Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 74 sur 82

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Atteindre l'excellence

1. Être branché sur son milieu — les pouvoirs primaux

qu’en se tassant dans un moule conventionnel, ils étoufferont leur esprit, et

que la réalité qu’ils recherchent leur échappera.

Il est donc inévitable que les maîtres, en progressant sur leur chemin

de carrière, fassent un choix décisif à un moment clef de leur existence : ils

décident de tracer leur propre route que certains jugeront originale, mais qui

correspond à leur esprit et à leur rythme, et les rapproche de la découverte

de vérités cachées concernant l’objet de leur étude. Cette décision clef exige

de la confiance en soi et de la conscience de soi : c’est le facteur x

indispensable pour parvenir à la maîtrise. Nous allons voir, dans les

exemples ci-dessous, le facteur x en action et les choix stratégiques

auxquels il conduit. Les exemples cités visent à prouver l’importance de

cette qualité et à montrer comment chacun peut les adapter à son cas

personnel.

 

1. Être branché sur son milieu — les pouvoirs primaux

 

Parmi les grands exploits maritimes, aucun peut-être n’est aussi

remarquable et mystérieux que les migrations des peuples indigènes

d’Océanie, notamment en Micronésie, en Mélanésie et en Polynésie. Dans

cette région recouverte d’eau à 99,8 %, les hommes ont sillonné pendant

des siècles les vastes étendues marines séparant les îles. Il y a bien

1 500 ans de cela, ils sont parvenus à franchir des milliers de milles jusqu’à

Hawaï et peut-être même jusqu’à l’Amérique du Nord et l’Amérique du

Sud, à bord de pirogues dont la conception et la construction datent de l’âge

de la pierre. Au XIXe siècle, ces antiques compétences en navigation ont

disparu, essentiellement à cause de l’interférence des Occidentaux et

l’introduction des cartes et de la boussole. La source de cette étrange compétence demeure un mystère. Mais dans un archipel de Micronésie, les

îles Caroline, certains insulaires se sont transmis les traditions anciennes

pendant une bonne partie du XXe siècle. Et les premiers Occidentaux qui ont

effectué des traversées avec eux ont été stupéfaits de les voir faire.

Ces insulaires voyageaient dans des pirogues à balancier qui

marchaient à la voile ; sur les trois ou quatre hommes du bord, il y avait un

seul navigateur. Il n’avait ni carte ni instruments et, pour les Occidentaux

qui les accompagnaient, cela fut une expérience déconcertante. Ils

appareillaient de jour comme de nuit, cela leur était égal, et sans méthode

apparente pour se repérer en cours de route. Les îles étaient si éloignées

qu’ils restaient parfois des jours entiers sans apercevoir la terre. S’ils

déviaient de leur course ne serait-ce que de quelques degrés – et la météo

pouvait s’en charger… – ils risquaient de ne jamais arriver à destination et

d’en mourir. L’île suivante était si loin que, le temps de l’atteindre, les

provisions du bord auraient manqué. Pourtant, ils s’embarquaient sans

inquiétude particulière.

Le navigateur jetait de temps en temps un coup d’œil au ciel nocturne

ou à la position du soleil mais, en général, bavardait avec les autres ou

regardait droit devant. De temps à autre, un des hommes s’allongeait sur le

ventre au milieu de la pirogue et signalait ce qu’il avait observé. D’une

façon générale, ils donnaient l’impression de voyager dans un train,

observant paisiblement le paysage. La nuit, ils semblaient encore plus

calmes. Au fur et à mesure qu’ils approchaient de leur destination, ils

donnaient l’impression d’ouvrir davantage l’œil. Ils suivaient du regard le

vol des oiseaux ; ils regardaient en direction des profondeurs, prenant

parfois un peu d’eau au creux de la main pour la renifler. Quand ils

débarquaient, c’était avec l’air serein de ceux qui descendent d’un train qui

arrive à l’heure. Ils semblaient savoir exactement le temps qu’ils étaient censés mettre et la quantité de provisions dont ils avaient besoin pour la

traversée. En cours de route, ils réagissaient parfaitement aux changements

de vent ou de courant.

Curieux de comprendre comment chose pareille était possible, certains

Occidentaux demandèrent à être initiés à leur secret et, en plusieurs

décennies, ces voyageurs sont parvenus à reconstituer le système utilisé par

les insulaires. Un de leurs principaux moyens de navigation était de suivre

le chemin des étoiles dans le ciel nocturne. Au fil des siècles, ils avaient

imaginé une carte donnant le chemin de quatorze constellations différentes.

Ces étoiles, plus le soleil et la lune, décrivaient dans le firmament des arcs

que l’on pouvait traduire en trente-deux directions sur le cercle de

l’horizon. Ces arcs étaient fixes, quelle que soit la saison. À partir de leur

île, ils étaient capables de déterminer l’emplacement de toutes les îles de la

région en localisant les étoiles sous lesquelles il fallait se trouver à tel ou tel

moment de la nuit et ils savaient la façon dont cette position se transférait à

une autre étoile au fur et à mesure de leur progression vers leur destination.

Ces indigènes étaient illettrés. Les apprentis navigateurs devaient

simplement connaître par cœur cette carte complexe, qui bougeait sans

cesse.

Pendant la journée, ils gardaient leur cap en fonction du soleil. Vers le

milieu de la journée, ils connaissaient leur cap exact grâce à l’ombre

projetée par le mât. À l’aube et au crépuscule, ils pouvaient utiliser la lune

et les étoiles en train de se coucher ou de se lever. Pour mieux mesurer la

distance parcourue, ils choisissaient une île voisine de leur route comme

point de référence. En suivant les étoiles dans le ciel, ils pouvaient calculer

le moment où ils auraient cette île de référence par le travers, et le temps

qu’il leur restait pour parvenir à destination.

Un élément de ce système consistait à considérer que leur pirogue était

parfaitement immobile : seules bougeaient les étoiles au-dessus d’eux et les

îles qui s’approchaient ou s’éloignaient. En se comportant comme si leur

pirogue était stationnaire, ils calculaient plus facilement leur position par

rapport à leur système de référence. Ils avaient beau savoir que les îles ne

bougent pas, ils avaient littéralement acquis, après beaucoup d’années de

navigation suivant cette méthode, la perception qu’ils étaient immobiles.

C’est pour cela qu’ils donnaient l’impression de regarder le paysage comme

s’ils étaient les passagers d’un train.

Les indications du firmament étaient complétées par des dizaines

d’autres signes qu’ils avaient appris à déchiffrer. Dans leur système

d’apprentissage, les jeunes navigateurs étaient emmenés en mer et on les

laissait flotter sur l’océan pendant plusieurs heures. Ils apprenaient ainsi à

sentir les courants sur leur peau. Après une longue pratique, ils étaient

capables de repérer ces courants en s’allongeant dans les fonds de la

pirogue. Ils avaient acquis une sensibilité analogue au vent, dont ils

parvenaient à identifier les différents courants par la façon dont il faisait

bouger les cheveux sur leur tête ou la voile sur la vergue.

Une fois à proximité de l’île, ils se guidaient d’après le vol des oiseaux

terrestres, qui partent pêcher le matin et rentrent au crépuscule. Ils lisaient

dans l’eau les changements de phosphorescence indiquant la proximité de la

terre ; ils savaient dire si les nuages lointains réfléchissaient la terre ou

l’océan. Quand ils touchaient l’eau avec leurs lèvres, ils percevaient tout

changement de température annonçant la proximité d’une île. Enfin, il y

avait encore beaucoup d’autres indicateurs de même nature ; ces insulaires

avaient appris à déchiffrer tous les signes de leur environnement.

Le plus remarquable était que le navigateur semblait à peine faire

attention à ce réseau complexe d’indices. Un coup d’œil en l’air ou dans l’eau de temps en temps lui indiquait tout ce qu’il avait besoin de savoir. Il

semble que ces maîtres navigateurs avaient une telle connaissance de la

carte du ciel que la vue d’une seule étoile pouvait leur permettre de localiser

immédiatement toutes les autres. Ils avaient appris à lire les autres signes en

sorte que cela devienne une deuxième nature. Ils avaient une perception

totale de leur environnement, y compris des variables susceptibles de le

rendre chaotique et dangereux. Pour reprendre les mots d’un Occidental,

ces maîtres étaient capables de faire des traversées de centaines de milles

d’une île à l’autre aussi facilement qu’un chauffeur de taxi expérimenté est

capable de se retrouver dans le labyrinthe d’une grande ville.

 

À un moment de leur histoire, ces navigateurs des origines ont dû éprouver

une grande peur car ils étaient obligés d’aller chercher au loin de nouvelles

sources de nourriture, au milieu des terribles dangers que cela comportait.

L’océan leur a probablement semblé beaucoup plus chaotique que le petit

carré de terre qu’ils avaient sous les pieds. Ils surmontèrent

progressivement cette peur et développèrent un système convenant à

merveille au milieu dans lequel ils vivaient. Dans cette partie du monde, le

ciel nocturne est particulièrement limpide pendant la plus grande partie de

l’année, ce qui leur a permis d’utiliser au mieux le changement de position

des astres. Le fait de naviguer à bord de petits esquifs leur permettait de

rester en contact étroit avec l’eau, qu’ils avaient appris à déchiffrer avec

autant de précision que le relief vallonné de leur île. En s’imaginant

stationnaires et les îles en mouvement, ils gardèrent une meilleure trace de

leur point de référence et cela eut sur eux un effet apaisant. Ils ne

dépendaient pas d’un outil ni d’un instrument ; ce système complexe n’existait que dans leur esprit. En établissant une connexion profonde avec

leur milieu et en en déchiffrant tous les signes, ces insulaires purent se

rapprocher des remarquables capacités instinctives de l’animal, par exemple

de celles des oiseaux migrateurs capables de parcourir des distances

immenses grâce à leur extrême sensibilité au champ magnétique terrestre.

Comprenons-nous bien : la capacité à se connecter profondément avec

notre environnement est la forme de maîtrise la plus primale et, à bien des

égards, la plus puissante que le cerveau puisse nous apporter. Cela

s’applique aussi bien aux eaux de la Micronésie qu’à tout domaine ou

métier moderne. Nous acquérons ces pouvoirs en devenant d’abord de fins

observateurs. Nous enregistrons tout ce qui survient dans notre voisinage

comme un signe potentiel à interpréter. Rien n’est à prendre au premier

degré. Comme les insulaires, nous pouvons répartir ces observations en

différents systèmes. Ce sont les personnes avec lesquelles nous travaillons

et avons des relations : tout ce qu’elles font et disent révèle quelque chose

de caché. Nous pouvons étudier notre interaction avec le public, sa réaction

à notre travail et l’évolution permanente de ses goûts. Nous pouvons nous

immerger dans tous les aspects de notre domaine en focalisant par exemple

notre attention sur les facteurs économiques qui jouent un rôle tellement

prépondérant. Nous devenons comme l’araignée de Proust, sensible à la

moindre vibration de sa toile. Au fur et à mesure que nous progressons,

nous fusionnons notre connaissance de ces différents éléments en une

perception globale de notre environnement. Au lieu de nous épuiser et de

nous surmener pour rester au rythme de notre environnement et de ses

changements complexes, nous le connaissons de l’intérieur et percevons les

changements avant même qu’ils ne surviennent.

Pour les insulaires des Caroline, il n’y avait rien d’original dans leur

approche de la maîtrise ; leur méthode était parfaitement adaptée à leur milieu. Mais pour nous, à une époque de technologie avancée, la même