Atteindre l'excellence
3. L’intelligence mécanique
offre des opportunités infinies de connaissances et d’applications.
En étant à l’affût des phénomènes à fort potentiel, vous devez respecter
certains principes. Même si vous commencez par un domaine que vous
connaissez à fond, il ne faut pas laisser votre esprit enchaîné à cette
discipline. Vous devez au contraire lire des livres et des périodiques traitant
de domaines différents. Vous trouverez parfois une anomalie révélatrice
dans une discipline totalement différente et qui a des implications dans
votre domaine. Gardez l’esprit totalement ouvert : aucun phénomène n’est
trop insignifiant pour être négligé. Si une anomalie apparente remet en
cause vos croyances et vos hypothèses, tant mieux. Réfléchissez à ce que
cela implique, et poussez vos recherches sans tirer de conclusions
définitives. Si ce que vous avez découvert a des ramifications profondes,
poursuivez avec acharnement. Mieux vaut se pencher sur dix faits insolites,
dont un seul conduira à une grande découverte, qu’étudier vingt idées
porteuses de succès, mais aux conséquences insignifiantes. Soyez le
chasseur par excellence, toujours vigilant et dont le regard balaie sans cesse
le paysage à la recherche d’une anomalie.
3. L’intelligence mécanique
Dès leur plus jeune âge, les frères Wright, Wilbur (1867-1912) et Orville
(1871-1948), firent preuve d’un intérêt rare pour le montage et le
démontage des jouets que leur père, évêque méthodiste, leur rapportait de
ses voyages. Ils tenaient à comprendre comment marchaient ces engins. Et
ils les remontaient, souvent en les modifiant.
Les deux garçons furent des écoliers moyens et n’obtinrent jamais leur
bac. Ils souhaitaient vivre dans un monde de machines, ils ne s’intéressaient qu’à la conception et à la construction de mécanismes nouveaux. Ils avaient
un étonnant sens pratique.
En 1888, leur père eut besoin d’imprimer rapidement un tract pour son
travail. Pour l’y aider, les deux frères bricolèrent dans leur arrière-cour une
petite presse à imprimer : ils y ajoutèrent une charnière de capote de
poussette, quelques ressorts rouillés et des pièces de récupération. La presse
fonctionna à la perfection et, forts de ce succès, ils améliorèrent le plan,
utilisèrent de meilleures pièces détachées et ouvrirent leur propre
imprimerie. Ceux qui connaissaient le métier furent épatés par la presse des
deux frères : elle tirait mille pages à l’heure, le double de celles du marché.
Les deux frères avaient le cerveau en ébullition permanente. Ils avaient
besoin de défis nouveaux et, en 1892, Orville découvrit un parfait exutoire à
leur créativité. Avec l’invention de la bicyclette de sécurité (la première
possédant deux roues de même taille), l’Amérique fut prise de passion pour
la petite reine. Les deux frères s’achetèrent des bicyclettes, disputèrent des
courses et devinrent des fanatiques de cyclisme. Naturellement, ils
montaient et démontaient leurs vélos pour y apporter des réglages mineurs.
En les voyant travailler dans leur arrière-cour, leurs amis et connaissances
eurent envie de leur donner leurs propres bicyclettes à réparer. En quelques
mois, ils maîtrisèrent totalement la technologie du vélocipède et décidèrent
d’ouvrir une boutique dans leur ville natale de Dayton, dans l’État
américain de l’Ohio : ils se mirent à vendre, à réparer et même à modifier
les modèles les plus récents.
Cette activité semblait correspondre parfaitement à leurs aptitudes. Ils
testaient un vélo et pouvaient immédiatement comprendre ce qui marchait
et ce qui laissait à désirer, et y apporter des améliorations. Ils s’attachaient à
faire des vélos toujours plus maniables et aérodynamiques en sorte
d’améliorer le plaisir du sportif et lui donner l’impression d’être parfaitement maître de sa machine. Déçus par les derniers modèles, ils
estimèrent que la prochaine étape logique était de construire eux-mêmes des
cadres en aluminium et de concevoir leur propre modèle. La tâche n’était
pas mince : elle leur demanderait des mois d’apprentissage. Le moindre
défaut pouvait causer d’affreux accidents. Dans leur soif d’apprendre, ils
achetèrent des outils de bonne qualité, construisirent de leurs mains un
moteur monocylindre pour les actionner et devinrent de remarquables
fabricants de bicyclettes. Tous ceux qui se servaient de leurs vélos sentaient
immédiatement la supériorité de leur modèle, qui devint la norme de
l’industrie vélocipédique.
En 1896, alors qu’il se remettait d’une blessure, Wilbur lut un article
qui allait hanter ses pensées pendant des années. Il s’agissait de la mort
d’Otto Lilienthal, principal constructeur de planeurs et spécialiste de
l’aviation, un domaine en pleine expansion. Lilienthal s’était tué en
s’écrasant aux commandes de son dernier planeur. Les photographies de ses
différents modèles en vol stupéfièrent Wilbur : leurs ailes ressemblaient à
celles d’un oiseau préhistorique géant. Comme Wilbur avait de
l’imagination, il comprit les sensations que devait éprouver le pilote et il en
fut grisé. Mais ce qui le surprit le plus dans l’article, ce fut le fait qu’au bout
de centaines d’essais, Lilienthal n’était jamais parvenu à voler assez
longtemps pour avoir la perception des améliorations nécessaires, ce qui lui
avait probablement coûté la vie.
Quelques années plus tard, les journaux parlaient encore des pionniers
de l’aviation : plusieurs étaient sur le point de produire une machine volante
à moteur. La course était lancée. Wilbur, de plus en plus intéressé par le
sujet, écrivit au Smithsonian Institution, à Washington, capitale fédérale des
États-Unis, pour demander toutes les informations disponibles dans le
domaine de l’aéronautique et des machines volantes. Il étudia plusieurs mois ces documents, assimila les notions physiques et mathématiques liées
au vol, les modèles de Léonard de Vinci et les planeurs du XIXe siècle. Il se
documenta également sur le vol des oiseaux, qu’il se mit à observer. Plus il
lisait, plus il se convainquait que son frère et lui-même gagneraient peut-
être cette course.
A priori, l’idée semblait absurde. Les spécialistes de ce domaine
étaient des ingénieurs chevronnés au bagage technique immense, assorti
chez certains de diplômes universitaires. Ils avaient une avance énorme sur
les frères Wright. La conception et la construction d’une machine volante
sont un projet coûteux qui pouvait se chiffrer en milliers de dollars, et se
terminer par un écrasement au sol. Le favori était Samuel Langley,
secrétaire du Smithsonian Institution ; il disposait d’une énorme subvention
du gouvernement pour poursuivre ses travaux et avait déjà fait voler une
maquette à vapeur sans pilote. Les deux frères venaient pour leur part d’un
milieu modeste, ne disposant pour financer l’affaire que des chiches profits
de leur boutique de vélos. Toutefois, Wilbur était d’avis que tous leurs
concurrents manquaient du bon sens indispensable pour comprendre une
machine, quelle qu’elle soit.
Ces avionneurs partaient tous de la même hypothèse : ce qui comptait
était d’arracher au sol leur machine grâce à un moteur puissant puis, une
fois en l’air, de se débrouiller pour contrôler le vol. Le premier vol
frapperait le public, les rendrait célèbres et leur permettrait de trouver des
financements. Ainsi se succédaient les écrasements au sol tandis que se
multipliaient les modèles. Tout le monde cherchait le moteur idéal, inventait
de nouveaux matériaux, etc. Mais tous les engins s’écrasaient
implacablement, pour une raison simple. Comme le savait Wilbur, le secret
pour construire quelque chose est la répétition. Avec les bicyclettes qu’ils
ne cessaient de rafistoler et de bricoler, ce n’est qu’en les enfourchant que l’on a la perception de ce qui fonctionne : grâce à cette méthode, les deux
frères avaient conçu un modèle supérieur à tous les autres. Comme les
concepteurs de machines volantes n’avaient jamais volé plus d’une minute,
ils étaient pris dans un cercle vicieux : ils ne restaient jamais assez
longtemps en l’air pour apprendre à voler. Ils ne pouvaient donc pas tester
correctement leur invention ni sentir ce qui devait être amélioré. Ils étaient
condamnés à l’échec.
Wilbur découvrit un autre vice de pensée qui le choqua : tous
accordaient une importance excessive à la stabilité. Ils concevaient leur
aéroplane comme un navire flottant dans l’air. Un navire est conçu pour
garder son équilibre et se déplacer de façon aussi stable et directe que
possible ; pour un bateau, il est dangereux de donner de la bande ou même
de prendre simplement de la gîte. En se fondant sur cette analogie, les
avionneurs donnaient à leurs machines des ailes en forme de V très ouvert,
pour compenser les turbulences et permettre à l’aéroplane de voler droit.
Mais selon Wilbur, l’analogie nautique était fausse. Mieux valait penser en
termes de bicyclette. Une bicyclette est foncièrement instable. C’est le
cycliste qui apprend à garder son engin en position stable et à contrôler la
direction en se penchant comme il convient. Le pilote d’une machine
volante devait, tel qu’il l’imaginait, pouvoir en toute sécurité se pencher
pour tourner, ou encore se mettre en cabré ou en piqué au lieu d’être
condamné à la ligne droite, comme un navire. Le fait de vouloir soustraire
l’engin aux effets du vent était en réalité dangereux, car il empêchait le
pilote d’ajuster l’équilibre.
Fort de cette intuition, Wilbur n’eut guère de mal à convaincre son
frère de construire une machine volante. Pour financer leur projet, ils
n’avaient que les profits de leur boutique. Cela les contraignait à faire
preuve de créativité en récupérant des pièces de ferraille. Plutôt que de tester leurs idées sur un engin grandiose, ils feraient lentement évoluer un
appareil simple jusqu’à la perfection, comme leur presse à imprimer et leurs
vélocipèdes.
Ils commencèrent de façon très modeste. Ils dessinèrent un certain
nombre de cerfs-volants pour trouver la forme idéale d’un planeur d’essai.
Puis, grâce à ce qu’ils avaient ainsi appris, ils construisirent le planeur
proprement dit. Ils voulaient apprendre à voler. La méthode traditionnelle
du lancement d’un planeur – à partir d’un sommet abrupt – était
dangereuse. Ils décidèrent de s’installer à Kitty Hawk, dans l’État de
Caroline du Nord, où règnent les vents les plus violents des États-Unis. Là,
sur les dunes de sable dominant les plages, ils purent décoller à partir d’une
petite hauteur, voler tout près du sol et atterrir sur le sable. En 1900, ils
réalisèrent ainsi davantage de vols d’essai que Lilienthal n’en avait fait de
toute sa carrière. Ils améliorèrent progressivement les matériaux et la
silhouette de leur modèle. Ils comprirent notamment que plus une aile est
longue et mince, meilleure est sa portance. Dès 1903, ils avaient un planeur
capable de voler sur une distance considérable, avec un contrôle
remarquable des virages sur l’aile. C’était bel et bien une bicyclette volante.
Le moment était venu pour l’étape décisive : pourvoir leur engin d’un
moteur et d’hélices de leur conception. De nouveau, ils étudièrent les
dessins de leurs rivaux et y observèrent une nouvelle faiblesse : toutes les
hélices étaient copiées sur celles des bateaux, toujours par souci de stabilité.
En se fondant sur leurs propres recherches, les deux frères estimèrent que
les pales devaient être profilées comme des ailes d’oiseau, ce qui donnerait
à l’aéroplane davantage de poussée. Ils se mirent à la recherche d’un moteur
ultraléger pour propulser leur machine, mais leur budget était trop limité.
Aussi, avec l’aide du mécanicien de leur boutique, ils construisirent leur
propre moteur : le coût total de leur machine volante ne dépassait pas 1 000 dollars, c’était considérablement moins que tous les modèles
concurrents.
Le 17 décembre 1903, Wilbur pilota leur machine volante à Kitty
Hawk pendant cinquante-neuf impressionnantes secondes : le premier vol
habité à moteur de l’histoire, parfaitement contrôlé. Au fil des ans, ils
améliorèrent leur appareil, et la durée des vols augmenta. Parmi leurs
concurrents, personne ne comprit comment deux hommes sans expérience
d’ingénierie ni d’aéronautique, et sans financement extérieur, s’étaient
débrouillés pour arriver au résultat les premiers.
L’aéroplane représente une des plus grandes réussites techniques de
l’Histoire, avec des conséquences importantes pour l’avenir. Il n’y avait
aucun modèle à copier. C’était un casse-tête qui exigeait le plus haut
niveau. Dans l’histoire de cette invention, nous pouvons observer deux
approches radicalement opposées. D’un côté, de nombreux ingénieurs et
concepteurs de formation scientifique qui abordaient le problème en termes
abstraits : comment lancer et propulser l’appareil, comment surmonter la
résistance du vent, etc. Ils se concentraient essentiellement sur la technique
et travaillaient à créer les pièces les plus efficaces – le moteur le plus
puissant, l’aile la mieux conçue, le tout fondé sur des recherches de
laboratoire poussées. L’argent n’était pas un obstacle. Chaque spécialiste
était un as dans sa partie. Dans bien des cas, le concepteur ne pilotait pas ;
on faisait appel au premier venu pour les vols d’essai.
De l’autre côté, deux hommes sans véritable formation. Pour eux, le
plaisir était de tout faire eux-mêmes : concevoir la machine, la construire et
la piloter. Leur modèle ne dépendait pas d’une technologie supérieure, mais d’un nombre important de vols d’essai dessinant une courbe
d’apprentissage. Cette méthode leur révéla des failles qui devaient être
résolues et une perception physique du produit impossible à obtenir par voie
abstraite. La priorité était donnée non aux parties, mais au tout :
l’expérience du vol proprement dit. Le problème n’était pas la puissance,
mais le contrôle. Comme les ressources des frères Wright étaient dérisoires,
ils durent faire appel à des astuces pour parvenir à leur but par les moyens
les moins coûteux. Les différences entre les deux approches peuvent être
vues dans les analogies choisies pour inspirer leurs plans respectifs. Les
penseurs abstraits voulaient construire un navire modifié et donner la
priorité à la stabilité, facteur indispensable sur l’eau et qu’ils transposaient
en l’air. Les frères Wright venaient de la bicyclette, qui ne peut rouler
qu’avec un pilote ; elle se doit d’être facile à maîtriser et fonctionne comme
un tout. En donnant la priorité au pilote et non à son engin, ils ont résolu le
problème, car cela les a conduits à un modèle qu’il était possible de
manœuvrer. À partir de cette base, il devenait plus facile d’envisager un
aéroplane plus complexe.
Comprenons-nous bien : l’intelligence mécanique n’est pas une forme
primitive de pensée par rapport au raisonnement abstrait. Elle est en fait la
source de nos capacités de raisonnement et de notre créativité. Notre
cerveau a atteint sa taille actuelle à cause de la complexité du
fonctionnement de nos mains. En travaillant des matériaux pour en faire des
outils, nos ancêtres ont développé des schémas de pensée transcendant le
travail manuel lui-même. Les principes sous-jacents à l’intelligence
mécanique peuvent se résumer ainsi : ce que vous créez ou inventez doit
être testé et utilisé par vous-même. En morcelant le travail, vous perdez le
contact avec sa fonctionnalité. Grâce à un travail intensif, vous acquérez la
perception de ce que vous êtes en train de créer. En vous livrant à cette tâche, vous voyez et vous sentez les défauts du résultat. Vous n’étudiez pas