Atteindre l'excellence
6. Apprendre de ses échecs
les exercices prévus pour l’acquisition de ces compétences.
Ce chemin est celui que suivent les dilettantes. Pour parvenir à la
maîtrise, nous devons adopter ce que j’appellerai la pratique de la
résistance. Le principe est simple : aller à contre-courant de nos tendances
naturelles chaque fois qu’il s’agit de nous entraîner.
D’abord, il faut résister à la tentation de se ménager. Devenons nos
propres critiques ; jugeons notre travail sans la moindre tendresse, avec un
regard détaché. Reconnaissons nos faiblesses, là où nous sommes
médiocres. Ce sont les aspects auxquels il faut donner la priorité pour nous
entraîner. Cultivons le plaisir pervers de surmonter la douleur qui
accompagne cette forme de progression. Ensuite, résistons à l’attrait de
relâcher notre concentration. Entraînons-nous avec une intensité redoublée,
en aggravant nos contraintes. Pour déterminer nos propres techniques
d’entraînement, montrons-nous aussi créatifs que possible. Inventons des
exercices portant sur nos points faibles. Fixons-nous des échéances
arbitraires pour parvenir à une certaine norme et repoussons en permanence
les limites que nous nous connaissons. Développons ainsi nos propres
normes d’excellence, généralement plus hautes que celles imposées par les
autres.
En fin de compte, nous constaterons que cinq heures de travail intense
en valent dix passées à bayer aux corneilles. Les résultats de ce genre
d’entraînement ne se feront pas attendre et les gens s’étonneront de
l’aisance manifeste avec laquelle nous exécutons nos devoirs.
6. Apprendre de ses échecs Un beau jour de 1885, Henry Ford, âgé alors de vingt-trois ans, vit pour la
première fois un moteur à essence : ce fut le coup de foudre. Ford était
apprenti mécanicien et il avait travaillé sur toutes les machines possibles,
mais rien ne pouvait égaler sa fascination pour ce moteur qui créait sa
propre puissance. Il imagina un type entièrement nouveau de voiture sans
chevaux, capable de révolutionner le transport. Il s’assigna comme l’œuvre
de sa vie de devenir le pionnier de la mise au point d’une telle automobile.
La nuit, il travaillait comme ingénieur à la Edison Illuminating
Company et, le jour, il bricolait le nouveau moteur à combustion interne
qu’il était en train de développer. Il s’installa un atelier dans un appentis
derrière sa maison et se mit à construire son moteur avec des morceaux de
ferraille ramassés un peu partout. En 1896, il acheva avec l’aide de
quelques amis son premier prototype de véhicule qu’il appela le
Quadricycle et qu’il fit circuler dans les rues de Detroit.
Il n’était pas le seul à travailler à l’époque sur l’automobile à essence.
C’était un milieu impitoyablement concurrentiel, où des entreprises
nouvelles faisaient faillite tous les jours. Le Quadricycle de Ford était
élégant et roulait bien, mais il était trop petit et incomplet pour une
production à grande échelle. Il commença donc à travailler sur un second
modèle, prenant en compte son processus de production. Il l’acheva en un
an, et ce fut un chef-d’œuvre de conception. Il donnait la priorité absolue à
la simplicité et à la compacité. Il était facile à conduire et à entretenir. Tout
ce qu’il restait à trouver était le capital pour la production en série.
Dans les années 1890, le lancement d’une usine de fabrication
d’automobiles était déjà une aventure redoutable. Il y fallait un capital
considérable et une structure d’entreprise complexe, étant donné la quantité
de pièces détachées à produire. Ford trouva bientôt l’appui idéal : William
H. Murphy, un des hommes d’affaires les plus en vue de Detroit. La nouvelle compagnie fut appelée Detroit Automobile Company, et tous ceux
qui y participèrent nourrirent de grands espoirs. Mais des difficultés
surgirent rapidement. Le prototype conçu par Ford devait être revu : les
pièces provenaient de différentes sources, certaines étaient défectueuses, ou
trop lourdes à son goût. Il retouchait ses plans pour approcher de l’idéal.
Mais le temps passait, Murphy et les actionnaires devenaient nerveux. En
1901, un an et demi après la création de la société, le conseil
d’administration prononça la dissolution de la compagnie. Il avait perdu
confiance en Henry Ford.
Réfléchissant à son échec, Ford conclut que son automobile visait à
répondre à des profils de consommateurs trop variés. Il voulait faire un
nouvel essai, avec un véhicule plus petit et plus léger. Il convainquit
Murphy de lui donner une nouvelle chance, chose rare dans ce secteur
naissant. Murphy était toujours convaincu du génie de Ford et ils créèrent
ensemble la Henry Ford Company. Mais d’emblée, Ford subit de la part de
son associé une pression vigoureuse pour lancer rapidement la production,
et éviter les problèmes de leur expérience précédente. Ford supportait mal
les interférences de gens qui ne connaissaient rien à la mécanique et
ignoraient les normes sévères qu’il tentait de mettre en place.
Murphy et ses hommes nommèrent un nouveau venu pour superviser
le processus. Ce fut la rupture : moins d’un an après la création de la
société, Ford la quitta. La rupture avec Murphy était cette fois définitive.
Dans le secteur automobile, tout le monde raya Henry Ford de ses tablettes.
Il avait gâché deux chances de se lancer et nul ne lui en offrirait une
troisième, étant donné l’importance du capital en jeu. Mais de l’avis de ses
amis et de sa famille, Ford lui-même ne se tourmentait nullement. Il
affirmait joyeusement qu’il avait appris des leçons extrêmement précieuses,
qu’il avait soigneusement noté tous les obstacles rencontrés et démonté dans son esprit ses échecs comme une montre ou un moteur, jusqu’à
identifier la cause profonde : personne ne lui avait laissé le temps de
corriger les défauts. Les financiers intervenaient dans les questions de
mécanique et de conception. Ils injectaient dans le processus des idées
absurdes qui le polluaient. L’idée que l’argent donne tous les droits
indignait Ford, pour qui seule comptait la perfection de la conception.
Il exigeait farouchement de conserver une totale indépendance vis-à-
vis de ses investisseurs. Mais ce n’était pas ainsi que l’on faisait des affaires
en Amérique, où l’entrepreneuriat s’avérait de plus en plus bureaucratique.
Il lui fallait inventer sa propre forme d’organisation, son propre business
plan, qui correspondrait à son tempérament et à ses besoins : il lui fallait
notamment une équipe de confiance efficace et le droit de veto sur toute
décision.
Étant donné sa réputation, il lui était pratiquement impossible de
trouver des investisseurs, mais après plusieurs mois de recherches, il
dénicha le partenaire rêvé : Alexander Malcomson, immigré écossais qui
avait fait fortune dans le charbon. Comme Ford, il avait des idées peu
conventionnelles et le goût du risque. Il accepta de financer cette nouvelle
entreprise, sans se mêler du processus manufacturier. Ford s’attela à la
conception d’une nouvelle technique d’assemblage qui lui donnerait plus de
contrôle sur le véhicule qu’il voulait concevoir, désigné du nom de Modèle
A. Celui-ci serait la voiture la plus légère jamais construite, à la fois simple
et durable. Elle était le résultat de tous ses tâtonnements. Il voulait la
fabriquer sur une chaîne de montage permettant une production rapide.
Une fois cet outil industriel achevé, Ford mit tous ses efforts pour
réunir des travailleurs compétents, capables de sortir quinze voitures par
jour, un nombre considérable pour l’époque. Il étudia chaque aspect de la
production : c’était sa voiture de A à Z. Il travailla lui-même sur la chaîne de montage, ce qui lui attira la sympathie des ouvriers. Les commandes se
mirent à pleuvoir pour ce Modèle A, bien construit et bon marché et, dès
1904, la Ford Motor Company dut s’agrandir. Bientôt, elle demeura comme
l’un des rares survivants des balbutiements de l’industrie automobile, avec
le potentiel de devenir une entreprise géante.
Henry Ford avait un esprit naturellement tourné vers la mécanique. Il avait
cette capacité qu’ont les grands inventeurs de visualiser chacun des
éléments, et la façon de les faire fonctionner ensemble. Pour décrire la
façon dont quelque chose marchait, Ford préférait attraper un papier et
griffonner un croquis, plutôt que donner des explications. Avec un tel type
d’intelligence, son apprentissage sur les machines fut facile et rapide. Mais
quand il s’est agi de produire en série ses inventions, il dut assumer le fait
qu’il n’avait pas les connaissances nécessaires. Il dut donc passer par un
apprentissage complémentaire pour devenir homme d’affaires et
entrepreneur. Heureusement, le fait de travailler sur des machines avait
développé chez lui une intelligence pratique, de la patience et une méthode
de résolution des problèmes qui pouvait s’appliquer à n’importe quel
domaine.
Quand une machine fonctionne mal, inutile de s’en offenser et de se
décourager. C’est en réalité un tremplin, car les dysfonctions dévoilent en
général les défauts cachés et les façons d’y remédier. Il faut donc retoucher
des pièces jusqu’à ce que cela marche. La même technique peut s’appliquer
à la création d’entreprise. Les erreurs et les échecs constituent une façon de
s’éduquer. Elles mettent en lumière les lacunes de connaissances. Et il est difficile d’identifier ces dernières en consultant des tiers, car leurs éloges et