Atteindre l'excellence
3. Éviter les voies sans issue — la stratégie de la rébellion
a d’unique, de même que le domaine de la neurologie qui a attiré
Ramachandran correspondait à son sentiment primal d’être une exception.
La seconde direction est celle suivie par Yoki Matsuoka. Une fois que
l’on maîtrise un premier domaine (la robotique), on cherche les nouvelles
connaissances que l’on peut acquérir (les neurosciences), pendant son
temps libre si nécessaire. On peut alors combiner ce nouveau savoir avec
les précédents, éventuellement en créant un nouveau domaine, ou tout au
moins en établissant de nouveaux liens entre tous. On continue ce processus
aussi longtemps que l’on veut : Matsuoka, par exemple, n’a jamais cessé
d’étendre son champ d’action. Au bout du compte, on crée une discipline
exclusive. Cette seconde version convient bien à une culture où
l’information est à la disposition de tous, et où le fait de mettre des idées
ensemble constitue une forme de pouvoir.
Dans les deux cas, on découvre un écosystème qui n’est pas encombré
de concurrents. On a la liberté d’y évoluer à sa guise, en étudiant les
questions les plus intéressantes. On se fixe son propre programme et on
maîtrise les ressources disponibles dans cet écosystème. Quand on n’est pas
écrasé par la concurrence et les chamailleries, on a le temps et la place pour
se consacrer à l’œuvre de sa vie.
3. Éviter les voies sans issue — la stratégie de la rébellion
C’est en 1760 que Wolfgang Amadeus Mozart, alors âgé de quatre ans, se
mit au piano sous la direction de son père. C’est Wolfgang qui avait
demandé à prendre des leçons car sa sœur, âgée de sept ans, avait déjà
commencé l’étude de cet instrument. Peut-être est-ce en partie par émulation vis-à-vis de sa sœur que le petit Mozart avait pris cette initiative,
en observant l’attention et l’amour dont sa sœur bénéficiait.
Au bout de quelques mois d’apprentissage, Léopold Mozart – pianiste,
compositeur et professeur de musique – constata que Wolfgang était
exceptionnel. En dépit de son très jeune âge, l’enfant aimait travailler son
instrument ; le soir, il fallait que ses parents l’arrachent à son clavier. Dès
cinq ans, il se mit à composer des morceaux. Bientôt, Léopold emmena son
fils prodige et sa fille sur les routes d’Europe pour y jouer dans les
capitales. Wolfgang stupéfia les têtes couronnées venues l’écouter. Il jouait
avec assurance, et savait improviser toutes sortes de mélodies admirables. Il
était comme un jouet précieux. Son père gagnait grâce à lui d’importants
revenus, car de plus de plus de cours royales voulaient voir jouer son petit
génie de fils.
En tant que père de famille, Léopold exigeait de ses enfants une
obéissance totale, bien que ce fût essentiellement le jeune Wolfgang qui
faisait vivre toute la famille. L’enfant se soumettait avec docilité, car il
devait tout à son père. Mais quand il devint adolescent, quelque chose de
différent mûrit en lui. Jouait-il du piano pour se faire plaisir, ou attirer sur
lui tant d’attention ? Il se remit en cause. Après tant d’années de
composition, il avait enfin mis au point son propre style ; son père insistait
pour qu’il écrive essentiellement des morceaux conventionnels pouvant
plaire à ses auditoires royaux et procurer de l’argent à la famille. La ville de
Salzbourg, où ils habitaient, était bourgeoise et provinciale ; Mozart avait
envie de changer d’air et d’être son propre maître. Il se sentait de plus en
plus étouffé par son père.
Il lui fallut attendre 1777 pour que celui-ci le laisse partir pour Paris,
accompagné par sa mère. Mozart avait alors vingt et un ans. Il comptait
essayer de devenir chef d’orchestre pour continuer à entretenir sa famille. Mais Paris lui déplut. Les postes qu’on lui offrit n’étaient pas à la hauteur
de ses talents. Sa mère tomba malade et mourut sur le chemin du retour. Ce
voyage fut donc une catastrophe à tout point de vue. Wolfgang rentra à
Salzbourg mortifié et disposé à se soumettre à son père. Il accepta un
modeste poste d’organiste à la cour, mais son malaise perdurait. Il se
désespérait de devoir passer sa vie dans une situation médiocre, à écrire de
la musique pour des nigauds. Il écrivit à son père : « Je suis compositeur…
Je ne puis ni ne dois enterrer ce talent dont Dieu m’a si richement comblé. »
Léopold Mozart réagit avec indignation aux reproches de plus en plus
fréquents de son fils : il lui rappela tout ce qu’il avait dépensé pour lui
apprendre la musique et le produire partout. Enfin, Wolfgang eut une
révélation : ce qui le passionnait vraiment, ce n’était ni le piano ni même la
musique, car il ne goûtait guère d’être exhibé comme un animal savant. Il
était destiné à composer des œuvres musicales et surtout, il était passionné
de théâtre. Il voulait composer des opéras : c’était cela sa vocation. Il n’y
répondrait jamais en croupissant à Salzbourg. Son père était devenu plus
qu’un obstacle : il détruisait sa vie, sa santé et sa confiance en lui-même.
Et ce n’était pas qu’une question d’argent : Léopold était en fait jaloux des
talents de Wolfgang et, consciemment ou pas, il freinait ses progrès. Il
fallait que Wolfgang réagisse avant qu’il ne fût trop tard, même si cela lui
coûtait.
Quand il se rendit à Vienne en 1781, Wolfgang Mozart prit la décision
fatidique de rester. Il ne retourna jamais à Salzbourg. Comme s’il avait violé
un grand tabou, son père ne put jamais lui pardonner. Le fils avait
abandonné sa famille. Un fossé se créa entre eux, qui ne fut jamais comblé.
Conscient qu’il avait perdu trop de temps sous l’autorité de son père,
Wolfgang se mit à composer fébrilement ses opéras les plus célèbres. Sa
fécondité était telle qu’il semblait possédé.
Quand, dans la vie, on tombe sur une voie sans issue, c’est en général que
l’on a été attiré dans un domaine pour de mauvaises raisons : l’argent, la
célébrité, la reconnaissance, etc. Si on sacrifie tout pour obtenir de
l’attention, on ressent un vide intérieur que l’on espère combler avec cet
ersatz d’amour que constitue l’adulation du public. Comme le domaine que
l’on a choisi ne correspond pas à nos inclinations les plus profondes, on y
trouve rarement l’épanouissement recherché. Ceci est douloureux, d’autant
plus que l’attention que l’on arrivait à obtenir au début s’estompe. Si notre
décision était surtout motivée par le désir d’argent et de confort matériel,
c’est en général que l’on a pris sa décision par anxiété, ou pour complaire à
ses parents. Ceux-ci sont rassurés quand leur progéniture trouve une
situation lucrative, mais ils ont parfois des motivations plus troubles, par
exemple un peu de jalousie quand leur enfant jouit de davantage de liberté
qu’eux au même âge.
Votre stratégie se décompose en deux temps : d’abord, prenez
conscience au plus vite que vous avez choisi votre carrière pour de
mauvaises raisons, n’attendez pas que votre confiance en vous-même soit
émoussée. Ensuite, rebellez-vous vigoureusement contre les forces qui vous
ont écarté du droit chemin. Au diable le besoin d’attention et
d’approbation : ce sont elles qui vous entraînent sur de fausses pistes.
Accueillez votre colère et votre ressentiment contre les forces parentales qui
veulent vous imposer une vocation sans attrait. Votre épanouissement bien
compris veut que vous choisissiez un chemin indépendamment de vos
parents, et que vous déterminiez votre propre identité. Puisez dans la
rébellion votre énergie et votre raison de vivre. Si une figure paternelle, tel Léopold Mozart, se met en travers de votre route, tuez-la et vous aurez le