Atteindre l'excellence
4. Créer un rapport interactif
pas son maître. »
4. Créer un rapport interactif
En 1978, Freddie Roach s’installa à Las Vegas avec son père. C’était un
jeune boxeur poids léger qui promettait beaucoup et cherchait un entraîneur
capable de le faire décoller. Comme nous l’avons vu au chapitre I (voir
page 49), Freddie et son père jetèrent rapidement leur dévolu sur Eddie
Futch, un entraîneur légendaire dans les milieux de la boxe.
Futch avait un curriculum vitae somptueux. Tout jeune, il avait servi
de partenaire à Joe Louis pour des combats d’entraînement. Empêché de
devenir professionnel à cause d’un souffle au cœur, il était devenu
entraîneur et avait travaillé avec de très illustres poids lourds, dont Joe
Frasier. C’était un homme calme et patient qui savait donner des
instructions précises ; il était maître dans l’art de développer les techniques
de combat. À son école, Roach fit des progrès rapides et gagna ses dix
premiers combats.
Malheureusement, Roach se heurta bientôt à une difficulté : à
l’entraînement, il suivait à la lettre ce que disait Futch, et le mettait en
pratique avec une certaine facilité. Mais sur le ring, au moment de venir au
contact de son adversaire, il jetait sa technique aux orties et se battait juste à
l’instinct. Cela le conduisait parfois à la victoire, mais il encaissait
beaucoup de coups et sa carrière commença à vaciller. Pendant plusieurs
années, il fut surpris de constater que Futch ne semblait pas conscient de
son problème. Il avait tant de boxeurs à suivre qu’il avait tendance à garder
des distances ; il ne leur consacrait pas une attention spécifique.
En 1986, Roach prit sa retraite de boxeur. Il resta à Las Vegas et fit
plusieurs petits boulots mais continua, pendant ses loisirs, à fréquenter la
salle où il avait été entraîné. Il se mit bientôt à donner un coup de main çà et
là, et à conseiller des boxeurs. Il devint l’assistant bénévole de Futch, puis
commença à entraîner lui-même quelques boxeurs de façon directe. Il
connaissait bien la méthode Futch et avait assimilé beaucoup des techniques
du maître. Il y ajouta quelques perfectionnements de son cru. Il enfila de
gros gants rembourrés appelés « pattes d’ours », qui lui permettaient de
pratiquer sur le ring différents coups et enchaînements avec son poulain : à
un niveau plus élevé, cette méthode conduit des séances plus longues et
plus souples. Cela donnait à Roach la possibilité d’être plus impliqué dans
l’action, ce qui lui manquait. Au bout de plusieurs années, s’apercevant
qu’il dominait la question, il quitta Futch et s’installa à son compte comme
entraîneur.
À ses yeux, la boxe changeait. Les boxeurs étaient devenus plus
rapides, mais les entraîneurs comme Futch enseignaient encore un style
statique, qui ne tirait pas parti de ces changements. Progressivement, Roach
expérimenta une dynamique d’entraînement plus complète. Il étendit
l’utilisation des pattes d’ours à une simulation de combat qui pouvait durer
plusieurs rounds. Cela lui permit d’être plus proche de ses boxeurs, de
ressentir physiquement l’arsenal complet des coups à leur disposition et de
voir comment ils se déplaçaient sur le ring. Il se mit à étudier les vidéos des
adversaires, cherchant leurs faiblesses et leurs schémas répétitifs. Il imagina
des stratégies tenant compte des points faibles de l’adversaire, et transmit
ses observations à ses poulains pendant leur travail avec les pattes d’ours.
Grâce à ces échanges permanents, il créa avec eux des rapports différents de
ceux qu’il avait avec Futch : il était plus proche de ses élèves, il les sentait
mieux. Mais quel que soit le boxeur, ces moments de proximité ne manquaient jamais de s’estomper et de disparaître. Une fois qu’ils avaient
assez progressé, convaincus d’en savoir suffisamment, les boxeurs cessaient
de faire attention à lui. Leur vanité s’en mêlait, et ils stagnaient.
En 2001, un boxeur complètement différent des autres se présenta dans
la salle d’entraînement de Roach à Hollywood, en Californie. Il s’appelait
Manny Pacquiao, c’était un poids plume gaucher de 53 kg qui avait connu
un certain succès dans ses Philippines natales, mais qui cherchait un
entraîneur aux États-Unis pour faire des progrès décisifs. Beaucoup
d’entraîneurs s’étaient déjà intéressés à Pacquiao : ils l’avaient observé en
train de faire de la musculation et de disputer des combats d’entraînement et
il leur avait fait forte impression, mais les perspectives de gains en catégorie
poids plume étaient dérisoires.
Roach en revanche voyait la boxe d’un autre œil ; il se mit tout de suite
à entraîner Pacquiao avec les pattes d’ours et, dès le premier coup de poing,
il sut que ce garçon avait quelque chose de différent. Il possédait une
intensité explosive, une vivacité à nulle autre pareille. Les autres
entraîneurs s’étaient contentés d’observer, et ils n’avaient pas ressenti
physiquement ce que Roach percevait à travers ses gants. Dès la fin du
round, Roach fut sûr qu’il avait enfin trouvé le boxeur qu’il avait toujours
rêvé d’entraîner, celui qui l’aiderait à lancer le nouveau style de boxe qu’il
avait en tête. Pacquiao fut lui-même extrêmement impressionné.
Aux yeux de Roach, Pacquiao avait le potentiel de devenir un boxeur
imbattable, mais il n’avait qu’un seul véritable atout : une gauche
phénoménale, et pas grand-chose à côté. Il était en permanence à l’affût du
K.-O., et c’était tout. Le but que Roach se donna était de fournir à Pacquiao
un éventail d’atouts sur le ring. Il commença par l’entraîner vigoureusement
avec les pattes d’ours et chercha à lui donner une droite puissante et un jeu
de jambes plus souple. Ce qui le frappa tout de suite, c’était la concentration avec laquelle Pacquiao appliquait ses instructions, et la vitesse à laquelle il
les assimilait. Il était extrêmement malléable, et ses progrès furent plus
rapides que ceux de tous ses prédécesseurs auprès de Roach. Pacquiao ne
semblait jamais las de s’entraîner et jamais inquiet d’en faire trop. Roach
attendait l’issue inévitable, le moment où le boxeur commencerait à se
désintéresser de lui. Mais ce moment ne vint pas. C’était un combattant qui
en voulait toujours plus. Bientôt, Pacquiao acquit une droite dévastatrice, et
son jeu de jambes devint aussi rapide que celui de ses poings. Il se mit à
remporter combat après combat, de façon spectaculaire.
Au fil des ans, leur relation évolua. Dans le cadre de leur travail avec
les pattes d’ours, Pacquiao affinait et améliorait les enchaînements que
Roach avait mis au point pour le combat suivant. Il donnait matière à la
stratégie de Roach, tout en la modifiant à l’occasion. Pacquiao avait acquis
un sixième sens sur ce que Roach cherchait à obtenir, et il voulait
approfondir encore sa réflexion. Une fois, Roach vit Pacquiao improviser
une technique dans les cordes : il esquiva et attaqua son adversaire de biais
au lieu de le faire de face. Aux yeux de Roach, cette contre-attaque était
géniale. Il voulut la développer jusqu’à en tirer un nouveau style de boxe. Il
apprenait désormais presque autant de Pacquiao que Pacquiao de lui. La
vieille relation entraîneur/boxeur était désormais vivante et interactive. Pour
Roach, cela signifiait qu’il était maintenant en mesure de dépasser
l’inévitable plateau où les boxeurs commençaient à s’ennuyer avec leur
entraîneur, et où leurs adversaires s’engouffraient dans les lacunes de leur
entraînement.
En collaborant de la sorte, Roach était parvenu à transformer un obscur
boxeur pourvu d’un seul atout en un combattant susceptible de devenir le
plus grand de sa génération.
En théorie, il ne devrait pas y avoir de limite à ce que l’on peut apprendre
auprès de mentors expérimentés. Mais en pratique, il y en a, et pour
plusieurs raisons : à un moment donné, la relation devient plate ; il devient
difficile pour l’élève de rester attentif. Il rechigne devant l’autorité, surtout
s’il acquiert des compétences et que la différence entre le maître et l’élève
semble se réduire. En outre, ils appartiennent à deux générations, ils ont une
vision du monde différente. Dans une certaine mesure, certains principes
chers au mentor ne semblent plus dans le coup, ou à côté de la plaque ;
inconsciemment, l’élève se désintéresse. La seule solution est d’instaurer
avec son mentor une dynamique plus interactive. S’il est à même d’adapter
certaines idées de son poulain, la relation devient plus vivante. Plus il se
montre ouvert, moins l’élève lui en veut. En échangeant idées et
expériences, peut-être en laissant filer quelques principes avant qu’ils ne se
figent en dogme, les progrès restent possibles.
Ce genre de relation est davantage dans le ton de notre époque
démocratique et peut en quelque sorte servir d’idéal. Mais il ne doit pas
s’assortir d’une attitude rebelle ni d’un manque de respect. La dynamique
décrite plus haut dans ce chapitre demeure inchangée. Comme Pacquiao,
apportez dans cette relation votre admiration et votre totale attention.
Ouvrez-vous complètement aux instructions. Forcez son respect par la
qualité de votre écoute, il sera sensible à votre charme comme Roach l’était
à celui de Pacquiao. En vous concentrant de façon intense, améliorez vos
compétences, mettez-y votre grain de sel et exprimez vos besoins. Informez
vos mentors de la façon dont vous percevez leurs instructions, ajustez peut-
être certaines de leurs idées. C’est à vous de faire le premier pas, en
donnant le ton avec votre soif d’apprendre. Une fois que la dynamique interactive s’amorce, la relation maître/élève révèle un potentiel presque