Atteindre l'excellence
4. Faire confiance au processus
animaux, l’homme conserve sa néoténie – caractéristiques mentales et
physiques de l’immaturité – jusqu’à l’âge adulte. Mais nous gardons la
capacité de retrouver notre esprit d’enfance, surtout dans les moments où il
nous faut apprendre quelque chose. Jusqu’à cinquante ans et bien au-delà,
nous avons la capacité de retrouver un sentiment d’émerveillement, de
curiosité et de jeunesse pour des apprentissages.
Comprenons-nous bien : quand on arrive dans un nouvel
environnement, il faut apprendre et intégrer tout ce qui est possible. À cet
effet, nous devons tâcher de retrouver notre sens infantile d’infériorité :
l’impression que les autres en savent plus long que nous et que l’on dépend
d’eux pour apprendre et mener à bien notre apprentissage. Jetons aux orties
nos préjugés sur tel milieu ou tel domaine, libérons-nous de toute
suffisance. Chassons nos craintes. Échangeons avec les autres et
immergeons-nous dans leur culture aussi profondément que possible.
Soyons curieux. Assumons notre sentiment d’infériorité, cela nous ouvrira
l’esprit et nous donnera soif d’apprendre. Cette attitude n’est bien sûr que
provisoire. En ressentant cette dépendance, on peut en apprendre
suffisamment, en cinq ou dix ans, pour pouvoir proclamer notre
indépendance et « entrer dans l’âge adulte ».
4. Faire confiance au processus
Cesar Rodriguez, né en 1959 et dont le père était officier de carrière dans
l’armée américaine, choisit d’entrer à la Citadel, l’Académie militaire de
Caroline du Sud, sans avoir l’intention d’ailleurs de suivre les traces de son
père. Il se dirigeait plutôt vers une carrière dans les affaires, mais estimait qu’ayant besoin de discipline, il trouverait à la Citadel un encadrement
strict.
Un matin de 1978, pendant sa deuxième année, Rodriguez apprit par
un camarade de chambrée que celui-ci allait passer un examen commun
organisé par l’armée, la marine et l’armée de l’air pour recruter de futurs
aviateurs. Rodriguez décida de l’accompagner et passa l’examen, juste pour
voir. Quelques jours plus tard, il eut la surprise d’être averti par l’armée de
l’air qu’il était accepté en tant qu’élève pilote. La formation initiale, qui
devait se dérouler à la Citadel même, consistait à prendre des leçons de vol
sur un Cessna. Imaginant que cela serait amusant, il se lança dans ce
programme sans savoir vraiment jusqu’à quel niveau il le suivrait. Il passa
les premiers examens haut la main. Il goûtait le défi intellectuel et la tension
sans faille exigée par le pilotage. Peut-être l’étape suivante vaudrait-elle la
peine de s’y intéresser. Une fois diplômé de la Citadel, en 1981, il fut
envoyé pour dix mois à la base aérienne de Vance (Oklahoma), à l’école de
formation des pilotes.
Là, le rythme changea. L’entraînement se faisait à bord d’un avion à
réaction subsonique, le T-37. Il fallait porter un casque de cinq kilos et un
parachute de dix-huit kilos. Le poste de pilotage était insupportablement
exigu et étouffant. L’instructeur, collé à l’élève sur le siège voisin,
surveillait chacun de ses gestes. Le stress, la chaleur et l’épreuve physique
du vol à grande vitesse faisaient trembler Rodriguez, qui transpirait à
grande eau. Il avait l’impression que l’avion le secouait et le bousculait
pendant tout le vol. En outre, le pilotage d’un avion à réaction exige la
surveillance simultanée de nombreux paramètres.
Lorsqu’il travaillait sur simulateur, il gardait une confiance relative en
lui-même, et avait l’impression de maîtriser la situation. Mais dès qu’il
s’attachait dans son T-37, il ne pouvait s’empêcher de paniquer : son esprit n’arrivait pas à traiter toutes les informations en même temps, et il avait du
mal à définir la priorité des tâches qui lui incombaient. Au bout de quelques
mois d’entraînement, il obtint des notes éliminatoires sur deux vols
consécutifs et, à sa consternation, fut bloqué à terre une semaine entière. Il
n’était pas peu fier d’avoir jusque-là toujours réussi et c’était la première
fois qu’il connaissait l’échec. Or, il risquait bel et bien de se faire renvoyer.
Soixante-dix élèves avaient commencé le même cours que lui mais,
pratiquement chaque semaine, il y avait des renvois. Le processus de
sélection était implacable. Il craignait d’être le suivant sur la liste, et toute
décision de renvoi était irrévocable. Quand il aurait de nouveau
l’autorisation de voler, il n’aurait pas trente-six opportunités pour se
rattraper. Il faisait déjà de son mieux. En quoi s’était-il donc trompé ? Peut-
être qu’inconsciemment, il s’était laissé intimider par le processus de vol
lui-même. À présent, il avait encore plus peur d’échouer.
Il se remémora ses années de lycée. En dépit de sa petite taille, il était
devenu quarterback dans l’équipe de football américain de l’école. Là
aussi, il avait eu des moments de doute et de panique. Mais il avait
découvert que grâce à un entraînement physique et mental rigoureux, il
pouvait surmonter ses peurs et ses lacunes. Pendant l’entraînement au
football, il se plaçait délibérément dans des situations où il avait manqué de
confiance en lui, et cela contribuait à effacer ses peurs. Il lui fallait donc
faire confiance au processus d’apprentissage et les résultats suivraient.
C’était la seule façon de sortir par le haut de sa situation présente. Il se mit à
passer trois fois plus de temps sur le simulateur, pour habituer son esprit à
l’avalanche de stimuli qu’il recevait. Pendant son temps libre, il s’imaginait
dans le cockpit et répétait les manœuvres avec lesquelles il avait du mal.
Une fois admis à voler de nouveau, il se concentra plus que jamais, sachant
qu’il devait tirer le meilleur de chaque précieux vol. S’il avait la moindre chance de passer davantage de temps en l’air, par exemple quand un autre
élève était malade, il sautait sur l’occasion. À force d’obstination, il parvint
progressivement à se calmer en vol et à mieux maîtriser les opérations
complexes. Deux semaines après avoir reçu sa nouvelle autorisation de vol,
il réussit à sauver provisoirement la situation ; il se classait désormais vers
le milieu du peloton.
Dix semaines avant la fin du programme, Rodriguez fit le point. Il était
trop engagé pour se permettre d’échouer. Il appréciait ce défi, il aimait
piloter et, désormais, il souhaitait devenir pilote de chasse. Pour cela, il lui
fallait un excellent classement de sortie. Il y avait dans son groupe quelques
as en puissance, de jeunes hommes qui avaient un sens inné du pilotage.
Non seulement ils supportaient les pressions intenses de l’entraînement,
mais ils s’en nourrissaient. Pour Rodriguez, c’était le contraire, il avait
toujours dû se battre pour réussir. Il devait désormais voler sur un T-38
supersonique ; il demanda à son nouvel instructeur, Wheels Wheeler, de le
faire travailler au maximum : il était prêt à tout pour améliorer son
classement.
Wheeler accepta et fit répéter à Rodriguez la même manœuvre dix fois
plus souvent qu’aux pilotes-nés, jusqu’à ce que son physique lâche. Il
mettait le doigt sur les faiblesses de son élève et l’entraînait sur les points
que celui-ci détestait le plus. Ses critiques étaient sans pitié et un beau jour,
alors qu’il était aux commandes de son T-38, Rodriguez eut une étrange et
merveilleuse sensation : celle de sentir que l’avion lui obéissait enfin au
doigt et à l’œil. Il se dit que cette façon de « sentir » l’appareil était
naturelle aux élèves les plus doués, alors qu’il lui avait fallu dix mois
d’entraînement intense pour y arriver. Son esprit ne se perdait plus dans une
avalanche de détails. Il sentait venir une capacité à prendre du recul : par
exemple, saisir la vue d’ensemble d’un vol en formation, tout en maîtrisant les opérations complexes du poste de pilotage. Cette sensation ne venait que
de façon fugace, mais elle lui prouva que ses efforts pouvaient être
récompensés.
Rodriguez sortit troisième de l’école de pilotage, et fut accepté dans le
stage préparatoire pour devenir pilote de chasse. Le même processus se
poursuivit dans un environnement encore plus concurrentiel. Il devait
maintenant surclasser les plus doués grâce à la pratique et à beaucoup de
détermination. Il s’éleva ainsi dans l’échelle hiérarchique jusqu’à devenir
colonel de l’armée de l’air américaine. Dans les années 1990, ses trois
victoires en service actif firent de lui un as comme on n’en avait plus vu aux
États-Unis depuis la guerre du Vietnam : il mérita le nom de « dernier as
américain ».
Ce qui distingue les maîtres du commun des mortels est souvent
étonnamment simple. Quand on acquiert une compétence, on traverse
parfois un stade de frustration où l’apprentissage semble hors de portée. Si
l’on se laisse aller au découragement, on cesse inconsciemment de croire en
soi avant d’abandonner vraiment. Parmi les dizaines d’élèves pilotes de la
promotion de Rodriguez qui furent renvoyés, tous ou presque avaient autant
de talent que lui. La différence ne s’était pas simplement faite sur la
détermination, mais sur la confiance et la foi. La plupart des gens qui
réussissent dans la vie ont fait l’expérience dans leur jeunesse de dominer
une discipline : un jeu, un sport, un instrument de musique, une langue
étrangère, etc. Dans leur esprit se trouve toujours cette sensation d’avoir
surmonté des frustrations et d’être entrés dans un cycle d’accélération de
résultats. C’est dans les moments de doute que le souvenir des expériences passées remonte. Ragaillardis par le processus, ils continuent à avancer,