Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 34 sur 82

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Atteindre l'excellence

4. Créer un rapport interactif

pas son maître. »

 

4. Créer un rapport interactif

 

En 1978, Freddie Roach s’installa à Las Vegas avec son père. C’était un

jeune boxeur poids léger qui promettait beaucoup et cherchait un entraîneur

capable de le faire décoller. Comme nous l’avons vu au chapitre I (voir

page 49), Freddie et son père jetèrent rapidement leur dévolu sur Eddie

Futch, un entraîneur légendaire dans les milieux de la boxe.

Futch avait un curriculum vitae somptueux. Tout jeune, il avait servi

de partenaire à Joe Louis pour des combats d’entraînement. Empêché de

devenir professionnel à cause d’un souffle au cœur, il était devenu

entraîneur et avait travaillé avec de très illustres poids lourds, dont Joe

Frasier. C’était un homme calme et patient qui savait donner des

instructions précises ; il était maître dans l’art de développer les techniques

de combat. À son école, Roach fit des progrès rapides et gagna ses dix

premiers combats.

Malheureusement, Roach se heurta bientôt à une difficulté : à

l’entraînement, il suivait à la lettre ce que disait Futch, et le mettait en

pratique avec une certaine facilité. Mais sur le ring, au moment de venir au

contact de son adversaire, il jetait sa technique aux orties et se battait juste à

l’instinct. Cela le conduisait parfois à la victoire, mais il encaissait

beaucoup de coups et sa carrière commença à vaciller. Pendant plusieurs

années, il fut surpris de constater que Futch ne semblait pas conscient de

son problème. Il avait tant de boxeurs à suivre qu’il avait tendance à garder

des distances ; il ne leur consacrait pas une attention spécifique.

En 1986, Roach prit sa retraite de boxeur. Il resta à Las Vegas et fit

plusieurs petits boulots mais continua, pendant ses loisirs, à fréquenter la

salle où il avait été entraîné. Il se mit bientôt à donner un coup de main çà et

là, et à conseiller des boxeurs. Il devint l’assistant bénévole de Futch, puis

commença à entraîner lui-même quelques boxeurs de façon directe. Il

connaissait bien la méthode Futch et avait assimilé beaucoup des techniques

du maître. Il y ajouta quelques perfectionnements de son cru. Il enfila de

gros gants rembourrés appelés « pattes d’ours », qui lui permettaient de

pratiquer sur le ring différents coups et enchaînements avec son poulain : à

un niveau plus élevé, cette méthode conduit des séances plus longues et

plus souples. Cela donnait à Roach la possibilité d’être plus impliqué dans

l’action, ce qui lui manquait. Au bout de plusieurs années, s’apercevant

qu’il dominait la question, il quitta Futch et s’installa à son compte comme

entraîneur.

À ses yeux, la boxe changeait. Les boxeurs étaient devenus plus

rapides, mais les entraîneurs comme Futch enseignaient encore un style

statique, qui ne tirait pas parti de ces changements. Progressivement, Roach

expérimenta une dynamique d’entraînement plus complète. Il étendit

l’utilisation des pattes d’ours à une simulation de combat qui pouvait durer

plusieurs rounds. Cela lui permit d’être plus proche de ses boxeurs, de

ressentir physiquement l’arsenal complet des coups à leur disposition et de

voir comment ils se déplaçaient sur le ring. Il se mit à étudier les vidéos des

adversaires, cherchant leurs faiblesses et leurs schémas répétitifs. Il imagina

des stratégies tenant compte des points faibles de l’adversaire, et transmit

ses observations à ses poulains pendant leur travail avec les pattes d’ours.

Grâce à ces échanges permanents, il créa avec eux des rapports différents de

ceux qu’il avait avec Futch : il était plus proche de ses élèves, il les sentait

mieux. Mais quel que soit le boxeur, ces moments de proximité ne manquaient jamais de s’estomper et de disparaître. Une fois qu’ils avaient

assez progressé, convaincus d’en savoir suffisamment, les boxeurs cessaient

de faire attention à lui. Leur vanité s’en mêlait, et ils stagnaient.

En 2001, un boxeur complètement différent des autres se présenta dans

la salle d’entraînement de Roach à Hollywood, en Californie. Il s’appelait

Manny Pacquiao, c’était un poids plume gaucher de 53 kg qui avait connu

un certain succès dans ses Philippines natales, mais qui cherchait un

entraîneur aux États-Unis pour faire des progrès décisifs. Beaucoup

d’entraîneurs s’étaient déjà intéressés à Pacquiao : ils l’avaient observé en

train de faire de la musculation et de disputer des combats d’entraînement et

il leur avait fait forte impression, mais les perspectives de gains en catégorie

poids plume étaient dérisoires.

Roach en revanche voyait la boxe d’un autre œil ; il se mit tout de suite

à entraîner Pacquiao avec les pattes d’ours et, dès le premier coup de poing,

il sut que ce garçon avait quelque chose de différent. Il possédait une

intensité explosive, une vivacité à nulle autre pareille. Les autres

entraîneurs s’étaient contentés d’observer, et ils n’avaient pas ressenti

physiquement ce que Roach percevait à travers ses gants. Dès la fin du

round, Roach fut sûr qu’il avait enfin trouvé le boxeur qu’il avait toujours

rêvé d’entraîner, celui qui l’aiderait à lancer le nouveau style de boxe qu’il

avait en tête. Pacquiao fut lui-même extrêmement impressionné.

Aux yeux de Roach, Pacquiao avait le potentiel de devenir un boxeur

imbattable, mais il n’avait qu’un seul véritable atout : une gauche

phénoménale, et pas grand-chose à côté. Il était en permanence à l’affût du

K.-O., et c’était tout. Le but que Roach se donna était de fournir à Pacquiao

un éventail d’atouts sur le ring. Il commença par l’entraîner vigoureusement

avec les pattes d’ours et chercha à lui donner une droite puissante et un jeu

de jambes plus souple. Ce qui le frappa tout de suite, c’était la concentration avec laquelle Pacquiao appliquait ses instructions, et la vitesse à laquelle il

les assimilait. Il était extrêmement malléable, et ses progrès furent plus

rapides que ceux de tous ses prédécesseurs auprès de Roach. Pacquiao ne

semblait jamais las de s’entraîner et jamais inquiet d’en faire trop. Roach

attendait l’issue inévitable, le moment où le boxeur commencerait à se

désintéresser de lui. Mais ce moment ne vint pas. C’était un combattant qui

en voulait toujours plus. Bientôt, Pacquiao acquit une droite dévastatrice, et

son jeu de jambes devint aussi rapide que celui de ses poings. Il se mit à

remporter combat après combat, de façon spectaculaire.

Au fil des ans, leur relation évolua. Dans le cadre de leur travail avec

les pattes d’ours, Pacquiao affinait et améliorait les enchaînements que

Roach avait mis au point pour le combat suivant. Il donnait matière à la

stratégie de Roach, tout en la modifiant à l’occasion. Pacquiao avait acquis

un sixième sens sur ce que Roach cherchait à obtenir, et il voulait

approfondir encore sa réflexion. Une fois, Roach vit Pacquiao improviser

une technique dans les cordes : il esquiva et attaqua son adversaire de biais

au lieu de le faire de face. Aux yeux de Roach, cette contre-attaque était

géniale. Il voulut la développer jusqu’à en tirer un nouveau style de boxe. Il

apprenait désormais presque autant de Pacquiao que Pacquiao de lui. La

vieille relation entraîneur/boxeur était désormais vivante et interactive. Pour

Roach, cela signifiait qu’il était maintenant en mesure de dépasser

l’inévitable plateau où les boxeurs commençaient à s’ennuyer avec leur

entraîneur, et où leurs adversaires s’engouffraient dans les lacunes de leur

entraînement.

En collaborant de la sorte, Roach était parvenu à transformer un obscur

boxeur pourvu d’un seul atout en un combattant susceptible de devenir le

plus grand de sa génération.

En théorie, il ne devrait pas y avoir de limite à ce que l’on peut apprendre

auprès de mentors expérimentés. Mais en pratique, il y en a, et pour

plusieurs raisons : à un moment donné, la relation devient plate ; il devient

difficile pour l’élève de rester attentif. Il rechigne devant l’autorité, surtout

s’il acquiert des compétences et que la différence entre le maître et l’élève

semble se réduire. En outre, ils appartiennent à deux générations, ils ont une

vision du monde différente. Dans une certaine mesure, certains principes

chers au mentor ne semblent plus dans le coup, ou à côté de la plaque ;

inconsciemment, l’élève se désintéresse. La seule solution est d’instaurer

avec son mentor une dynamique plus interactive. S’il est à même d’adapter

certaines idées de son poulain, la relation devient plus vivante. Plus il se

montre ouvert, moins l’élève lui en veut. En échangeant idées et

expériences, peut-être en laissant filer quelques principes avant qu’ils ne se

figent en dogme, les progrès restent possibles.

Ce genre de relation est davantage dans le ton de notre époque

démocratique et peut en quelque sorte servir d’idéal. Mais il ne doit pas

s’assortir d’une attitude rebelle ni d’un manque de respect. La dynamique

décrite plus haut dans ce chapitre demeure inchangée. Comme Pacquiao,

apportez dans cette relation votre admiration et votre totale attention.

Ouvrez-vous complètement aux instructions. Forcez son respect par la

qualité de votre écoute, il sera sensible à votre charme comme Roach l’était

à celui de Pacquiao. En vous concentrant de façon intense, améliorez vos

compétences, mettez-y votre grain de sel et exprimez vos besoins. Informez

vos mentors de la façon dont vous percevez leurs instructions, ajustez peut-

être certaines de leurs idées. C’est à vous de faire le premier pas, en

donnant le ton avec votre soif d’apprendre. Une fois que la dynamique interactive s’amorce, la relation maître/élève révèle un potentiel presque