Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 22 sur 82

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Atteindre l'excellence

4. Faire confiance au processus

animaux, l’homme conserve sa néoténie – caractéristiques mentales et

physiques de l’immaturité – jusqu’à l’âge adulte. Mais nous gardons la

capacité de retrouver notre esprit d’enfance, surtout dans les moments où il

nous faut apprendre quelque chose. Jusqu’à cinquante ans et bien au-delà,

nous avons la capacité de retrouver un sentiment d’émerveillement, de

curiosité et de jeunesse pour des apprentissages.

Comprenons-nous bien : quand on arrive dans un nouvel

environnement, il faut apprendre et intégrer tout ce qui est possible. À cet

effet, nous devons tâcher de retrouver notre sens infantile d’infériorité :

l’impression que les autres en savent plus long que nous et que l’on dépend

d’eux pour apprendre et mener à bien notre apprentissage. Jetons aux orties

nos préjugés sur tel milieu ou tel domaine, libérons-nous de toute

suffisance. Chassons nos craintes. Échangeons avec les autres et

immergeons-nous dans leur culture aussi profondément que possible.

Soyons curieux. Assumons notre sentiment d’infériorité, cela nous ouvrira

l’esprit et nous donnera soif d’apprendre. Cette attitude n’est bien sûr que

provisoire. En ressentant cette dépendance, on peut en apprendre

suffisamment, en cinq ou dix ans, pour pouvoir proclamer notre

indépendance et « entrer dans l’âge adulte ».

 

4. Faire confiance au processus

 

Cesar Rodriguez, né en 1959 et dont le père était officier de carrière dans

l’armée américaine, choisit d’entrer à la Citadel, l’Académie militaire de

Caroline du Sud, sans avoir l’intention d’ailleurs de suivre les traces de son

père. Il se dirigeait plutôt vers une carrière dans les affaires, mais estimait qu’ayant besoin de discipline, il trouverait à la Citadel un encadrement

strict.

Un matin de 1978, pendant sa deuxième année, Rodriguez apprit par

un camarade de chambrée que celui-ci allait passer un examen commun

organisé par l’armée, la marine et l’armée de l’air pour recruter de futurs

aviateurs. Rodriguez décida de l’accompagner et passa l’examen, juste pour

voir. Quelques jours plus tard, il eut la surprise d’être averti par l’armée de

l’air qu’il était accepté en tant qu’élève pilote. La formation initiale, qui

devait se dérouler à la Citadel même, consistait à prendre des leçons de vol

sur un Cessna. Imaginant que cela serait amusant, il se lança dans ce

programme sans savoir vraiment jusqu’à quel niveau il le suivrait. Il passa

les premiers examens haut la main. Il goûtait le défi intellectuel et la tension

sans faille exigée par le pilotage. Peut-être l’étape suivante vaudrait-elle la

peine de s’y intéresser. Une fois diplômé de la Citadel, en 1981, il fut

envoyé pour dix mois à la base aérienne de Vance (Oklahoma), à l’école de

formation des pilotes.

Là, le rythme changea. L’entraînement se faisait à bord d’un avion à

réaction subsonique, le T-37. Il fallait porter un casque de cinq kilos et un

parachute de dix-huit kilos. Le poste de pilotage était insupportablement

exigu et étouffant. L’instructeur, collé à l’élève sur le siège voisin,

surveillait chacun de ses gestes. Le stress, la chaleur et l’épreuve physique

du vol à grande vitesse faisaient trembler Rodriguez, qui transpirait à

grande eau. Il avait l’impression que l’avion le secouait et le bousculait

pendant tout le vol. En outre, le pilotage d’un avion à réaction exige la

surveillance simultanée de nombreux paramètres.

Lorsqu’il travaillait sur simulateur, il gardait une confiance relative en

lui-même, et avait l’impression de maîtriser la situation. Mais dès qu’il

s’attachait dans son T-37, il ne pouvait s’empêcher de paniquer : son esprit n’arrivait pas à traiter toutes les informations en même temps, et il avait du

mal à définir la priorité des tâches qui lui incombaient. Au bout de quelques

mois d’entraînement, il obtint des notes éliminatoires sur deux vols

consécutifs et, à sa consternation, fut bloqué à terre une semaine entière. Il

n’était pas peu fier d’avoir jusque-là toujours réussi et c’était la première

fois qu’il connaissait l’échec. Or, il risquait bel et bien de se faire renvoyer.

Soixante-dix élèves avaient commencé le même cours que lui mais,

pratiquement chaque semaine, il y avait des renvois. Le processus de

sélection était implacable. Il craignait d’être le suivant sur la liste, et toute

décision de renvoi était irrévocable. Quand il aurait de nouveau

l’autorisation de voler, il n’aurait pas trente-six opportunités pour se

rattraper. Il faisait déjà de son mieux. En quoi s’était-il donc trompé ? Peut-

être qu’inconsciemment, il s’était laissé intimider par le processus de vol

lui-même. À présent, il avait encore plus peur d’échouer.

Il se remémora ses années de lycée. En dépit de sa petite taille, il était

devenu quarterback dans l’équipe de football américain de l’école. Là

aussi, il avait eu des moments de doute et de panique. Mais il avait

découvert que grâce à un entraînement physique et mental rigoureux, il

pouvait surmonter ses peurs et ses lacunes. Pendant l’entraînement au

football, il se plaçait délibérément dans des situations où il avait manqué de

confiance en lui, et cela contribuait à effacer ses peurs. Il lui fallait donc

faire confiance au processus d’apprentissage et les résultats suivraient.

C’était la seule façon de sortir par le haut de sa situation présente. Il se mit à

passer trois fois plus de temps sur le simulateur, pour habituer son esprit à

l’avalanche de stimuli qu’il recevait. Pendant son temps libre, il s’imaginait

dans le cockpit et répétait les manœuvres avec lesquelles il avait du mal.

Une fois admis à voler de nouveau, il se concentra plus que jamais, sachant

qu’il devait tirer le meilleur de chaque précieux vol. S’il avait la moindre chance de passer davantage de temps en l’air, par exemple quand un autre

élève était malade, il sautait sur l’occasion. À force d’obstination, il parvint

progressivement à se calmer en vol et à mieux maîtriser les opérations

complexes. Deux semaines après avoir reçu sa nouvelle autorisation de vol,

il réussit à sauver provisoirement la situation ; il se classait désormais vers

le milieu du peloton.

Dix semaines avant la fin du programme, Rodriguez fit le point. Il était

trop engagé pour se permettre d’échouer. Il appréciait ce défi, il aimait

piloter et, désormais, il souhaitait devenir pilote de chasse. Pour cela, il lui

fallait un excellent classement de sortie. Il y avait dans son groupe quelques

as en puissance, de jeunes hommes qui avaient un sens inné du pilotage.

Non seulement ils supportaient les pressions intenses de l’entraînement,

mais ils s’en nourrissaient. Pour Rodriguez, c’était le contraire, il avait

toujours dû se battre pour réussir. Il devait désormais voler sur un T-38

supersonique ; il demanda à son nouvel instructeur, Wheels Wheeler, de le

faire travailler au maximum : il était prêt à tout pour améliorer son

classement.

Wheeler accepta et fit répéter à Rodriguez la même manœuvre dix fois

plus souvent qu’aux pilotes-nés, jusqu’à ce que son physique lâche. Il

mettait le doigt sur les faiblesses de son élève et l’entraînait sur les points

que celui-ci détestait le plus. Ses critiques étaient sans pitié et un beau jour,

alors qu’il était aux commandes de son T-38, Rodriguez eut une étrange et

merveilleuse sensation : celle de sentir que l’avion lui obéissait enfin au

doigt et à l’œil. Il se dit que cette façon de « sentir » l’appareil était

naturelle aux élèves les plus doués, alors qu’il lui avait fallu dix mois

d’entraînement intense pour y arriver. Son esprit ne se perdait plus dans une

avalanche de détails. Il sentait venir une capacité à prendre du recul : par

exemple, saisir la vue d’ensemble d’un vol en formation, tout en maîtrisant les opérations complexes du poste de pilotage. Cette sensation ne venait que

de façon fugace, mais elle lui prouva que ses efforts pouvaient être

récompensés.

Rodriguez sortit troisième de l’école de pilotage, et fut accepté dans le

stage préparatoire pour devenir pilote de chasse. Le même processus se

poursuivit dans un environnement encore plus concurrentiel. Il devait

maintenant surclasser les plus doués grâce à la pratique et à beaucoup de

détermination. Il s’éleva ainsi dans l’échelle hiérarchique jusqu’à devenir

colonel de l’armée de l’air américaine. Dans les années 1990, ses trois

victoires en service actif firent de lui un as comme on n’en avait plus vu aux

États-Unis depuis la guerre du Vietnam : il mérita le nom de « dernier as

américain ».

 

Ce qui distingue les maîtres du commun des mortels est souvent

étonnamment simple. Quand on acquiert une compétence, on traverse

parfois un stade de frustration où l’apprentissage semble hors de portée. Si

l’on se laisse aller au découragement, on cesse inconsciemment de croire en

soi avant d’abandonner vraiment. Parmi les dizaines d’élèves pilotes de la

promotion de Rodriguez qui furent renvoyés, tous ou presque avaient autant

de talent que lui. La différence ne s’était pas simplement faite sur la

détermination, mais sur la confiance et la foi. La plupart des gens qui

réussissent dans la vie ont fait l’expérience dans leur jeunesse de dominer

une discipline : un jeu, un sport, un instrument de musique, une langue

étrangère, etc. Dans leur esprit se trouve toujours cette sensation d’avoir

surmonté des frustrations et d’être entrés dans un cycle d’accélération de

résultats. C’est dans les moments de doute que le souvenir des expériences passées remonte. Ragaillardis par le processus, ils continuent à avancer,