Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 9 sur 82

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Atteindre l'excellence

3. Éviter les voies sans issue — la stratégie de la rébellion

a d’unique, de même que le domaine de la neurologie qui a attiré

Ramachandran correspondait à son sentiment primal d’être une exception.

La seconde direction est celle suivie par Yoki Matsuoka. Une fois que

l’on maîtrise un premier domaine (la robotique), on cherche les nouvelles

connaissances que l’on peut acquérir (les neurosciences), pendant son

temps libre si nécessaire. On peut alors combiner ce nouveau savoir avec

les précédents, éventuellement en créant un nouveau domaine, ou tout au

moins en établissant de nouveaux liens entre tous. On continue ce processus

aussi longtemps que l’on veut : Matsuoka, par exemple, n’a jamais cessé

d’étendre son champ d’action. Au bout du compte, on crée une discipline

exclusive. Cette seconde version convient bien à une culture où

l’information est à la disposition de tous, et où le fait de mettre des idées

ensemble constitue une forme de pouvoir.

Dans les deux cas, on découvre un écosystème qui n’est pas encombré

de concurrents. On a la liberté d’y évoluer à sa guise, en étudiant les

questions les plus intéressantes. On se fixe son propre programme et on

maîtrise les ressources disponibles dans cet écosystème. Quand on n’est pas

écrasé par la concurrence et les chamailleries, on a le temps et la place pour

se consacrer à l’œuvre de sa vie.

 

3. Éviter les voies sans issue — la stratégie de la rébellion

 

C’est en 1760 que Wolfgang Amadeus Mozart, alors âgé de quatre ans, se

mit au piano sous la direction de son père. C’est Wolfgang qui avait

demandé à prendre des leçons car sa sœur, âgée de sept ans, avait déjà

commencé l’étude de cet instrument. Peut-être est-ce en partie par émulation vis-à-vis de sa sœur que le petit Mozart avait pris cette initiative,

en observant l’attention et l’amour dont sa sœur bénéficiait.

Au bout de quelques mois d’apprentissage, Léopold Mozart – pianiste,

compositeur et professeur de musique – constata que Wolfgang était

exceptionnel. En dépit de son très jeune âge, l’enfant aimait travailler son

instrument ; le soir, il fallait que ses parents l’arrachent à son clavier. Dès

cinq ans, il se mit à composer des morceaux. Bientôt, Léopold emmena son

fils prodige et sa fille sur les routes d’Europe pour y jouer dans les

capitales. Wolfgang stupéfia les têtes couronnées venues l’écouter. Il jouait

avec assurance, et savait improviser toutes sortes de mélodies admirables. Il

était comme un jouet précieux. Son père gagnait grâce à lui d’importants

revenus, car de plus de plus de cours royales voulaient voir jouer son petit

génie de fils.

En tant que père de famille, Léopold exigeait de ses enfants une

obéissance totale, bien que ce fût essentiellement le jeune Wolfgang qui

faisait vivre toute la famille. L’enfant se soumettait avec docilité, car il

devait tout à son père. Mais quand il devint adolescent, quelque chose de

différent mûrit en lui. Jouait-il du piano pour se faire plaisir, ou attirer sur

lui tant d’attention ? Il se remit en cause. Après tant d’années de

composition, il avait enfin mis au point son propre style ; son père insistait

pour qu’il écrive essentiellement des morceaux conventionnels pouvant

plaire à ses auditoires royaux et procurer de l’argent à la famille. La ville de

Salzbourg, où ils habitaient, était bourgeoise et provinciale ; Mozart avait

envie de changer d’air et d’être son propre maître. Il se sentait de plus en

plus étouffé par son père.

Il lui fallut attendre 1777 pour que celui-ci le laisse partir pour Paris,

accompagné par sa mère. Mozart avait alors vingt et un ans. Il comptait

essayer de devenir chef d’orchestre pour continuer à entretenir sa famille. Mais Paris lui déplut. Les postes qu’on lui offrit n’étaient pas à la hauteur

de ses talents. Sa mère tomba malade et mourut sur le chemin du retour. Ce

voyage fut donc une catastrophe à tout point de vue. Wolfgang rentra à

Salzbourg mortifié et disposé à se soumettre à son père. Il accepta un

modeste poste d’organiste à la cour, mais son malaise perdurait. Il se

désespérait de devoir passer sa vie dans une situation médiocre, à écrire de

la musique pour des nigauds. Il écrivit à son père : « Je suis compositeur…

Je ne puis ni ne dois enterrer ce talent dont Dieu m’a si richement comblé. »

Léopold Mozart réagit avec indignation aux reproches de plus en plus

fréquents de son fils : il lui rappela tout ce qu’il avait dépensé pour lui

apprendre la musique et le produire partout. Enfin, Wolfgang eut une

révélation : ce qui le passionnait vraiment, ce n’était ni le piano ni même la

musique, car il ne goûtait guère d’être exhibé comme un animal savant. Il

était destiné à composer des œuvres musicales et surtout, il était passionné

de théâtre. Il voulait composer des opéras : c’était cela sa vocation. Il n’y

répondrait jamais en croupissant à Salzbourg. Son père était devenu plus

qu’un obstacle : il détruisait sa vie, sa santé et sa confiance en lui-même.

Et ce n’était pas qu’une question d’argent : Léopold était en fait jaloux des

talents de Wolfgang et, consciemment ou pas, il freinait ses progrès. Il

fallait que Wolfgang réagisse avant qu’il ne fût trop tard, même si cela lui

coûtait.

Quand il se rendit à Vienne en 1781, Wolfgang Mozart prit la décision

fatidique de rester. Il ne retourna jamais à Salzbourg. Comme s’il avait violé

un grand tabou, son père ne put jamais lui pardonner. Le fils avait

abandonné sa famille. Un fossé se créa entre eux, qui ne fut jamais comblé.

Conscient qu’il avait perdu trop de temps sous l’autorité de son père,

Wolfgang se mit à composer fébrilement ses opéras les plus célèbres. Sa

fécondité était telle qu’il semblait possédé.

Quand, dans la vie, on tombe sur une voie sans issue, c’est en général que

l’on a été attiré dans un domaine pour de mauvaises raisons : l’argent, la

célébrité, la reconnaissance, etc. Si on sacrifie tout pour obtenir de

l’attention, on ressent un vide intérieur que l’on espère combler avec cet

ersatz d’amour que constitue l’adulation du public. Comme le domaine que

l’on a choisi ne correspond pas à nos inclinations les plus profondes, on y

trouve rarement l’épanouissement recherché. Ceci est douloureux, d’autant

plus que l’attention que l’on arrivait à obtenir au début s’estompe. Si notre

décision était surtout motivée par le désir d’argent et de confort matériel,

c’est en général que l’on a pris sa décision par anxiété, ou pour complaire à

ses parents. Ceux-ci sont rassurés quand leur progéniture trouve une

situation lucrative, mais ils ont parfois des motivations plus troubles, par

exemple un peu de jalousie quand leur enfant jouit de davantage de liberté

qu’eux au même âge.

Votre stratégie se décompose en deux temps : d’abord, prenez

conscience au plus vite que vous avez choisi votre carrière pour de

mauvaises raisons, n’attendez pas que votre confiance en vous-même soit

émoussée. Ensuite, rebellez-vous vigoureusement contre les forces qui vous

ont écarté du droit chemin. Au diable le besoin d’attention et

d’approbation : ce sont elles qui vous entraînent sur de fausses pistes.

Accueillez votre colère et votre ressentiment contre les forces parentales qui

veulent vous imposer une vocation sans attrait. Votre épanouissement bien

compris veut que vous choisissiez un chemin indépendamment de vos

parents, et que vous déterminiez votre propre identité. Puisez dans la

rébellion votre énergie et votre raison de vivre. Si une figure paternelle, tel Léopold Mozart, se met en travers de votre route, tuez-la et vous aurez le