs devaient
simplement connaître par cœur cette carte complexe, qui bougeait sans
cesse.
Pendant la journée, ils gardaient leur cap en fonction du soleil. Vers le
milieu de la journée, ils connaissaient leur cap exact grâce à l’ombre
projetée par le mât. À l’aube et au crépuscule, ils pouvaient utiliser la lune
et les étoiles en train de se coucher ou de se lever. Pour mieux mesurer la
distance parcourue, ils choisissaient une île voisine de leur route comme
point de référence. En suivant les étoiles dans le ciel, ils pouvaient calculer
le moment où ils auraient cette île de référence par le travers, et le temps
qu’il leur restait pour parvenir à destination.
Un élément de ce système consistait à considérer que leur pirogue était
parfaitement immobile : seules bougeaient les étoiles au-dessus d’eux et les
îles qui s’approchaient ou s’éloignaient. En se comportant comme si leur
pirogue était stationnaire, ils calculaient plus facilement leur position par
rapport à leur système de référence. Ils avaient beau savoir que les îles ne
bougent pas, ils avaient littéralement acquis, après beaucoup d’années de
navigation suivant cette méthode, la perception qu’ils étaient immobiles.
C’est pour cela qu’ils donnaient l’impression de regarder le paysage comme
s’ils étaient les passagers d’un train.
Les indications du firmament étaient complétées par des dizaines
d’autres signes qu’ils avaient appris à déchiffrer. Dans leur système
d’apprentissage, les jeunes navigateurs étaient emmenés en mer et on les
laissait flotter sur l’océan pendant plusieurs heures. Ils apprenaient ainsi à
sentir les courants sur leur peau. Après une longue pratique, ils étaient
capables de repérer ces courants en s’allongeant dans les fonds de la
pirogue. Ils avaient acquis une sensibilité analogue au vent, dont ils
parvenaient à identifier les différents courants par la façon dont il faisait
bouger les cheveux sur leur tête ou la voile sur la vergue.
Une fois à proximité de l’île, ils se guidaient d’après le vol des oiseaux
terrestres, qui partent pêcher le matin et rentrent au crépuscule. Ils lisaient
dans l’eau les changements de phosphorescence indiquant la proximité de la
terre ; ils savaient dire si les nuages lointains réfléchissaient la terre ou
l’océan. Quand ils touchaient l’eau avec leurs lèvres, ils percevaient tout
changement de température annonçant la proximité d’une île. Enfin, il y
avait encore beaucoup d’autres indicateurs de même nature ; ces insulaires
avaient appris à déchiffrer tous les signes de leur environnement.
Le plus remarquable était que le navigateur semblait à peine faire
attention à ce réseau complexe d’indices. Un coup d’œil en l’air ou dans l’eau de temps en temps lui indiquait tout ce qu’il avait besoin de savoir. Il
semble que ces maîtres navigateurs avaient une telle connaissance de la
carte du ciel que la vue d’une seule étoile pouvait leur permettre de localiser
immédiatement toutes les autres. Ils avaient appris à lire les autres signes en
sorte que cela devienne une deuxième nature. Ils avaient une perception
totale de leur environnement, y compris des variables susceptibles de le
rendre chaotique et dangereux. Pour reprendre les mots d’un Occidental,
ces maîtres étaient capables de faire des traversées de centaines de milles
d’une île à l’autre aussi facilement qu’un chauffeur de taxi expérimenté est
capable de se retrouver dans le labyrinthe d’une grande ville.
À un moment de leur histoire, ces navigateurs des origines ont dû éprouver
une grande peur car ils étaient obligés d’aller chercher au loin de nouvelles
sources de nourriture, au milieu des terribles dangers que cela comportait.
L’océan leur a probablement semblé beaucoup plus chaotique que le petit
carré de terre qu’ils avaient sous les pieds. Ils surmontèrent
progressivement cette peur et développèrent un système convenant à
merveille au milieu dans lequel ils vivaient. Dans cette partie du monde, le
ciel nocturne est particulièrement limpide pendant la plus grande partie de
l’année, ce qui leur a permis d’utiliser au mieux le changement de position
des astres. Le fait de naviguer à bord de petits esquifs leur permettait de
rester en contact étroit avec l’eau, qu’ils avaient appris à déchiffrer avec
autant de précision que le relief vallonné de leur île. En s’imaginant
stationnaires et les îles en mouvement, ils gardèrent une meilleure trace de
leur point de référence et cela eut sur eux un effet apaisant. Ils ne
dépendaient pas d’un outil ni d’un instrument ; ce système complexe n’existait que dans leur esprit. En établissant une connexion profonde avec
leur milieu et en en déchiffrant tous les signes, ces insulaires purent se
rapprocher des remarquables capacités instinctives de l’animal, par exemple
de celles des oiseaux migrateurs capables de parcourir des distances
immenses grâce à leur extrême sensibilité au champ magnétique terrestre.
Comprenons-nous bien : la capacité à se connecter profondément avec
notre environnement est la forme de maîtrise la plus primale et, à bien des
égards, la plus puissante que le cerveau puisse nous apporter. Cela
s’applique aussi bien aux eaux de la Micronésie qu’à tout domaine ou
métier moderne. Nous acquérons ces pouvoirs en devenant d’abord de fins
observateurs. Nous enregistrons tout ce qui survient dans notre voisinage
comme un signe potentiel à interpréter. Rien n’est à prendre au premier
degré. Comme les insulaires, nous pouvons répartir ces observations en
différents systèmes. Ce sont les personnes avec lesquelles nous travaillons
et avons des relations : tout ce qu’elles font et disent révèle quelque chose
de caché. Nous pouvons étudier notre interaction avec le public, sa réaction
à notre travail et l’évolution permanente de ses goûts. Nous pouvons nous
immerger dans tous les aspects de notre domaine en focalisant par exemple
notre attention sur les facteurs économiques qui jouent un rôle tellement
prépondérant. Nous devenons comme l’araignée de Proust, sensible à la
moindre vibration de sa toile. Au fur et à mesure que nous progressons,
nous fusionnons notre connaissance de ces différents éléments en une
perception globale de notre environnement. Au lieu de nous épuiser et de
nous surmener pour rester au rythme de notre environnement et de ses
changements complexes, nous le connaissons de l’intérieur et percevons les
changements avant même qu’ils ne surviennent.
Pour les insulaires des Caroline, il n’y avait rien d’original dans leur
approche de la maîtrise ; leur méthode était parfaitement adaptée à leur milieu. Mais pour nous, à une époque de technologie avancée, la même