Atteindre l'excellence
6. Se soumettre à l’autre — le retournement de perspective
Par ce genre d’entraînement mental, vous dégagerez le chemin conduisant à
la maîtrise et vous vous détacherez davantage encore de vos concurrents.
6. Se soumettre à l’autre — le retournement de perspective
Comme on l’a vu au chapitre II (page 84), Daniel Everett, sa femme Keren
et leurs deux enfants arrivèrent en décembre 1977 dans un village isolé dans
la jungle amazonienne, au Brésil ; ils allaient y rester presque en
permanence pendant vingt ans. Ce village appartenait à une tribu éparpillée
sur toute la région, les Pirahãs. Everett avait été envoyé là par le SIL,
organisme chrétien qui formait en langues de futurs missionnaires, afin
qu’ils puissent traduire la Bible en langues vernaculaires et contribuer à
diffuser la religion chrétienne. Everett était lui-même pasteur. Les directeurs
du SIL considéraient le pirahã comme l’une des dernières frontières dans
leur quête pour traduire la Bible dans toutes les langues ; le pirahã est peut-
être la langue la plus difficile à apprendre par un étranger. Les Pirahãs
vivaient depuis des siècles dans le même bassin de l’Amazone, résistant à
toute tentative d’assimilation et d’apprentissage du portugais. Ils étaient si
isolés qu’en dehors de leur tribu, nul ne parlait ni ne comprenait leur
langue. Plusieurs missionnaires s’y étaient succédé après la Deuxième
Guerre mondiale mais sans résultat ; en dépit de leur formation et de leurs
talents de linguistes, ils avaient trouvé cette langue d’une impénétrabilité
exaspérante.
Daniel Everett était le linguiste le plus doué que le SIL ait vu passer de
longtemps ; quand l’institut lui proposa le défi du pirahã, il fut
enthousiasmé. Les parents de sa femme avaient été missionnaires au Brésil,
et Keren avait elle-même grandi dans un milieu peu différent d’un village pirahã. La famille offrait donc un profil idéal et, les premiers mois, Everett
fit des progrès significatifs. Il s’attaqua au pirahã avec beaucoup d’énergie.
Conformément aux méthodes du SIL, il acquit progressivement du
vocabulaire et la capacité de formuler des phrases rudimentaires. Il copiait
tout sur des fiches qu’il portait sur lui, attachées par une ficelle à sa
ceinture. C’était un chercheur infatigable. La vie au village présentait
certaines difficultés pour lui et sa famille, mais il était à l’aise parmi les
Pirahãs et espérait qu’ils allaient accepter sa présence. Pourtant, certains
détails étaient troublants. La méthode du SIL encourageait l’immersion
dans la culture indigène, un des meilleurs moyens d’en apprendre la langue.
Les missionnaires étaient d’ailleurs pratiquement abandonnés à leur sort :
ils devaient se lancer et surnager par leurs propres moyens, sans appui
d’aucune sorte. Cependant, Everett ne pouvait se défendre, inconsciemment
peut-être, de garder une certaine distance et de se sentir légèrement
supérieur à la culture arriérée des Pirahãs. Il prit conscience de cet écart à la
suite de plusieurs incidents survenus au village.
D’abord, quelques mois après leur arrivée, sa femme et sa fille
manquèrent de mourir du paludisme. Il fut choqué par le manque de
compassion des Pirahãs. Un peu plus tard, lui-même et sa femme tentèrent
désespérément de sauver un nouveau-né gravement malade. Les Pirahãs,
certains que l’enfant était condamné, furent agacés par les efforts du
missionnaire. Un jour enfin, Everett et sa femme découvrirent que le bébé
était mort : les Pirahãs l’avaient forcé à ingurgiter de l’alcool, et cela l’avait
tué. Everett tenta de réfléchir à cet événement de façon détachée, mais il ne
pouvait s’empêcher de s’en indigner. Un autre jour, sans raison apparente,
un groupe d’hommes totalement ivres se mirent à sa recherche pour le tuer.
Il réussit à s’échapper et rien de grave n’arriva, mais Everett se posa des
questions quant à la sécurité de sa famille.
Le pire, c’était que les Pirahãs le décevaient. Il avait lu des tas de
choses sur les tribus amazoniennes et, à tous égards, les Pirahãs étaient à la
traîne. Ils n’avaient pratiquement aucune culture matérielle : pas d’outils,
d’œuvres d’art, de vêtements ni de bijoux. Quand les femmes avaient
besoin d’un panier, elles tressaient rapidement quelques palmes humides et
se servaient de l’objet une ou deux fois avant de l’abandonner. Les Pirahãs
n’accordaient aucune valeur aux possessions matérielles et rien au village
n’était conçu pour durer. Ils avaient peu de rites et, pour autant qu’il puisse
s’en rendre compte, ni véritable folklore ni mythe de la création. Une nuit,
il fut réveillé par un remue-ménage : on avait aperçu un esprit vivant au-
dessus des nuages qui les avertissait de ne pas s’enfoncer dans la jungle. Il
scruta le firmament et ne vit rien. Il n’existait pas d’histoire pittoresque à
propos de ce phénomène, aucun lien avec un mythe : juste quelques
villageois excités scrutant un espace vide. Everett avait l’impression d’avoir
affaire à une troupe de scouts en camping, ou un groupe hippie : une tribu
qui avait, pour quelque raison, perdu trace de sa propre culture.
Sa déception et son malaise s’ajoutaient à son incapacité à maîtriser la
langue. Il en avait acquis des bribes, mais plus il apprenait de mots et de
phrases, plus il se posait de questions. Lorsqu’il croyait avoir acquis la
maîtrise de telle ou telle expression, il finissait par s’apercevoir qu’elle
signifiait autre chose, ou plus qu’il avait imaginé. Sous ses yeux, les enfants
apprenaient la langue spontanément, mais pour lui qui vivait au milieu
d’eux, cela semblait hors d’atteinte. Puis il fit une expérience qui s’avéra
plus tard décisive.
Le toit de chaume de la hutte familiale avait besoin d’être changé et il
décida d’engager quelques villageois pour l’aider. Lui qui croyait s’être
bien intégré, ne s’était jamais tellement aventuré dans la jungle avec les
hommes. Cette fois-ci, il lui fallut les accompagner plus loin pour trouver les matériaux nécessaires. Et pendant le trajet, il les vit sous un jour tout
différent. Tandis qu’il progressait à pas lourds en se frayant un chemin à
travers les broussailles, il observa que ses compagnons se glissaient dans la
végétation touffue sans toucher une seule branche. Il n’arrivait pas à les
suivre : il s’arrêta pour se reposer. À quelque distance, il entendit des sons
étranges : il était clair que c’était les Pirahãs qui bavardaient, mais en
sifflant. Il comprit que, dans la jungle, ils utilisaient une forme différente de
communication, pour se fondre dans l’environnement sonore de la selva.
C’était une façon magnifique de parler sans attirer l’attention, cela devait
être bien utile pour la chasse.
Il n’hésita pas à partir de nouveau avec eux en forêt et commença à les
prendre davantage en estime. Ils étaient capables d’entendre et de voir des
choses inaudibles et invisibles pour lui : animaux dangereux, signes de
quelque chose de différent ou de suspect. Il arrivait à l’occasion qu’il
pleuve alors qu’on n’était pas en saison des pluies : dans la jungle, les
Pirahãs avaient un sixième sens pour prédire le temps, ils savaient des
heures à l’avance quand de fortes pluies allaient se produire. Ils étaient
même capables de prédire avec plusieurs heures d’avance l’arrivée d’un
avion, Everett ne comprit jamais pourquoi. Ils savaient identifier toutes les
plantes et connaissaient leurs usages possibles en médecine. Ils étaient
familiers de chaque mètre carré de la jungle. S’ils voyaient des bulles ou
des rides sur un cours d’eau, ils savaient instantanément si c’était une pierre
qu’on avait lancée ou un animal dangereux tapi dans l’eau trouble. Ils
avaient une maîtrise de leur environnement qui n’était pas perceptible au
village. Quand il s’aperçut de cela, il commença à comprendre leur vie et
leur culture, passablement pauvre aux yeux des étrangers, mais
remarquablement riche en vérité. Au fil des siècles, ils s’étaient
parfaitement adaptés aux conditions difficiles de leur environnement.
Réfléchissant aux incidents qui l’avaient perturbé précédemment, il
commença à voir les Pirahãs d’un regard neuf. Ils côtoyaient la mort
quotidiennement car la jungle grouille de dangers et de maladies. Ils avaient
donc une attitude stoïque devant la mort, et n’avaient pas de temps ni
d’énergie à perdre en rites funéraires, ni en compassion. Ils savaient quand
quelqu’un allait mourir : certains que le bébé soigné par les Everett allait
décéder, ils avaient plus facile et préférable de hâter sa mort et de tourner la
page. Les hommes qui avaient songé à le tuer avaient appris qu’il réprouvait
leur ivrognerie. Ils redoutaient que cet étranger ne cherche à leur imposer
ses valeurs et son autorité. Ils avaient donc des raisons claires pour faire ce
qu’ils avaient fait, mais ces raisons n’étaient pas d’emblée intelligibles.
Everett décida de partager davantage leur vie : la chasse, la pêche, la
cueillette de racines et de légumes, etc. Il se mit à manger comme eux et à
échanger davantage avec eux. Il s’immergea dans la culture pirahã.
Accessoirement, cela marqua un changement dans son apprentissage de la
langue. Celle-ci le pénétra de façon plus naturelle : il n’était plus un
infatigable chercheur sur le terrain, mais tout bonnement quelqu’un qui vit
au sein de la tribu. Il commença à penser comme un Pirahã et à prévoir
leurs réactions aux questions posées par des Occidentaux de passage ; il
s’initia à leur humour et aux histoires qu’ils contaient autour du feu.
En même temps qu’il comprenait de plus en plus d’aspects de leur
culture, il communiquait avec eux plus aisément ; il remarqua alors
d’étranges particularités de la langue pirahã. Dans ses cours de linguistique,
Everett avait assimilé la doctrine de Noam Chomsky. D’après ce chercheur,
toutes les langues ont en commun certains traits qu’il avait appelé
grammaire universelle. Celle-ci implique une base neurologique commune
à tous les hommes et permet aux enfants l’apprentissage du langage.
D’après cette théorie, notre cerveau est organisé pour le langage. Mais plus le séjour d’Everett parmi les Pirahãs s’éternisait, plus il se convainquait que
leur langue se distinguait des autres. Ils ne connaissaient pas la numération.
Ils n’avaient pas de mots particuliers pour les couleurs, mais utilisaient des
périphrases désignant des objets réels.
D’après la grammaire universelle de Chomsky, le trait fondamental
commun à toutes les langues est la récurrence, c’est-à-dire l’enchâssement
d’une subordonnée dans une principale, qui offre un potentiel presque infini
pour raconter des expériences. Par exemple : « Le plat que tu manges sent
bon. » Everett fut incapable de trouver trace de récurrence en pirahã. Les
Pirahãs se contentent de formules déclaratives comme : « Tu manges. Ta
nourriture sent bon. » Et ce n’était pas la seule exception du pirahã par
rapport à la grammaire universelle.
Aux yeux d’Everett, la culture pirahã prenait de plus en plus de sens,
ce qui altéra sa conception de leur langue. Un jour par exemple, il apprit un
mot nouveau qu’un Pirahã lui expliqua comme : « ce que tu as dans la tête
quand tu dors. » Ce mot signifiait donc « rêve », mais il se prononçait avec
une intonation particulière utilisée en pirahã pour désigner une expérience
nouvelle. Il posa de nouvelles questions, et comprit qu’à leurs yeux, le rêve
est simplement une forme différente d’expérience, nullement une fiction.
Pour eux, le rêve est quelque chose d’aussi réel et immédiat que ce que l’on
rencontre dans la vie courante. Accumulant les exemples, Everett formula
une théorie qu’il allait appeler « principe d’expérience immédiate » (PEI).
Cela signifiait que les Pirahãs ne se soucient que de ce dont on peut faire
l’expérience ici et maintenant ou de ce dont quelqu’un a fait l’expérience
tout récemment. Cela expliquait certaines particularités de leur langue : les
couleurs et les nombres sont des abstractions incompatibles avec le PEI. Au
lieu d’utiliser l’enchâssement, ils décrivent ce qu’ils voient en mode
déclaratif. Cette théorie explique l’absence de culture matérielle, de mythe de la création et de légendes faisant référence à des choses du passé. Ils
avaient développé une culture parfaitement adaptée à leur milieu et à leurs
besoins ; cela les immergeait profondément dans le présent et les rendait
remarquablement heureux. Cela les aidait psychologiquement à surmonter
les difficultés de leur milieu. Puisqu’ils n’avaient pas besoin de quoi que ce
soit en dehors de leur expérience immédiate, ils n’avaient pas de mots pour
en parler. La théorie d’Everett était le fruit de longues années d’immersion
totale dans leur culture. Quand il la formula, elle expliqua beaucoup de
choses. Aucun observateur extérieur n’aurait pu y parvenir en quelques
mois ou années seulement.
La conclusion qu’Everett tira de ses réflexions créa la controverse chez
les linguistes ; selon lui, la culture joue un rôle énorme dans le
développement de la langue, et les langues sont plus différentes entre elles
qu’on l’avait imaginé. Certes, toutes les langues humaines ont des aspects
communs, mais nulle grammaire universelle n’outrepasse l’importance de
la culture. Il prouva que pareille conclusion ne saurait s’obtenir sans des
années d’engagement intense sur le terrain. Ceux qui formulent des
hypothèses de loin en se fondant sur des théories réputées universelles ne
voient pas la totalité du paysage. Il faut beaucoup de temps et d’efforts pour
voir les différences, pour participer d’une culture. Et comme il est si
difficile de percevoir ces différences, la culture n’est pas reconnue comme
force principale de développement du langage et de la manière dont on
appréhende le monde. Plus Everett s’immergeait dans la culture pirahã, plus
elle le changeait. Il était déçu par les linguistes qui étudiaient ce domaine
par le petit bout de la lorgnette, mais aussi par son travail missionnaire. Il
s’agissait de deux tentatives pour imposer aux Pirahãs des idées et des
valeurs étrangères. Il imaginait que le fait de leur annoncer l’Évangile et de
les convertir au christianisme anéantirait leur culture, qui s’était bâtie en harmonie avec leur milieu et les rendait heureux. Du fait de ces idées, il
perdit la foi et quitta l’église. Ayant appris de l’intérieur une culture aussi
étrangère, il ne pouvait plus accepter la supériorité d’un système de
croyances ou de valeurs sur un autre. Ce genre d’opinion n’est qu’illusion,
due au fait qu’on reste à l’extérieur de la culture concernée.
Beaucoup de chercheurs confrontés à une énigme analogue à celle de
Daniel Everett ont la réaction naturelle de se fier aux compétences et aux
concepts acquis pour les besoins de leurs travaux. Comme Everett avait
commencé par le faire, ils prennent des montagnes de notes et tentent de
faire tenir cette culture étrangère dans le cadre tout prêt des théories
linguistiques et anthropologiques en vigueur. Les chercheurs qui ont cette
docilité sont récompensés par des articles dans de prestigieux journaux
scientifiques et des postes universitaires à toute épreuve. Mais ils demeurent
à jamais des observateurs extérieurs et une bonne partie de leurs
conclusions se limite à confirmer les hypothèses adoptées a priori. Le trésor
d’informations découvert par Everett sur la langue et la culture des Pirahãs
serait passé inaperçu. Cela est souvent arrivé dans le passé et survient
encore de nos jours : d’innombrables secrets de cultures indigènes ont été
perdus à jamais par cette approche distanciée.
Cette prédilection des scientifiques à demeurer des observateurs
extérieurs découle d’un préjugé. Beaucoup estiment qu’étudier leur
domaine de l’extérieur garantit leur objectivité. Mais de quelle objectivité
peut-on parler quand la perspective du chercheur est polluée par tant
d’hypothèses et de théories prédigérées ? La connaissance authentique des
Pirahãs ne pouvait s’acquérir que de l’intérieur et en participant à leur culture. C’est ainsi que l’observateur reste à l’abri de toute subjectivité. Un
scientifique peut parfaitement participer de l’intérieur tout en conservant ses
capacités de raisonnement. Everett, par exemple, a pu prendre du recul par
rapport à la culture des Pirahãs et formuler sa théorie du PEI. On peut être à
la fois intuitif et cartésien, scientifique et intégré dans une culture. Il a fallu
à Everett beaucoup de courage pour choisir le chemin de l’immersion. Il a
dû se soumettre lui-même aux dangers physiques de la vie dans la selva.
Cela l’a conduit à des heurts avec d’autres linguistes, et a compromis son
avenir universitaire. Il a même tourné le dos au christianisme qui avait eu
tant d’importance pour lui dans sa jeunesse. Mais il s’est senti obligé
d’adopter cette attitude pour découvrir la réalité. Et en agissant de cette
façon originale, il est parvenu à maîtriser une langue d’une incroyable
complexité et à faire de précieuses découvertes concernant le rôle de la
culture en général et de la culture pirahã en particulier.
Comprenons-nous bien : on ne peut jamais refaire exactement
l’expérience de quelqu’un d’autre. À cause de nombreux conflits et
incompréhensions, on demeure toujours à l’extérieur de l’autre. Mais la
source primale de l’intelligence humaine est le développement des neurones
miroirs (voir page 17), qui nous donnent la capacité de nous mettre à la
place de l’autre et d’imaginer son expérience. En le côtoyant en
permanence et en essayant de penser à travers lui, on améliore la perception
de son point de vue, au prix d’un certain effort il est vrai. Notre tendance
naturelle est de projeter sur l’autre notre propre système de croyances et de
valeurs, sans toujours nous en rendre compte. Quand il s’agit d’étudier une
autre culture, c’est seulement grâce à notre pouvoir d’empathie et en
participant à sa vie que l’on peut dépasser ses projections naturelles et
toucher du doigt son expérience. Pour cela, nous devons surmonter notre
peur de l’autre et notre manque de familiarité avec ses façons de faire. Nous devons pénétrer ses systèmes de croyances et de valeurs, ses mythes