Atteindre l'excellence
2. Élargir ses horizons
timoré. Avec le temps, vous vous habituez à être bien payé et c’est en
fonction de cette priorité que vous décidez où aller, que penser et que faire.
Au bout du compte, le temps que vous n’avez pas consacré à
l’apprentissage de connaissances vous rattrape et le réveil est douloureux.
En fait, il faut que vous accordiez à la qualité de l’apprentissage une
priorité absolue. C’est cela qui conduit à faire les bons choix. Il vous faut
donc opter pour la situation qui offre le plus de possibilités de formation, et
notamment de travail sur le terrain. Choisissez un poste où il y a des
collègues et des mentors capables de servir d’exemple et de transmettre leur
savoir. Un travail médiocrement payé offre l’avantage annexe de vous
habituer à vous en sortir avec pas grand-chose : cela sert toujours dans la
vie. Si vous faites votre apprentissage surtout pendant votre temps libre,
choisissez un poste qui vous permette de survivre, éventuellement en
améliorant votre agilité mentale, mais aussi qui vous laisse le temps et
l’espace mental pour accomplir votre propre travail. Ne rejetez pas
d’emblée un stage non payé. En fait, le plus sage est souvent de trouver le
mentor idéal et de lui proposer d’être son assistant bénévole. Ces mentors,
heureux d’exploiter un esprit vif et jeune, transmettent fréquemment les
vraies ficelles du métier. Au bout du compte, en donnant à l’apprentissage
une priorité, vous vous préparez pour le stade de l’expansion créatrice, et
l’argent viendra de lui-même.
2. Élargir ses horizons
Pour l’écrivaine Zora Neale Hurston (1891-1960), l’enfance fut un véritable
âge d’or. Elle grandit à Eatonville (Floride), bourgade qui constituait une
sorte d’anomalie dans le sud des États-Unis. Elle avait été fondée dans les années 1880 comme une banlieue noire, gouvernée et gérée par ses
habitants. Ceux-ci étaient donc les seuls responsables pour leurs luttes et
leurs souffrances. Pour Zora, le racisme ne voulait rien dire. Elle était vive
et décidée et elle passait beaucoup de temps toute seule à se promener en
ville.
À l’époque, elle avait deux passions. D’abord, elle aimait les livres et
la lecture. Elle lisait tout ce qui lui tombait sous la main, avec une
préférence pour les mythologies grecque, romaine et scandinave. Elle
s’identifiait aux personnages les plus puissants : Hercule, Ulysse, Odin.
Ensuite, elle consacrait beaucoup de temps à écouter ses voisins raconter
des anecdotes glanées sous les vérandas, les ragots et autres contes
populaires, dont beaucoup remontaient à l’époque de l’esclavage. Elle
aimait la façon dont ces gens racontaient, la richesse de leurs métaphores, la
clarté de leurs leçons. Dans son esprit, les mythes grecs et les épisodes des
habitants d’Eatonville se fondaient en une seule réalité : une mise à nue de
la nature humaine. Quand elle marchait seule, son imagination s’envolait et
elle se racontait à elle-même d’étranges récits. Un jour, elle écrirait tout cela
et deviendrait l’Homère d’Eatonville.
En 1904, elle perdit sa mère et ce fut la fin brutale de l’âge d’or.
C’était sa mère qui avait toujours protégé Zora de son père, qui la trouvait
bizarre et peu attachante. Dans sa hâte de lui faire quitter la maison, il la mit
en pension à Jacksonville. Quelques années plus tard, il cessa de payer les
frais de scolarité et, en gros, l’abandonna. Pendant cinq ans, elle erra d’un
parent à l’autre. Elle fit toutes sortes de petits boulots pour gagner sa vie,
essentiellement des travaux domestiques.
Repensant à son enfance, elle se souvint d’une période où elle avait de
plus en plus ouvert son cœur sur d’autres cultures et leur histoire, et apprit
la sienne. Il semblait ne pas y avoir de limites à ce qu’elle pouvait explorer. À présent, c’était tout le contraire. Affectée par le surmenage et la
dépression, elle avait le sentiment d’être coincée, elle ne pensait plus qu’à
son petit monde et à son malheur. Bientôt, elle n’eut d’autre perspective que
de continuer à faire des ménages. Paradoxalement, l’esprit de l’homme est
foncièrement libre. Il peut voyager sans entrave dans le temps et l’espace.
Si Zora assignait des barrières à son esprit, ce serait de sa faute. Aussi
impossible que cela paraisse, elle ne parvenait pas à abandonner son rêve de
devenir écrivaine. Pour le réaliser, il fallait qu’elle s’éduque elle-même et
conserve la plus grande largeur de vue, par tous les moyens nécessaires. Un
écrivain a besoin de connaître le monde. Donc, Zora Neale Hurston
entreprit une des plus remarquables formations autodidactes jamais
observées.
Comme elle n’arrivait à trouver que des ménages pour vivre, elle se
débrouilla pour travailler chez les blancs les plus riches de la ville, qui
possédaient quantité de livres. En volant du temps çà et là, elle arrivait à lire
furtivement et à apprendre par cœur des passages qui nourrissaient son
intellect pendant son temps libre. Un jour, elle découvrit dans une poubelle
un exemplaire de Paradis perdu, de Milton. Un véritable trésor pour elle !
Elle l’emporta partout avec elle, le lut et le relut. Son esprit ne resta pas
oisif, elle forgea ainsi sa propre éducation littéraire.
En 1915, elle devint femme de chambre de la chanteuse d’une troupe
d’artistes ambulants, tous blancs. Beaucoup auraient considéré ce travail
comme tristement subalterne, mais pour Zora, ce fut un don du ciel.
Beaucoup des membres de la troupe étaient très cultivés ; il y avait partout
des livres à lire, et des conversations intéressantes à entendre. Grâce à une
observation attentive, elle comprit ce qui passait pour de la sophistication
dans le monde des blancs et la manière dont elle pouvait les charmer avec
ses anecdotes d’Eatonville et ses connaissances en littérature. Dans le cadre de son poste, elle reçut une formation de manucure. Plus tard, elle en profita
pour trouver du travail dans des salons de coiffure à Washington, près du
Capitole. Parmi les clients se trouvaient des hommes politiques en vue, qui
bavardaient devant elle comme si elle n’était pas là. C’était presque aussi
bien que les livres : elle apprit des tas de choses sur la nature humaine, le
pouvoir et la dynamique interne du monde des blancs.
Son univers s’étendait lentement, mais elle était encore très limitée
quant au choix des emplois et des livres à sa portée, et des gens qu’elle
pouvait fréquenter. Elle apprenait des choses, mais son savoir n’était pas
structuré. Elle jugea qu’il lui fallait suivre des études, car elle ignorait tout
de la discipline intellectuelle. Elle aurait pu tenter d’obtenir un diplôme en
fréquentant plusieurs cours du soir, mais ce qu’elle souhaitait vraiment,
c’était récupérer ce que son père lui avait enlevé. Elle avait vingt-cinq ans,
mais on lui en donnait moins ; en se rajeunissant de dix ans sur sa demande
d’inscription, elle parvint à s’inscrire en première année d’un lycée gratuit
du Maryland.
Il fallait qu’elle profite au mieux de cet enseignement, son avenir en
dépendait. Elle lut de nombreux livres en plus de ceux de son programme et
s’appliqua particulièrement à ses rédactions. Grâce au charme qu’elle avait
acquis au fil des ans, elle lia amitié avec des enseignants et professeurs, et
se fit des relations qui lui avaient jusque-là échappé. Elle parvint ainsi,
quelques années plus tard, à rentrer à l’université Howard, principal
établissement d’études supérieures pour les noirs. Elle fit la connaissance de
membres du milieu littéraire noir. Grâce à la discipline acquise sur les bancs
de l’école, elle se mit à écrire des nouvelles. Avec l’aide d’une de ses
relations, elle fit publier une nouvelle dans une prestigieuse revue littéraire
de Harlem. Saisissant une occasion qui se présentait, elle décida de quitter
Howard et de s’installer à Harlem, où vivaient les principaux artistes et écrivains noirs. Cela ajouta une dimension nouvelle au monde qu’elle se
sentait enfin capable d’explorer.
Avec le temps, Zora Hurston avait appris à connaître les gens
importants – noirs et blancs – et à leur faire bonne impression. Maintenant
qu’elle était à New York, elle profita à fond de ce talent et s’attacha
plusieurs riches mécènes blancs. L’un d’eux lui donna la possibilité de
s’inscrire au Barnard College, où elle put achever un premier cycle
universitaire. Elle y fut la première et la seule noire à y étudier. Elle avait
appris à développer une stratégie de mouvement pour élargir ses horizons :
le monde peut rapidement se fermer si on reste dans son coin. Elle accepta
donc cette offre. Les étudiants blancs à Barnard furent intimidés par sa
présence : elle possédait des connaissances telles qu’ils se sentaient
largement dépassés. Plusieurs professeurs de la faculté d’anthropologie
succombèrent à son charme et l’envoyèrent dans le sud des États-Unis pour
y recueillir des contes et anecdotes populaires. Elle profita de ce voyage
pour découvrir des pratiques rituelles dont le hoodoo, version du vaudou la
plus répandue parmi les noirs des campagnes. Elle souhaitait approfondir sa
connaissance de la culture noire dans toute sa richesse et sa variété.
En 1932, la crise faisant rage à New York, ses perspectives d’emploi
s’amenuisèrent ; elle décida de rentrer à Eatonville. Elle pouvait y vivre
pour pas grand-chose et l’atmosphère du lieu était pour elle une source
d’inspiration. Elle emprunta de l’argent à quelques amis et s’attela à la
rédaction de son premier roman. Les multiples expériences de son long
apprentissage resurgirent de son subconscient : souvenirs d’enfance, livres
glanés çà et là, aspects sombres de l’âme humaine, études anthropologiques,
rencontres multiples qui l’avaient intensément marquée… Son roman
Jonah’s Gourd Vine évoque ses relations avec ses parents, mais c’était en réalité la quintessence de tout le travail de sa vie. L’inspiration jaillit
pendant plusieurs mois d’une rare intensité.
L’ouvrage fut publié l’année suivante et connut un succès retentissant.
Pendant quelques années, elle produisit plusieurs autres romans à une
cadence échevelée. Elle devint l’écrivaine noire la plus célèbre de son
époque et la première à vivre de sa plume.
La vie de Zora Neale Hurston montre de la façon la plus claire ce qu’est
véritablement la phase d’apprentissage : personne n’est en mesure de vous
aider ni de vous donner des indications.
En fait, tout est contre vous. Si l’on souhaite entrer en apprentissage,
apprendre et s’orienter vers la maîtrise, il ne faut compter que sur soi-
même, et faire preuve de la plus grande énergie. Quand on commence cette
initiation, on se situe en général tout au bas de l’échelle. On n’a, de par son
statut, qu’un accès limité au savoir et aux personnes. Si on se laisse aller, on
accepte son statut et on s’identifie à lui, surtout si l’on vient d’un milieu
défavorisé. Comme Zora Hurston, il faut se battre contre toutes les limites
et chercher opiniâtrement à élargir ses horizons. (Dans toute situation
d’apprentissage, il faut tenir compte de la réalité, mais cela ne signifie pas
forcément rester au même endroit.) Un bon début est de lire des livres et des
documents qui dépassent le cadre imposé. En s’ouvrant aux idées du monde
entier, on devient de plus en plus avide de connaissances ; on trouve de plus
en plus difficile de se contenter d’un cagibi exigu, et c’est un peu le but de
la manœuvre.
Les gens qui font partie du même domaine que vous ou de votre cercle
rapproché sont des mondes en soi : leur histoire et leurs points de vue élargissent naturellement vos horizons, et développent vos aptitudes